Ici, analyse juste
* Montrer comment Rousseau a pu s’y souvenir de lui-même.
Voir les Extraits sur le caractère de Rousseau, en tête des Confessions.
L'ÉMILE 225 donc à faire, si ce n’est d'offrir au jeune homme des objéts sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui; d’écarter avéc soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent le ressort du moi humain!, c’est-à-dire en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l'humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes, et d'empêcher de naître l’envie, la convoilise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative?, et font le tourment de celui qui les éprouve ?
Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires et faciles à saisir. à
PREMIÈRE MAXIME. — 1l n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.
Si l’on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche ou du grand auquel on s’attache; même en s’attachant sincèrement, on ne fait que s'approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs : mais, tant qu'il prospère, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, et qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité.
On est touché du bonheur de certains états, par exemple de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné par l’envie, on s'intéresse à eux véritablement, Pourquoi cela? Parce qu'on se sent maître de descendre à cet élat de paix et d’innocence, et de jouir de la même félicité : c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu’il suflit d'en vouloir jouir pour le pouvoir5. Il y a toujours du
bilité » (comparaison avec une
1. Ïl faut comprendre: «un res- [ l quantité qui peut être ou posi-
sort de montre que l’on resserre
pour le tendre ». Ces comparaisons que la psychologie emprunte aux sciences physiques commençaient à être nombreuses à cette date.
2. C'est-à-dire «qui s'étend en sens contraire de la vraie sensi-
tive, ou nulle, ou négative).
3. Ce goût factice et hypocrite d’un bonheur rustique et purement imaginaire est commun à cette date à tous les contemporains.On passe son temps à dore ner des fêtes villageoiïises, à dan
plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on n’en veut pas user.
Il suit de là que, pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer par les côtés tristes; il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au! bonheur, qui ne soit sur les traces d personne?.
DEUXIÈME MAXIME. — On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
« Non ignara mali, miseris succurrere disco. »
Je ne connais rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là.
Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? C’est qu'ils comptent def n'être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les pauyres ? C’est qu'ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple? C’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous ? C’est que, dans leur gouvernement tout à fait arbitraire, la grandeur et la fortune des particuliers étant toujours précaires ct chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement et la misère comme un état étranger à eux ; chacun peut être demain ce qu'est aujourd'hui celui qu'il assiste’. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientauxf, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre sèche morale.
ser sur l’herbe avecles paysans, à couronner des rosieres. Le Trianon de Marie-Antoinette a élé précédé, dès 1750, par d’innombrables mensonges analogues.