‹ Morceaux choisis;Chapitre 53 sur 312 · Annales, XI · texte numérisé non relu

Annales, XI

2. Les larmes avaient en effet été mises fort à la mode par la Conrédie larmoyante dont Nivelle de la Chaussée avait donné les modeles. Le genreétaitextrémement prospère à cette date.

«On préférait, dit le Mercure, en 1568, le Prejuge à la mode.(de Nivelle) à l’Zcole des Maris (de Molière)».Les drames bourgeois de Diderot, Le Fils naturel (1757) et le Père de famille (1758) venaient de renouveler l'intérêt pour legenre.

3, Dans un ouvrage célèbre, ré-

édité à travers tout le 18e siècle, Fréflexions sur la poésie et la peinlure (1719).

4. 11 dit que le poète ne nous afflige qu'autant que nous le voulons ; qu'il ne nous fait aimer ses héros qu'autant qu’il nous plaît. Cela est contre toute expérience.Plusieurss’abstiennentd’aller à la tragédie, parce qu’ils en sont émus au point d’en être incommodés ; d’autres, honteux de pleurer au spectacle, y pleurent pourtant malgré eux ; et ces effets ne sont pas assezrares pour n'être qu’une exception à la.

maxime de cet auteur. (Vote de Rousseau.) à

Qu'il la pratiquât lui-même? il n’a point de rôle à jouer : il n’est pas comédien!.

[La discussion théorique se termine par une remarque surla comédie qui, si elle ne fait pas appel à cette hypocrisie de pitié, ne saurait pas davantage corriger les mœurs puisqu'elle se contente de les peindre, La conclusion générale est qu’il ne s'agit toujours que « de piquer la curiosité du peuple ».

Après avoir exposé les raisons théoriques, psychologiques et sociales, qui s'opposent à l'influence morale du théâtre, Rousseau précise la discussion par des exemples. Afrée el Thyeste (de Crébillon) et Mabomet (de Voltaire) montrent que la tragédie ne saurait être une école de vertu, puisqu'elle se termine souvent comme dans ces pièces par le triomphe des grands-scélérats. Molière et le Misanthrope sont choisis comine exemple pour la comédie].

si

Le théâtre de Molière. — Le Misanthrope.

Prenons le [théâtre comique] dans sa perfection, c’est-àdire à sa naissance. On convient, et on le sentira chaque jour davantage, que Molière est le plus parfait auteur comique dont les ouvrages nous soient connus : mais qui peut disconvenir aussi que le théâtre de ce même Moliérg des talents duquel je suis plus l’admirateur que personne, ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner?. Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt: ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent ; ses vicieux sont des gens qui agissent, et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent : entin l'honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.

1. Conclusion ironique et brutale, telle que Rousseau sait en trouver après de longs développements. Il passe ainsi,avecune très puissante originalité, du développementpériodiqueetlarge, qui lui est propre, aux formules incisives et cinglantes mises à la mode par La Bruyère, Montesquieu, Duclos, et auxquelles

s’efforçaient tous les moralistes contemporains.

* Rechercher les passages où se retrouve cette ironie (Voir notamment l’Zinile, la Lettre à Christophe de Beaumont, le Contrat Social) et les étudier.

2. Rousseau donne tout de suite au paradoxe sa forme extrême, pour forcer l'attention.

Le procédé lui est cher. Voir les débuts du Discours sur l’Inég'alité, de l'Emile, du Contrat.

Examinez le comique de cet auteur : partout vous trouverez que les vices de caractère en sont l'instrument, et les défauts naturels le sujetl; que la malice de l’un punit la simplicité de l’autre, et que les sots sont les victimes des méchants :.ce qui, pour n'être? que trop vrai dans le monde, n’en vaut pas mieux à meltre au théâtre avec un air d'approbation, comme pour exciter les âmes perfides à punir, sous le nom de sottise, la candeur des honnêtes gens.

« Dat veniam corvis, vexat censura columbas 3. »

Voilà l’esprit général de Molière et de ses imitateurs. Ce sont des gens qui, tout au plus, raillent quelquefois les vices, sans jamais faire aimer la vertu ; de ces gens, disait un ancien, qui savent bien moucher la lampe, mais qui n’y mettent jamais d'huile. à

Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l’ordre de la société; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs‘! Il fait rire, il est vrai, et n’en devient que plus coupable, en forçant par un charmes invincible, les sages mêmes def se prêter à des railleries qui gevraient attirer leur indignation. J'entends dire qu’il attaque les vices ; maïs je voudrais bien que l’on comparât ceux qu'il attaque avec ceux qu’il favorise. Quel est le plus blämable d’un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe’? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n’est-il pas l’honnèête

1. La phrase s'explique par la suivante : « Les vices de caractère,commela raalice, sont l’instrument par lequel Molière fait rire non des vices,mais de simples défauts naturels, comme la simplicité ».

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