C'est-à-dire par le parti philosophique
LEITRE A CIHRISTOPHE DE BEAUMONT 267
les autres!, le peuple du Seigneur n’eût point pris inspection sur moi?, chacun n’eût point cru me faire grâce en ne me traitant pas en excommunié, et j'eusse été quitte à quitte avec tout le monde ; les saintes en Israël ne m’auraient point écrit des lettres anonymes, et leur charité ne se füt point exhalée en dévotes injures; elles n’eussent point pris la peine de m’assurer humblement que j'étais un scélérat, un monstre exécrable, et que le monde eût été trop heureux si quelque bonne âme eût pris soin de n'étouffer au berceau : d’honnêtes gens, de leur côté, me regardant alors comme un réprouvé, ne se tourmenteraient et ne me tourmenteraient point pour me rame- ner dans la bonne voie ; ils ne me tirailleraient pas à droite et à gauche ; ils ne m'étoufferaient pas sous le poids de leurs sermons ; ils ne me forceraient pas de bénir leur zèle en maudissant leur importunité, et de sentir avec reconnaissance qu'ils sont appelés à me faire périr d’ennui.
Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou, puisque, pour ce que je demande aux hommes, c’est une grande folie de se mettre en frais de fausseté. Si je suis un hypocrite, je suis un sot; car il faut l’être beaucoup pour. ne pas voir que le chemin que j'ai pris ne mène qu’à des malheurs dans cette vie, et que quand j’y pourrais trouver quelque avantage, je n’en puis profiter sans me démentir. Il est vrai que j'y suis à temps encore; je n’ai qu’à vouloir un moment tromper les hommes, et je mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n’ai point encore atteint la vieillesse; jé puis avoir longtemps à souffrir; je puis voir changer derechef le public sur mon compte : mais si jamais j'arrive
“aux honneurs et à la fortune, par quelque route que j’y parvienne, alors je serai un hypocrite, cela est sûr.
1. Il avait paru en effet des ouvrages clairement athées, mais anonymes, dont les auteurs se cachaient soigneusement et dont la vente était sévèrement interdite. Des ouvrages beaucoup pius irréligieux que l’Æmile, à principes nettement matérialistes, comme l'Esprit d’'Helvétius, avaient été condamnés
ar le Parlementet censurés par
a Sorbonne. Mais Helvétius, après avoir désavoué son livre, avait élé laissé parfaitement en paix.Ons’acharna contre l’ Emile parce que Rousseau y avait mis
son nom et parce qu'il attaquait non la religion en général, mais les dogmes précis du catholicisme et de la révélation. Rousseau d’autre part s'était brouillé depuis longtemps avec le parti philosophique qui aurait pu le défendre.