Terme technique : Jeter — envoyer au dehors l’essaim qui
va fonder une nouvelle ruche.
4. L'étude des abeilles avait été mise à la mode par les Mémoires sur les insectes, de Réaumur (1742) et un livre de Simon (1740). Le P. Rapin avait déjà Lits un poème : Apes (les Abeiles).
5. Devcaient — auraient dû. R&- GLE : Vous dont j'ai pu laisser Se) l'ambition. Voir page 99, n. LA \,
étudier le P. Petau!, et je m’enfonçai dans les ténèbres de la chronologie?, mais je mé dégoûtai de la partie critiques qui n’a ni fond ni rive, et je m’affectionnai par préférence à‘ l’exacte mesure des temps et à la marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie si j'avais eu des instruments ; mais il fallut me contenter de quelques éléments pris dans des livres, et de quelques observations grossières faites avec une lunette d'approche, seulement pour connaître la situation générale du ciel : car ma vue courte ne me permet pas de distinguer, à yeux nus, assez nettement les astres.
Je me rappelle à ce sujet une aventure dont le souvenir m'a souvent fait rire. J'avais acheté un planisphère céleste pour étudier les constellations. J'avais attaché ce planisphère sur un châssis ; etles nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de ma hauteur, le planisphère tourné en dessous ; et pour l’éclairer sans que le vent soufflät ma chandelle, je la mis dans un seau, à terre, entre les quatre piquets ; puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je m’exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations. Je crois avoir dit que le jardin de M. Noiret° était en terrasse ; on voyait du chemin tout ce qui s’y faisait. Un soir, des paysans, passant assez tard, me virent dans un grotesque équipage occupé à mon opération. La lueur qui donnait sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause parce que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce cadre et le jeu de ma lunette, qu’ils voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un air de grimoire6 qui les effraya. Ma parure n'était pas propre à les rassurer; un chapeau clabaud7? par dessus mon bonnet, et un pet-en-l’air$ ouaté de maman, qu’elle m'avait
1. Le P. Petau a écrit, en latin, 6. « Grimoire = livre où l’on un Abrégé chronologique de l’his- prétend que sont contenues les toire universelle (1633-1634) (6 éd. conjurations [formules magien latin et 8 trad. au moins au ques destinées à éloigner le dé- 18° siecle). mon, la tempête, elc.] des ma-
2. Voir à ce sujet l’'Extrait de giciens » (Dict. de Féraud, 1783)
k 4 : : 4 Ç la Chronologie universelle, qui 9. « Clabaud = chien de chasse date de cette époque, cité p.65. | Qui a les oreilles pendantes. ’ 3. pe discussion critique Sur | féurément, un chapeau qui a don QAPEES les bords pendants » (Dict. de
. S’affectionner à = prendre de R Paecton pour. 4 HR IPTX 5. Propriétaire des Charmet- 8. « Pet-en-l’air.… sorte de déstes. La véritableorthographeest | habillé. c’est un mot provin- Noëray. cial » (Dict. de Féraud, 1789).
obligé de mettre, offraient à leurs yeux l’image d’un vrai sorcier ; et comme il était près de minuit, ils ne doutèrent point que ce ne fùt le commencement du sabbat. Peu curieux d'en voir davantage, ils se sauvèrent très alarmés, éveillèrent leurs voisins pour leur conter leur vision, et l’histoire courut si bien, que dès le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M. Noiret. Je ne sais ce qu'eût produit enfin cette rumeur, si l’un des paysans, témoin de mes conjurations, n’en eût le même jour portésa plainte à deux jésuites qui venaient nous voir, et qui, sans savoir de quoi il s'agissait, les désabusèrent par provision!. Ils nous contèrert l’histoire; je leur en dis la cause, et nous rimes beaucoup. Cependant il fut résolu, crainte de récidive, que j'observerais désormais sans lumière, et que j'irais consulter le planisphère dans la maison.
| Rousseau à l’Ermitage (1756).
Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus habiter? : car je ne compte pas pour habitation® quelques courts séjours que j'ai faits depuis, tant à Paris qu’à Londres4 et dans d’autres villes, mais toujours de passage ou toujours malgré moi. M°° d’'Epinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse ; son fermier vint charger mon petit ‘bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d’un prix inestimable, et je trouvais délicieux d’être l'hôte de mon amie, dans une maison de mon choix qu’elle avait bâties exprès pour moi.
Quoiqu'il fit froid et qu’il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter ; on voyait des violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à
1. Par provision — par avance. 4. Il était passé à Paris et à
2. A la date où Rousseau écri- Londres, après son départ de vait ces pages, il n'était pas | l’île Saint-Pierre, avant de s’insencore revenu se fixer à Paris | taller à Wootton.
(1790). 5. Rousseau, Thérèse Levas- 3. Pour habitation = pour une seur et sa mère. habitation. Cf. REGLE : Faire 6. Bâtie, ou plutôt réparée et
leçon, p. 103, n. 4. aménagée.
ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle!, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m'’écriai dans mon transport : « Enfin tous mes vœux sont accomplis! » Mon premier soin fut de me livrer à l'impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai par m’arranger pour mes promenades, et iln’y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n’eusse parcouru dès le lendemain. Plus j'examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés tou. chantes qu’on ne trouve guère auprès des villes ; et jamais, en s’y trouvant transporté” tout d’un coup, on n’eût pu se croire à quatre lieues de Paris,
Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j'avais toujours fait, mes malinées à la copie et mes après-dinées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon : car na’ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dio?, je n'étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail. J'avais plusieurs écrits commencés ; j'en fis la revue. J'étais assez magnifique en projets ; mais, dans les tracas de la ville, l'exécution jusqu'alors avait marché lentement. J’y comptais mettre un peu plus de diligence quand j'aurais moins de distraction: Je crois avoir assez bien rempli cette attente ; et pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Epinay, à Eaubonneï, au château de Montmorency‘, souvent obsédé chez lui de curieux désæœuvrés, et toujours occupé la moitié de la journée à la copie, si l’on compte et mesure les écrits que j'ai faits dans les six ans que j'ai passés, tant à l’Ermitage qu’à Montmorency, l’on trouvera, je m’assureÿ, que si j’ai perdu mon temps durant cet intervalle, ce n’a pas été du moins dans l’oisiveté.'
1. À l'hôtel de Languedoc, où |- 4. Chez le Maréchal de Luxem- Rousseau avait loue un petit bourg.
appartement. 5. Je m'assure = j'en suis sûr: