M®° d'Oberkirch. Mémoires, t, IT, p
2. Dans le détail même, on saisit parfois de curieuses influences, Un M.Verdier organise en 1773 (voir le Mercure, août) un cours fort opposé aux idées de Rousseau, puisque tout l'enseiznement s'oriente vers celui de « l’éloquence » donné en deuxième et en rhétoriqne. Pourtant M, Verdier se souvient de l'éducation des sens, demandée par Rousseau (voir les £xtraits de l'Zmile) et il forme, eu 8° eten 7°, l’ouïe par « Le monocorde », la vue par le prisme, le goût et l'odorat par Q uu ordre chimique d'odeurs ct de saveurs », la vue
et le tact par « les opérations sensibles de l’arithmétique, de la géométrie, de la mécanique ».
3. Nous ne faisons, dans cette conclusion, que résumer l'ouvrage cité de M. Compayré,
4, Voir l'amnsante étude de M. Hémon. 0p. ei. (Émile), sur «l'éducation nationale» proposée par Bernardin (pp. 51 et suiv.).
5. Titre exact : Du Contrat Social ou principes du droit polilique. — Nous avons fait grand usage dans cette étude de l'édition donnée par M. Beaulivon (Paris, 1903) et uotaniment de l’Zntroduclion.
contenta d'achever «en deux années » un fragment de son livre qu'il intitula le Contrat Social. Le Contrat fut imprimé par Rey, l’editeur de la Nouvelle Héloise, et parut au mois d’avril 1962, quelques semaines avant l’£Zmile.
La Doctrine du Contrat.
Plus audacieux que l’ÆZmnile et destiné à de plus lointaines conséquences, le Contrat ne souleva pas les mêuies tempêtes. C’est qu'on y vit — comme Rousseau lPavait voulu — un traité théorique d'organisation politique, une construction rationnelle de la société, indépendante des nécessités pratiques et des forces historiques. Montesquieu ou Voltaire parlent des faits pour les expliquer, discerner leur portée, leurs tares et les remèdes qui leur conviennent. Rousseau se propose simplement de résoudre un problème logique : «Quelle est la forme sociale qui assurerait aux hommes le plus sürement la plus grande somme de liberté ». C’est de philosophie qu’il s’agit, non d’histoire. Peu importe que les sociétés réelles soient impuissantes à s’accommoder de la doctrine. Rousseau ne songe guère à la faire passer dans les faits, où s’il y songe, ce ne serait que pour Genève ou les petits états, plus proches de l’état de nature. La pratique politique tirera du système ce qu’il convient ; ce serait un autre problème et un autre livre. as
Jhéoriquement donc il n’y a pour Rousseau qu’un moyen de concilier l'autorité avec la liberté, c’est le Contrat Social. Le. Contrat est l’acceptation libre et réfléchie d’une seule clause : « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». Ainsi chaque citoyen reste libre, puisqu'il a renoncé librement à sa liberté : « Chacun de nous meét en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ». Cette aliénation totale de la volonté individuelle est, selon Rousseau, « la seule forme d’association : qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous » n’obéit pourtant « qu’à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant». Paradoxe, a-t-on dit ; si chacun est libre d’accepter ou de rejeter le Contrat, il se soumet, par cet acte unique de liberté, au pire des esclavages. La communauté, c’est-à-dire la majorité, a sur lui tous les droits, sans réserve ni subterfuge, celui par exemple de le condamner à mort s’il nie les principes religieux de la cité. Cette tyrannie des majorités, Rousseau essaie de s’en tirer par sa doctrine de la volonté générale. La majorité ne prend de décisions conformes à la logique du système que si ces décisions ont en vue l'intérêt de tous, si sa volonté est « une volonté
générale». Du jour où, par les associations, brigues et Cabales, on impose des lois qui servent seulement des intérêts particuliers, on organise une tyrannie, mais on sort en même temps de l’état social défini par Rousseau et par le Contrat.
