‹ Morceaux choisis;Chapitre 274 sur 312 · Sens étymologique (latin ob · texte numérisé non relu

Sens étymologique (latin ob

devant; fuscus, sombre): intercepter La lumière et par suite la oue, Ici, qu'on en est le plus offusqué = que celte dépouille s’interpose le plus devant l’imagination.

4. Sur la place donnée à cet extrait de Bernardin de Saint- Pierre dans des Morceaux choisis de Rousseau, voir p. 28r.

M. Souriau a reproduit ces brouillons fidèlement. Nous nous permettons (en les signalant par( ])les corrections nécessaires lorsque le texte serait inextricable pour les élèves, — Texte en italiques pour le distinguer de celui de Rousseau.

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maison, rue Plâtrière, à peu près vis-à-vis l'hôtel de la Poste. Nous montâämes au quatrième étage. Nous frappâmes, et M°° Rousseau! vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit : « Entrez, Messieurs, vous allez trouver mon mari. ». Nous traversâämes un? fort petit antichambre où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés ; de là nous entrâmes dans une chambre où J.-J. Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc3, occupé à copier de la musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises et se remit à son travail en se livrant toutefois à la conversation.

Il était d’un tempérament maigre et d’une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l’autre, soit que ce fût l'effet d'un défaut naturel, ou de l'attitude qu’il prenait dans son travail, ou de l’âge qui l’avait voûté, car il avait alors 64 anst; d’ailleurs, il était bien proportionné. Il avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la. bouche belle, le nez très bien fait, Le front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie par l’enfoncement des Jeux et par l’affaissement des sourcils; de la tristesse profonde par les rides du front ; une gaieté très vive et même un peu caustique par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes ces passions se peignaient successivement sur son visage suivant que les sujets de. la.conversation affectaient son âme; mais dans une situation calme sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et offrait à la fois je ne sais quoi d’aimable, de fin, de touchant, de digne de pilié et de respect.

Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait dé temps en temps des airs. Deux petits lits de cotonine® rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa cliambre, une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt et

1. Thérèse Levasseur. A cet- 3. On portait toujours bonnet te date Rousseau lPavait épou- quand on avait quitté la persée. ruque.

2. Le mot était à cette date du 4. Exactement soixante, étant féminin. « QRONISS uns, dit Fé- | né le 98 juin 1712. raud (1989), le font mal à propos 5. «Toile faite de gros coton»

du masculin ». (Dict. de Féraud, 1787).

du parc de Montmorency où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur!. Sa femme était assise, occupée à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond ; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celle de l’antichambre on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plait à la nature de les semer. Il y avait dans l’ensemble de son petit ménage un air de propreté, de paix et de simplicité qui faisait plaisir.

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Les Oublies ‘(vers 1773).

et |

Un dimanche, nous étions allés, ma femme et moi, dîner à la porte Maillot : après le diner nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu’à la Muette ; là nous nous assimes sur l'herbe, à l'ombre, en attendant que le soleil füt baissé, pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles, conduites par une manière de religieuse, vinrent,les unes s’asseoir, les autres folâtrer assez près de nous. Durant leurs jeux, vint à passer un oublieur? avec son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique : je vis que les petites filles convoitaient fort les oublies, et deux ou trois d’entre elles, qui apparemment possédaient quelques liards, demandèrent la permission de jouer. Tandis que la gouvernante hésitait et disputaït, j’appelai l’oublieur et je lui dis : « Faites tirer toutes ces demoiselles chacune à son tour, et je vous payerai le tout. » Ce mot répandit dans toute la troupe une joie qui seule eût plus que payé ma bourse, quand je l’aurais toute employée à cela.

Comme je vis qu’elles s’empressaient avec un peu de confusion, avec l'agrément de la gouvernante je les fis ranger toutes d’un côté, et puis passer de l’autre côlé l’une après l’autre, à mesure qu’elles avaient tiré. Quoiqu'il n’y eût point de billet blanc, et qu’il revint au moins une oublie à

1. Le roi d'Angleterre luiavait | d’abord écrit oublieux; ensuite offert une pension que Rousseau | elle a écrit oublieur, en avertis-

refusa pour des raisons com- | sant qu’on prononce oublieux. » pliquées. (Dict. de Féraud. 1985.) 2. « Oublieur, qui vend des 3. Disputer et discuter se con-

oublies par les rues. L’Acad. (le | fondent constamment pour le Dictionnairedel’Académie)avait | sens aux 19e et 18* siècles.

334 SEAN-JACQUES ROUSSEAU

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chacune de celles qui n’auraient rien!, qu'aucune d’elles ne pouvait donc être absolument mécontente, afin de rendre la fèle encore plus gaie, je dis en secret à l’oublieur d’user de son adresse ordinaire en sens contraire, en faisant tomber autant de bons lots qu’il pourrait, et que je lui en tiendrais compte. Au moyen de cetle prévoyance, il y eut près d’une centaine d’oublies distribuées, quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu’une seule fois; car là-dessus je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus, ni marquer des préférences, qui produiraient des mécontentements. Ma femme insinua à celles qui avaient de bons lots d'en faire part à leurs camarades, au moyen de quoi le partage devint presque égal, et la joie plus générale.

Je priai la religieuse de tirer à son tour, craignant fort qu'elle ne rejetât dédaigneusement mon offre; elle l’accepta de bonne grâce, tira comme les pensionnaires, et prit sans façon ce qui lui revint. Je lui en sus un gré infini, et je trouyai à cela une sorte de politesse qui me plut fort, et qui vaut bien, je crois, celle des simagrées. Pendant toute celte opération, il y eut des disputes qu’on porta devant mon tribunal; et ces petites filles, venant plaider tour à tour leur cause, me donnèrent occasion de remarquer que, quoiqu'il n’y en eût aucune de jolie, la gentillesse de quelques-unes faisait oublier leur laideur.

