Comparer les idées de ce développement sur l’amour du
« beau''moral» avec celles du ” Discours sur l’inég'alité (p. 90) ou
de l’'£Emile (livre LV).
déjà convaincu de ce qu’on y prouve, et déjà prévenu pour ceux qu'on y fait aimer ? Mais ce n’est pas de cela qu’il est question, c’est d'agir conséquemment à ses principes et d’imiter les gens qu’on estime. Le cœur de l’homme est toujours droit sur tout ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes purement spectateurs, nous prenons à linstant le parti de la justice, et il n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une vive indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais, quand notre intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N'est-ce pas un effet nécessaire de la constitution des choses!, que le méchant tire un double avan-
tage de son injustiee et de la probité d'autrui? Quel traité
plus avantageux pourrait-il faire, que d’obliger le monde entier d’être? juste, excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendit fidèlement ce qui. lui est dû, et qu’il ne rendit ce qu'il doit à personne ? IL aime la vertu, sans doute; mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espère en profiter ; il n’en veut point pour lui, parce qu’elle lui serait coûteuse. Que va-t-il donc voir au spectacle ? Précisément ce qu’il voudrait trouver partout; des leçons de vertu pour le public, dont il s’excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n’exige rien de Iuié.
J'entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur{, soit. Mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l’a produite ; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions, une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes, et n’a jamais produit le moindre acte d'humanité. Ainsi pleurait le sanguinaire Sylla au récit des maux qu’il n'avait pas faits lui-même : ainsi se cachait le tyran de Phères au spectacle, de peur qu’on ne le vît gémir avec Andromaque et Priamÿ; tandis qu’il écoutait sans émotion les cris de tant d’infortunés qu’on égorgeait tous les jours par ses
1. De La constitution des choses — de la façon dont la vie sociale a constitué Les choses.
2. Cf. RÈëGre : 11 les exhorta d’avoir bon courage, p. 65, n. 2.
3. [1 y a là un thème cher à Rousseau, et toute une partie de sa vie s'explique par son désir de pratester contre cette hypo-
crisie qui nous fait aimer la ver- |
tu que nous ne pratiquons pas, Il a prétendu vivre conformément à sa doctrine.
&. C’est la théorie d’Aristote, chère aux théoriciens des-r7° et 18 siècles.