La dialectique du système est spécieuse. Elle ne fait que déplacer le problème. Il est simple de concevoir une société parfaite par l’obéissance de chacun à tous, si tous ne veulent que le plus grand intérêt commun. Mais ce désintéressement des majorités est rare sans doute et périlleux. Après se l'être donné pour postulat, il faut enseigner comment il s'assure. Et Jean-Jacques a bien multiplié les combinaisons ingénieuses pour décourager les « associations particulières » ou les neutraliser les unes par les autres. Pour prévenir la corruption, il a proposé l'égalité économique, la médiocrité générale des fortunes, lés lois qui combattent le luxe en entravant la grande industrie et le commerce, etc. Mais tout cela reste incertain, arbitraire et hasardeux. Du système harmonieux et simple, nous revenons aux combinaisons sociales obscures et complexes. La solution n'est élégante que parce que la donnée est chimérique. sx
L'’exposé de Rousseau est loin d'avoir la clarté et la simplicité que nous lui prêtons. On en a maintes fois dénoncé les obscurités ou même les contradictions. En apparence, il s'oppose aussi à toute la doctrine de Jean-Jacques. Le système des Discours, de la Nouvelle Héloïse et de l’Emile conduüirait plus aisément à la chimère d'un état patriarcal et agreste où les lois ne seraient que des coutumes familiales. Mais Rousseau s'est rendu compte que le rêve était une vaine utopie. Il a compris qu’il fallait une société. Dès lors, et selon son habitude, passant de la rêverie à la rigueur logique, il a construit cette société comme une formule algébrique. Le Contra! n'est pas contradictoire avec l'œuvre de Rousseau, Il exprime la face dialectique d'un système dont la Nouvelle Héloïse est la face sentimentale.
Les Prédécesseurs de Rousseau.
On a signalé bien des analogies entre les idées de Jean-Jacques et celles de ses prédécesseurs. Il dut beaucoup à son origine genevoise : « Du temps de son père, disait-il à Bernardin de Saint- Pierre, les jeunes gens ne parlaient dans leurs conversations que de législation, des moyens d'établir ou de réformer les sociétés ». La théorie du Contrat est fort ancienne et familière aux écrivains protestants. Jurieu, Burlamaqui, Hobbes, Althusius ont ainsi raisonné à l’occasion un peu comme Rousseau. Mais à toutes leurs idées, Jean-Jacques a mis sa marque, la rigueur de la déduction logique et la hardiesse des conséquences.
L’Influence.
L'influence du Contrat ne fut pas immédiate. Il semble bien que, du vivant de l’auteur, on n’y ait vu qu'une spéculation où Genève seule et les théoriciens politiques pouvaient s’arrêter. Pour Rousseau, ce n’est qu’un chapitre ; il en parle assez rarement et très peu comme d’une œuvre essentielle. Pour tous ceux qui écrivirent des apologies de Jean-Jacques ou s’évertuèrent contre ses doctrines, le livre n’est qu’une fantaisie sans portée où ni les éloges ni les critiques ne s’attardent. Dans quatre cents catalogues de bibliothèques, datés de 1762 à 1980, nous avons une seule fois rencontré le Contrat. Il y aurait, selon nous, à tenter cette démonstration, que le Contrat a été «inventé » par ceux qui ont fait la Révolution.
Sur eux d’ailleurs, l'influence fut profonde. Le livre servit à justifier les systèmes et les lois: Mirabeau, Me Roland, Robespierre, Danton, Billaud-Varennes et bien d’autres l’invoquent avec ferveur. Sur lui s'appuie quelque peu la Constitution de 1791 et presque toute celle. de 1795. La Déclaration des Droits de l'Homme lui doit quelques-uns de ses articles. En Allemagne, les doctrines de Kant et de Fichte s’inspirent pour une part des principes du Contrat.
LES CONFESSIONS ROUSSEAU JUGE DE JEAN-JACQUES LES RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE
Historique.
« Je forme une entreprise, écrit Rousseau au début des Confessions, qui n’eut jamais d'exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ». Elle eut dans tous les cas un initiateur. Le libraire Rey, que ses lettres nous montrent fort ingénieux éditeur, sollicitait vivement Jean-Jacques d'écrire le récit de sa vie pour le placer en tête d’une édition. Rousseau céda et commença vraisemblablement à rédiger ses Confessions à Motiers-Travers, à la fin de 1764 ou au début de 19765. Elles furent continuées pendant ses années errantes, en Angleterre et en France, jusqu’en 1770. La rédaction s’arrête à son départ de l’île Saint-Pierre.
