‹ Morceaux choisis;Chapitre 32 sur 312 · Entendons, comme dans tout ce discours, l’égoisme · texte numérisé non relu

Entendons, comme dans tout ce discours, l’égoisme

6. Le sens du mot s'était au 18° siècle très affaibli (alors qu’au 17° siècle gêne gardait le sens de

torture). (Féraud donne déjà des phrases telles que «Je ne veux

* pas vous gêner»). RÉGLE: C’est

une règle constante que les mots ont une vie el fréquemment s’usent en vieillissant.

sophe et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre ses mains sur ses oreilles, et s’argumenter! un peu, pour empèêcher la nature qui se révolte en lui de l'identifier avec celui qu’on assassine?. L'homme sauvage n’a point.cet admirable talent ; et, faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l'humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s'éloigne; c’est la canaille, ce sont les femmes des halles qui séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de s’entrégorgers.

Il est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ; c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu'on le fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle, bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu’il est possible. C’est en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire,

1. S’argumenter — Se donner | Les raisons en sont tout à fait

des arguments. L'emploi réfléchi du verbe semble bien être personnel à Rousseau. Les dictionnaires du 18siècle ne le signalent pas.

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