Nous nous quitlämes enfin irès contents les uns des autres, et cet après-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête, au reste, ne fut pas ruineuse : pour trente sous qu’il m’én coûta tout au plus, il y eut pour plus de cent écus de contentement ; tant il est vrai que le plaisir ne se mesure pas sur la dépense, et que la joie est plus amie des liards que des louis. Je suis revenu plusieurs fois à la même place, à la même heure, espérant d'y? rencontrer encore la petite troupe ; maïs cela n’est plus arrivé.

Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce, dont le souvenir m'est resté de beaucoup plus loin. C’était dans le malheureux temps où, faufilé parmi les riches et les gens de lettres, j'étais quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs. J'étais à la Che-

1. Il faut sans doute com- | compléments étaient, après cers . prendre que, lorsque le tourni- | tains verbes (prétendre, s’imagiquet s’arrêlait sur une case ner, avouer, reconnaître, etc.), sans chiftre, l’'oublieur remettait | construits avec la préposilion de: pourtant une oublie. « Quoique vous vous imaginiez

2, RÈGLE : Au 17% et encore au d'etre heureux ». (BOssuET.) 18%: siècle, beaucoup d’infiniti/s

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vrettel, au temps dela fête du maître de la maison ; toute sa famille s'était réunie pour la célébrer, et tout l'éclat des plaisirs bruyants fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles, festins, feux d'artifice, rien ne fut épargné. L’on n ‘avait pas le temps de prendre haleine, et l’on s’étourdissait au lieu de s'amuser. Après le diner on alla prendre l'air dans l’avenue, Qqù se tenait une espèce de foire. On dansait ; les messieurs daignèrent danser avec les paysannes, mais les dames gardèrent leur dignité?. On vendait là des pains d'épice. Un jeune homme de la compagnie s’avisa d’en acheter, pour les lancer l’un après l’autre au milieu de la foule, et l’on prit tant de plaisir à voir tous ces manants se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir: et pains d'épice de voler à droite et à gauche, et filles et garçons de courir, de s’entasser et s’estropier. Cela paraissait charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte, quoique en dedans je ne m’'amusasse pas autant qu'eux. Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai 1à la bonne compagnie, et je fus me promener seul dans la foire. La variété des objets m'amusa longtemps. J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d’une petite fille qui avait encore sur son éventaire une douzaine de chétives pommes, dont elle aurait bien voulu se débarrasser. Les Savoyards, de leur côté, auraient bien voulu l’en débarrasser, mais ils n’avaient que deux ou trois liards à eux tous, et ce n’était pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet éventaire était pour eux É jardin des Hespérides, et la petite fille était le dragon qui les gardait. Cette comédie m’amusa longtemps ; : j'en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite. fille, et les lui faisant distribuer aux petits garcons. J’eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d'homme, celui de voir la joie unie avec l'innocence de l’âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs mêmes, en la voyant, la partagèrent ; et moi, qui partageais à si bon marché cette joie, j'avais de plus celle de sentir qu’elle était mon ouvrage.

En comparant cet amusement avec ceux que je venais de quitter, je sentais avec satisfaction la différence qu'il y a des goûts sains et des plaisirs naturels à ceux que fait naître l’opulence, et qui ne sont guère que des plaisirs de

1. Au château de la Chevrette, | champêtres, voir p. 252, n. 1, et chez Me d'Epinay. les Souvenirs de B. de Saint- 2, Sur ces fêtes et danses | Pierre, p. 3538.

moquerie, et des goûts exclusifs engendrés par le mépris, Car quelle sorte de plaisir pouvait-on prendre à voir des troupeaux d'hommes avilis par la misère s’entasser, s’étouffer, s'estropier brutalement, pour s’arracher avidement quelques morceaux de pains d'épice foulés aux pieds et couverts de boue ?

De mon côté, quand j'ai bien réfléchi sur l’espèce de volupté que je goûtais dans ces sortes d’occasions, j'ai trouvé qu’elle consistait moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des visages contents. Cet aspect a pour moi un charme qui, bien qu’il pénètre jusqu’à mon cœur, semble être uniquement de sensation?. Si je ne vois la satisfaction que je cause, quand même j'en serais sûr, je n’en jouirais qu’à demi. C’est même pour moi un plaisir désintéressé, qui ne dépend pas de la part que j'y puis avoir. Car, dans les fêtes du peuple, celui de voir des visages gais m'a toujours vivement attiré. Cette attente a pourtant été souvent frustrée en France, où cette nation, qui . se prétend si gaie, montre peu cette gaieté dans ses jeux. Souvent j'allais jadis aux guinguettes$, pour y voir danser le menu peuple; mais ses danses étaient si maussades, son maintien si dolent, si gauche, que j’en sortais plutôt contristé{ que réjoui. Mais à Genève et en Suisse, où le rire ne s’évapore pas sans cesse en folles malignités, tout respire le contentement et la gaieté dans les fêtes. La misère n’y porte point son hideux aspect. Le faste n’y montre pas non. plus son insolence. Le bien-être, la fraternité, la concorde, y disposent les cœurs à s'épanouir, et souvent, dans les transports d’une innocente joie, les inconnus s’accostent, s’embrassent et s’invitent à jouir de concert des plaisirs du jour. Pour jouir moi-même de ces aimables fêtes, je n'ai

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