Les Intentions de Rousseau.
Les intentions de Rousseau furent incertaines et complexes : « Je veux montrer à mes semblables, écrit-il, un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi ». Il prétend
s’analyser «intus et in cutet ». Par contraste avec toutes les âmes que la société déforme, qui se sont résignées à se menLir à ellesmêmes et aux autres, il tentera de peindre tout ce qu'il fut dans une vie attachée tout entière au culte de la nature. Les Confessions illustreront ainsi d'un exemple vécu les doctrines théoriques et les spéculations romanesques des Discours, de l’Héloise, de lP'Æmile. Mais, en écrivant ainsi son histoire, Rousseau traverse des persécutions que son cerveau malade multiplie et avive. Il se croit la victime de féroces machinations. Il accuse la «coterie holbachique » de faire sournoisement de lui, pour ses lecteurs, un monstre de vice et de perfidie. Par là, raconter sa vie était nécessairement pour lui non plus la pcindre, mais la défendre. À mesure, que la hantise des persécutions l’envahit, le récit psychologique fait place plus clairement à l'apologie. Une première ébauche des Confessions (Partie I, livres 1-1v) est abandonnée par lui et recopiée avec des remaniements pour que l’histoire de son enfance, de sa jeunesse et de sa vie provinciale s'oriente mieux parfois vers la confusion de ses ennemis et le triomphe de sa vertu?. Par cette angoisse des cabales, que Diderot et Grimm ont d’ailleurs réellement ourdies autour de lui, leffort de sincérité dévie sans cesse et s’égare. Des recherches patientes ont contrôlé bien des points du récit. Nous avons dit que toutes les erreurs ne s'excusent pas rigoureusement par les incertitudes de la mémoire, mais que cette mémoire fut assurément et sans calcul souvent trouble et déformée. Rousseau a eu toute la sincérité d’un esprit orgueilleux et malade qui lutte, avec des défaites momentanées, contre ses terreurs et son orguei. On'sut vite qu’il écrivait des Mémoires de sa vie. La curiosité publique fut violemment sollicitée. Rousseau céda aux suggestions de ses amis. Il y eut plusieurs lectures des Confessions dans l'hiver de 1770-1771. Rousseau n’en signale qu’une, chez la Comtesse d'Egmont. Dussaulx en raconte une autre, devant Dorat, Lemierre et quelques auditeurs. Le roi de Suède obtint communication du manuscrit par-l’intermédiaire de Rulhière, etc. Les livres I à VI furent publiés en 1781 et le reste par Moultou fils, en 1788.
Les Dialogues et les Réveries.
En 1975-76, Rousseau composait trois dialogues : « Rousseau juge de Jean-Jacques ». Contre les complots et les outrages des persé-
1. & En lui-même et dans sa chair ». contestées par M. Th. Dufour (Annales
2, Cette première ébauche a été étu- J.-J, Rousseau, 1908), Rousseau n'aurait diée par M. A. Schinz (Revue d'histoire recopié son manuscrit que pour éviter litléraire de la France, avril-juin 1906), une copie malpropre. Ces scrupules lui
Nous lui empruntons en les atténuant sont en effet familiers. Mais l'hypothèse ses conclusions. Ces conclusions ont été peut s’accorder avec celle de M.Schinz.
< : CE «+ — Es GS
cuteurs qu'il croyait acharnés à sa perte, il entreprend d’inextricables et confuses justifications de son caractère et de sa vie. Le désordre mental s’y trahit douloureusementt. Les Réveries du promeneur solitaire sont plus lucides. « Je n’ai commencé à être heureux, disait-il à Bernardin de Saint-Picrre, que quand j'ai été tout à fait sans espérance ». Entendons que résigné à son rôle de victime imaginaire il se laissa vivre au cours de l'heure présente et demanda à la nature l’oubli des tortures qu'il se forgeait. Les Réveries reflètent ce calme crépusculaire.
L’Intérêt des Confessions.
