Le mot n’est pas donné par oppose seulement dont la durée
les dictionnaires du i$& siècle. -| accroît, ete., à qui n’a rien de vif Rousseau l'a formé du verbe | en lui-même.
tortiller. Il se rencontre chez 3. L’infinitif ne se rapporte
Me de Sévigné, M®° du Deffand, P pas au sujet du verbe principal, etc. Rousseau aimait en mu- | 1f. CRouzET... Gr, Fr. $ 420.
là de solide, à quoi le cœur se puisse! attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure, je doute qu’il y soit connu. A peine est-il, dans nos plus vives jouissances, un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât tou- Jours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet et vide, qui nous fait regrelter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?? ARS
Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière, et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé, ni d’enjamber sur l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, Sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte, que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure, celui qui s’y trouve peut s'appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre, dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ; tant que cet état dure on se suflit à soi-même, comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection# est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui suflirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes
1. Cf. RÉGLE : IL se faut en- | tour à Paris (1550), il finira, tr'aider, p.796, n. 5, : comme il le disait à Bernardin 2. A rapprocher du passage de Saint-Pierre, par vivre au cité p. 291. Nous y avons indi- | jour le jour, sans penser à Pavequé la fortune que ce sentiment nir, et en jouissant seulement d'inaiethdé a eue dans la litté- du grand air, de la nature, de rature romantique. la paix. Pour retrouver nette-
3. Rousseau a fini par atteindre ment une pareille conception cette conception du bonheur en du bonheur, il faudra aller jus-
réagissant instinctivement con- qu’à Leconte de Lisle.
tre les hantises de ses idées de 4. Sens philosophique du mot persécution. Après les années aflection — tout ce qui affecte troublées qui précèdent son re- Î Les sens, et par eux la conscience.
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les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire, et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état, et, ne l’ayant goûté qu'imparfaitement durant peu d’instants, n’en conservent qu’une idée obscure et confuse, qui ne leur.en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans la présente constitution des choses, qu’avides de ces douces extases ils s’y dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu’on a retranché de la société humaine, et qui ne peut plus rien faire ici-bas d’utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut trouver, dans cet état, à toutes les félicités humaines des dédommagements que la fortune et les hommes ne lui sauraient ôter.
Il est vrai que ces dédommagements ne peuvent être sentis par toutes les âmes, ni dans toutes les situations.ll faut que le cœur soit en paix, et qu'aucune passion n’en vienne troubler le calme. Il y faut des dispositions de la part de celui quiles éprouve ; il en faut dans le concours des objets environnants. Il n’y faut ni un repos absolu, ni trop d’agitation, mais un mouvement uniforme et modéré, qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans mouvement la vie n’est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort, il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la rêverie,et nous arrache d’au dedans de nous, pour nous remettre à l'instant sous le joug de la fortune et des hommes, et nous rendre au sentiment de nos malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort: alors le secours d’une imagination riante est nécessaire, et se présente assez naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface. Il n’en faut qu’assez pour se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut se goûter partout où l’on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu’à la Bastille, et même dans un cachot où nul objet n’eût frappé ma vue, j'aurais encore pu rêver agréablement!