‹ Morceaux choisis;Chapitre 162 sur 312 · Supposer = présenter comme une supposilion · texte numérisé non relu

Supposer = présenter comme une supposilion

3. L'influence de tous ces petits récits où circule le grand air, la santé et la vie, aidés par le mouvement général de l’opinion, fut extrême. Citons ce passage des Mémoires de Fon-

vielle (vers 1795) où il montre

comment son précepteur entendait, de à 10 ans, son éducation :

« Il me faisait lever avant le jour, me conduisait à une lieue de la ville, ayant chacun un gros morceau de pain dans notre poche, déjeûnait avec moi au bord d’une fontaine, le plus souvent à celle dé Perpan... cueillaitavec moi les mûres des buissons, les fruits âpres de l’aubépine, ou ceux plus doux de l’arbousier, qu’il corrigeait avec du sucre, cherchait avec moi des champignons, des nids d'oiseaux ou des grillons, et au milieu de tout cela me faisait admirer la nature qu'il développait à ma raison naissante ».

Emile apprend un métier.

De toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme, celle qui le rapproche le plus de létat de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave : car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi, le prince!, un voisin puissant, un procès, lui peut? enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexers en mille manières : mais partout où l’on veut vexer l’artisan, son bagage est bientôt fait; il emporte ses bras et s’en va. Toutefois l’agriculture est le premier métier def l'homme: c’est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile : « Apprends l’agriculture » ; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c’est par eux qu’il a commencé ; c’est à eux qu'il revient sans cesse. Je lui dis donc: « Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n’en as point, que faire ? Apprends un métier.

— Un métier à mon fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous ?

— J'y pense mieux que vous, Madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien : moi, je veux lui donner? un rang qu’il ne puisse perdre, un rang qui l’honore dans tous les temps, je veux lélever à l'état d'homme; et, quoi que vous puissiez dire, il aura moins d’égaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous. »

r. On sait que, dans la théorie 4. L'industrie moderne a prou-

stricte du droit monarchique, le « prince » est le possesseur de tous les biens de ses sujets.

2, Sur l'accord avecde sujet le ,

plus voisin, cf. Crouzer.. Gr.FT., $ 360.

3. Vexer —tourmenter (sens du latin vexare). Notons que c’est à la fin du 18° siècle que le sens du mot s’est affaibli. « Les petits maîtres modernes, dit Feraud (1785), se servent du mot à tout propos : On m’accable, on me PeXeE.. »

vé que le métier d« artisan » ou d’ouvrier n’était pas sûr et qu’il ne suflisait pas d’avoir des bras, qu’il fallait trouver où les employer. |

5. Cf. Voitaire parlant des paysans «qui exercent;dit-il, la première des professions ».

6 C'était là un thème banal des moralistes et des économistes a cette date. Voir l’Zntroduclion, p. 39

7 RÈGLE . Il se faut entr'aider.

Voir p. 96, n. 5.

mit dat uses:

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La lettre tue, et l'esprit vivifie!. Il s’agit moins d’apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés ? qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh! tans pis, tant pis pour vous ! Mais n'importe ; ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisan pour être audessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n’est point un talent que je vous demande, c’est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, èt qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s’en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu’à joindre au soin d’instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout évènement, ils pussent tirer parti pour vivre. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire ; ils ne font rien, parce que les ressources qu’ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu'avec tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s’il n’en avait aucun.

Dès qu'il est question de manége et d’intrigues, autant vaut les employer à se maintenir dans l’abondance, qu’à regagner, du sein de la misère, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l'artiste; si vous vous rendez propre à des emplois qu’on n’obtient‘que par la faveur, que vous servira tout cela, quand justement dégoûté du monde vous dédaignerez les moyens sans lesquels on n’y peut réussir? Vous avez étudié la politique et les intérêts des princes :

1. Proverbe. — Il signifie que c’'estsouventcomprendre absurdement un texte que l’interpréter dans le sens strict de ses termes, et qu’il faut en comprendre l’esprit.

2. Ces préjugés étaient alors vivement combattus par les « philosophes ». Voir l’{ntroduction, p. 44. Ce qui fit en partie le succès de l'Encyclopédie, ce furent les descriptions très précises de métiers dont Diderotse chargea.

Et quelques années plus tard, PAcadémie des Sciences édi-

tait une série de publications, depuis longtemps commencée, pour étudier et fixer les procédés des principaux « Arts et Métiers ».

3. La critique du favoritisme était plus juste à cette date qu'à toute autre époque. Voir le célebre monologue de Figaro dans le Mariage de Figaro : Gil fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint ». Les mêmes critiques se rencontrent d’ailal chez Voltaire, Helvétius, etc.

LÉ PR. c, Ua

voilà qui va fort bien; mais que ferez-vous de.ces connais-

sances, Si vous ne savez parvenir aux ministres, aux femmes de la cour, aux chefs de bureaux; si vous n’avez le secret

de leur plaire, si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur

convient ? Vous êtes architecte ou peintre: soit; mais il

faut faire connaitre votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au salon ? Oh qu’il n’en va pas

ainsi ! Il faut être de l’Académie! il y faut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-moi la règle et le pinceau ; prenez un fiacre, et courez de porte en porte : c’est ainsi qu’on acquiert la célébrité.

Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste, et

dont les oreilles sont dans leurs mains?2. Voulez-vous ensei-

gner ce que vous avez appris, et devenir maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin ? Pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu'il importe plus d’être charlatan qu'habileÿ, et que si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez qu'un ignorant. Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d’autres ressources vous. sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaisement ? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent ; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez-vous la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsis-

ter? Vous ne dépendiez que des richesses ; et maintenant

vous dépendez des riches ; vous n'avez fait qu'empirer votre

esclavage et le surcharger de votre misère. Vous voilà pau-

vre sans être libre: c’est le pire état où l’homme puisse

tomber 4.

1. Les salons qui étaient à cette date bisannuels et se tenaient dans le Salon carré du Louvre ne comportaient en effet que les œuvres des membres de l'Académie de peinture et sculpture. Il s'était fondé, d’ailleurs, une autre académie plus modeste, l’Académie de Saint-Luc, qui accueillait les peintres moins connus ou moins protégés.

2. Formule énergique comme Rousseau sait en trouver fré- - quemment. Voir plus haut la

phrase célèbre : «il emporte ses bras et s’en va ».

3. Rousseau aurait pu songer à lui qui s’établit à Lausanne our enseigner la musique,sans a savoir, et s’attira ainsi la fàcheuse mésaventure racontée dans les Confessions (1, 4).

4. “Etudier dans tout ce passage la part des expériences, des souvenirs et des rancunes

de Rousseau. On se souviendra :

qu'ilavait justement prétendu, arr le Discours sur les sciences et les arts, réformer sa vie, re-

LS le imite

Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l’âme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à l’usage que vous en savez faire, toutes les diflicultés disparaissent, tous les manèges deviennent inutiles ; la ressource est toujours prête au moment d’en user; la probité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie: vous n’avez plus besoin d’être lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on »’a rien: l'opinion des autres ne vous touche point; vous n’avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, et, qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires, peu vous importe: cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d’être honnête homme et d’avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris : « Maître, j'ai besoin d’ouvrage.— Compagnon, mettez-vous là, travaillez!» Avant que l'heure du dîner soit venue, vous avez gagné voire dîner : si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours ; vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n’est pas perdre son temps que d’en gagner ainsi?.

Je veux absolument qu'Emile apprenne un métier, Un métier honnête, au moins, direz-vous ? Que signifie ce mot? Tout métier utile au public n'est-il pas honnête ? Je ne veux point qu’il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke ; je ne veux qu’il soit ni musicien$

surer du travail à ces voyageurs.

2. C'est-à-dire que de gagner 5 | ainsi du temps libre, des loisirs, sique. Jusqu’à son départ pour 3. Entendons « celui qui exé- Ermenonville il vécut d'ailleurs | cute de la musique ». Ceci n’est en partie, pendant son séjour à uère d'accord avec l'amour de Paris, à partir de 1770, de cetra- | Rousseau pour la musique et ce

noncer à toute espèce de luxe, et vivre uniquement d’un travail manuel, la copie de mu-

vail de copie, à 10 sous la page.

1. Dans les anciennes corporations on était compagnon avant de passer maître. L’affirmation de Rousseau se justifie micux quand on se souvient que tous les compagnons faisaient alors leur Tour de France en gagnant, chez les maitres des villes où ils passaient, l’argent nécessaire pour continuer leur voyage. Il y avait même une sorte d'obligation morale à as-

qu’il en dit à maintes reprises, par exemple, dans la MVouvelle Héloïse (LE, 48): « Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions...c’estune impétuosité de sentiments qui vous entraîne, et à laquelle il est impossible à l’âme de résister». Sans doute faut-il comprendre que Rousseau songe aux musiciens d'orchestre et à l'opéra, qu’il condamne comme tout ce qui est théâtre.

ni comédien, ni faiseur de livres !, A ces professions près et les autres qui leur ressemblent, qu’il prenne celle qu’il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète, j'aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les espions, les bourreaux, sont des gens utiles. Il ne tient qu’au gouvernement qu’ils ne le soient point. Mais passons; j'avais tort: il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu’il n’exige pas des gens qui l’exercent des qualités d'âme odieuses et incompatibles avec l’humanité. Ainsi, revenant au premier mot, prenons un métier honnête : mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité?.

[Pour Rousseau, tous les métiers sont bons, sauf ceux qui sont malsains. Le métier qu’il préférerait pour Emile est celui de menuisier. .

La conclusion du livre est qu'Emile, dont on n’avait d’abord formé que les sens, à appris à juger. Ses jugements d’ailleurs sont en nombre limité. « Plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d’éviter l'erreur est l'ignorance ». Emile ne sort de cette ignorance que lorsqu’une expérience; claire, nette, complète, lui montre et la vérité et la méthode pour la chercher et la connaître. Il a peu appris, mais il a appris à apprendre: « Je lui montre la route de la science, aisée à la vérité, mais longue, immense, lente à parcourir. Je lui fais faire les premiers pas pour qu'il reconnaisse l'entrée, mais je ne lui permets jamais d'aller loin ».]

Emile à quinze ans.

Forcé d'apprendre de lui-même, il use de sa raison et non de celle d'autrui ; car, pour ne rien donner à l’opinion, ilne faut rien donner à l’autorité* ; et la plupart de nos erreurs

1. Vous l'êtes bien, vous, me dirat-on. Je le suis pour mon malheur, je l'avoue ; eb mes torts, que je pense avoir assez expiés, ne sont pas pour autrui des raisons d’en avoir de semblables. Je n'écris pas pour excuser mes fautes, mais pour empêcher mes lect:urs de les imiter, ( Vote de Rousseau.)

le manuscrit était recopié tout prêt pour l’impression et qu’il garda dans ses papiers.

2. * Comparer ces idées avec celles qui sont données dans l'Extrait sur le luxe p. 66.

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