L'intérêt de scandale des Confessions a disparu pour nous. D'autres attraits leur restent dont la lecture la plus hâtive livre aisément le secret. Elles sont la peinture la plus pittoresque et la plus frémissante qu'un homme ait laissé de lui-même. Rousseau voulait y montrer à plein l’homme de la nature. Il n'a réussi qu'à s'y montrer ce qu'il fut, un génie unique. Du moins s'est-il analysé souvent lui-même avec une précision et une profondeur singulières. Tourmentié du désir d'agir et de bien vouloir et pourtant égaré sans cesse dans les plus troubles aventures il a cher-
ché constamment au fond de Iui-même le secret de ses défaites et-
de ses contradictions. Il y a gagné cet acharnement d'analyse et ce repliement sur soi-même qui font un des plus rares mérites de son livre. Ils firent en tous cas son influence. Le goût des contidences personnelles qui est une des marques du romantisme ést sorti pour une part des Confessions. Autre chose enfin s'y impose : l’art merveilleux du conteur, le frémissement de vie du récit et le cadre mouvant et profond que la nature met autour des courses vagabondes de Rousseau et de ses solitudes tourmentées.
Nous avons dit quelles tentatives littéraires Rousseau avait ébauchées avant le premier Discours. De celles qu’il n'avait pas publiées on a retrouvé et imprimé de nombreux fragments. Après 1750 son activité ne s'arrêta pas à ses grands ouvrages. Il était musicien passionné. Il prit donc violemment parti dans la que-
relle qui mit aux prises les partisans de la musique. française
1. Voir une longue et claire étude C'est, dit M. Hémon « l’œuvre déde ces Dialogues dans le Rousseau de raisonnable d'un homme qui raisonne M. Hémon, pages 49 et suivantes. à merveille »,
et les défenseurs de la musique italienne. La Lettre sur la musique française (1753) et la Lettre d'un symphoniste soulevèrent contre lui des colères acharnées. En 1369, il publia un important Dictionnaire de musique. Initié à la botanique pendant son séjour à Motiers, il se prit bientôt pour elle d’une passion reconnaissante et lui dut, dit-il, tout le bonheur de sa vieillesse. I] rédigea un Dictionnaire botanique et des Lettres élémentaires sur la botanique à Me Delessert. Des manuscrits de l’abbé de Saint-Pierre il tira un ÆExtrait du projet de paix perpétuelle et la Polysynodie. En 1764, les Corses, qui venaient de se libérer de la domination génoise, lui demandèrent, par l'intermédiaire de M. Butta-Foco, un projet de constitution. Il envoya quatre lettres. «sur la législation de la Carse». Les Polonais, en 1752, imitèrent les Corses, au moment d’une courte trève dans les dissensions qui bouleversaient le pays. Rousseau rédigea des Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projelée en Acril 1772. Le goût qu'il eut pour la prose rythmique se retrouve dans un poème en prose qu’il a laissé tout préparé pour l'impression, le Lévite d'Ephraim, et dans une scêne lyrique, Pygmalion. À tette listé on pourrait ajouter un certain nombre d’opuscules, d’ébauches, de pièces de vers.
La Correspondance, dont une bonne partie est d’ailleurs dispersée ou inédite, est fort riche. Elle nous donne de précieux renseignements sur la vie de Rousseau, notamment sur sa jeunesse, et contrôle heureusement les Confessions. L'intérêt littéraire est moins constant que pour les lettres de Voltaire. Quelques grandes lettres très soignées, comme celles au Maréchal de Luxembourg, ont été rédigées avec le même scrupule que les grands ouvrages et leur valeur est égale. Mais une part est emplie par ses querelles: et inquiétudes maladives. Rousseau d’ailleurs écrivait assez diffcilement. Dès qu’une lettre n’était plus un billet d’affaires, il rédigeait le plus souvent et raturait patiemment un de ces brouillons qu'on a retrouvés dans ses papiers. La correspondance perd dès lors cette vie alerte et cette grâce aisée qui attache si vite aux lettres de Voltairet.
1. Sur cette Correspondance, voir Hémon, op. cit. pp. 63 et suiv.