G. Compayré. Op. citat
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conversations galantes et des curiosités esthétiques. Pour la plupart des enfants, vivre ce sera agir, et cet «art d'agir», comme l'appelle Rousseau importe plus que l’art des épitres spirituelles et des scolastiques subtiles. Emile sera donc toujours en contact avec ce qui nous lie le plus étroitement aux réalités précises, avec ce qui nous impose l’observation et le souci des conséquences, avec les sciences physiques et naturelles. Trop tard peut-être, mais nécessairement il demandera aux voyages de l’instruire sur les réalités des sociétés humaines, lois, coutumes, commerce, gouvernements, etc. ‘
Enfin Rousseau a senti que les meilleures méthodes n'étaient rien si elles ne combinaient que des mécanismes pédagogiques, Jean-Jacques, disait Schiller, est « tantôt absorbé par la passion, tantôt par l’abstraciion ». Les deux tendances ne se séparent pas toujours et la dialectique de l’Emile est une dialectique souvent passionnée : « Si vous n’ouvrez pas votre cœur, disait-il, celui des autres vous restera fermé ». En donnant son cœur, c’est celui d'Emile qu’il a voulu ouvrir. S’il tarde à lui parler clairement il se hâte ardemment de le former. Emile, à l’âge d'homme, agit comme Julie ou M. de Wolmar dans la Nouvelle Héloïse, Il sait quitter sa fiancée pour parcourir la campagne, aider les laboureurs dans leurs travaux, les secourir de ses conseils, des remèdes et de l'argent qu'il apporte. Il n’a été élevé loin de la société mauvaise que pour revenir vers elle, quand il est sûr de lui-même, et la défendre contre ses maux.
L'Education des filles dans l’Emile.
L’Emile s'achève au livre V par un court traité de l'éducation des filles. Sophie est la jeune fille idéale, digne de l'idéal Emile. Le portrait qu’en donne Rousseau est peint de couleurs aimables. Sophie est saine, alerte, joyeuse. Elle garde quelques-uns des caprices enjoués, quelques-unes des coquetteries délicates qui font la grâce mystérieuse et le charme attirant des femmes. Elle sait qu'elle peut et qu’elle doit p'aire et qu’on ne plaît pas par les seules vertus. Seulement c’est par ces vertus que l’on est heureux et que la vie conjugale est douce. Sophie a été formée à toutes les énergies et les adresses de l’épouse et de la ménagère ; elle sait conduire ses fourneaux comme ajuster ses rubans. Elle se défend seulement de la pédanterie domestique comme d’autres de celle de l'esprit. Il ne lui manque, avec une certaine tleur de délicatesse morale, une finesse de goût et d'impression que Jean-Jacques n’avait pas en lui, que ce que Rousseau n’a pas voulu lui donuer, la culture intellectuelle, « C’est une espèce de miracle, disait la
comtesse du Spectacle de la nature, que quelqu'une d’entre nous sauve son esprit du naufrage et montre un peu de justesse et de solidité! ». Rousseau a prétendu clairement que ce n’est pas aux livres et à l'instruction que la femme devait demander son esprit. Dans la bibliothèque de Sophie il n’y a que Télémaque et les Comptes faits de Barème. Sophie est une aimable ignorante. Il faudrait autre chose aujourd'hui pour Emile ?.
L’'Influence.
L'influence du livre fut profonde. Assurément les pédagogucs ne se hâtèrent pas tous de suivre les traces de Rousseau. En 1762, Turben publiait les Zdées d'un citoyen sur l’instilution de la jeunesse. Il se défend d'imiter Jean-Jacques en affirmant que son livre était rédigé avant la publication de l’£mile. Caradeuc de la Chalotais lançait son Æssai d'éducation nationales dont le succès fut retentissant et souleva des polémiques obstinées. Rousseau n'y est même pas cité dans la liste des bons ouvrages sür l'éducation. Mais bien d’autres se déclarèrent convaincus. En 1572 une Zcole de La vertu ou Lettres morales utiles à toules personnes se plaignait déjà de «l'abus que font les parents des principes d'éducation de J.-J.Rousseau». L’Æ£mile suggéra à l’occasion les pires sottises. La fille d’un M. Rossel a été élevée par son père «les neuf premières années de sa vie dans les bois, presque nue, où elle se nourrissait en partie de genièvre et de fruits sauvages. Le soir, au bruit d’un instrument champêtre, les petites filles se rassemblaient et accouraient à la maison, où leur père avait soin qu'elles ne parlassent qu’à lui5». Et Rousseau put s’indigner à Strasbourg de la plaisante figure d’un Emile. «Parmi les originaux que nous eûmes en passant, dit la baronne d'Oberkirch, un des plus drôles et des plus ridicules était certainement un M. Hangardt, fils d’ur ancien homme d’affaires du
prince, admirateur frénétique de Jean-Jacques Rousseau, élevé
d’après ses principes, et se nommant Emile comme le héros du philosophe genevois... On ne se figure pas le chef-d'œuvre de bêtise et de nullité produit par cette éducation ; le sujet y prétait, j'en conviens. Pendant que Jean-Jacques Rousseau était à Strasbourg, où il s'était réfugié lors de son expulsion du territoire de Berne, chez M. Hangardt père, celui-c1 lui parla de son
Le 10p- Ut: UT, D: 9 01: 4, Rousseau n'apparaît que dans une 2. Une Lettre de Mie **" à Mme ** note, à propos de l'utilité de l’histoire surl'Emile dansle Mercure(mars 1763), | eb des fables. , protestait déjà contre cette ignorance 5. Mo Gautier. Voyage d'une Franimposée aux femmes. çaise en Suisse et en Franche-Comté. 3. En 1763. Londres, 1790, t. II, p. 307,
Emile avec un enthousiasme plein de feu, ajoutant qu'il élevait son fils suivant ses principes.
— Ma foi! tant pis pour vous, Monsieur, répondit l’auteur, et plus tant pis encore pour votre fils.
Il ne se trompait guère. Ce fils devint un paltoquet et un imbécile, nous parlant de La nature à chaque instant, et se servant de termes à faire rougir, sous prétexte de ne rien dissimulert», Il y eut heureusement des disciples plus intelligents, comme le prince de Wirtemberg qui entretint avec Rousseau une longue correspondance sur l’éducation de sa fille?.
D’innombrables théoriciens empruntèrent une part de ses doc-
trines3 : Saint-Just, Lepelletier de Saint-Fargeau, Marie-Joseph
Chénier pendant la Révolution, Bernardin de Saint-Pierre, Mr de Staël, Mee de Genlis, M=° Necker de Saussure. En Allemagne, Basedow, Lavater, Lessing, sont des disciples passionnés. Pour Gœæthe, l’£Zmile est « l'Evangile des instituteurs ». Kant affirme « qu'aucun livre ne l’a aussi profondément remué », et Herdér l'acclame comme « un ouvrage divin ». Jean-Paul Richter, Frœbel, Jacobi, Heinse, Klinger avouent leur admiration. Les méthodes de Pestalozzi qui renouvelèrent en partie la pratique de l’éducation s’inspirent constamment des principes de Rousseau.
LE CONTRAT SOCIALS5 (1762)
Historique.
Rousseau, si l’on en croit les Confessions, avait formé le projet pendant son séjour à Venise, en 1743, d'écrire un traité des Znstitutions poliliques. I] y travailla une dizaine d'années, mais renonça, quand il habitait l’Ermitage, à une trop vaste entreprise. Il se