Il s'adresse à d’Alembert
4. Bérénice était en effet une des pièces les moins goûtées du grand public et les moins sou-
vent représentées. Ce n’est que :
e nos Jours qu'on lui nné d [eo] ’on lui a do
sa place parmi les meilleures . pièces de Racine. MORE
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‘ soit qu’en effet l’auteur y eût mis plus de beautés théâtrales
que nous n'avions pensé, soit que l’actrice prêtât son charme ordinaire au rôle qu'elle faisait valoir. Je veux parler de la Bérénice de Racine. Dans quelle disposition d’esprit le spectateur voit-il commencer cette pièce ? Dans un sentiment de mépris pour la faiblesse d’un empereur et d’un Romain, qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maitresse et son devoir, qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire ; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain?. Qu’en pense le même spectateur après la représentation? Il finit par plaindre cet homme sensible qu’il méprisait, par s'intéresser à cette même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en
secret du sacrifice qu’il est forcé d’en faire aux lois de la
patrie. Voilà ce que chacun de nous éprouvait à la représentation. Le rôle de Titus, très bien rendu, eût fait de l'effet s’il eüt été plus digne de lui; mais tous sentirent que l’intérêt principal était pour Bérénice, et que c'était le sort de son amour qui déterminait l’espèce de la catastrophes. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émo-
tion durant le cours de la pièce: mais au cinquième acte,
où, cessant de se plaindre, l’air morne, l’œil sec et la voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide, approchante{ du désespoir, l’art de l’actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commencçaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus. Que signifiait cela, sinon qu’on tremblait qu’elle ne fût renvoyée; qu’on sentait d'avance la douleur dont son cœur serait pénétré; et que chacun aurait voulu que Titus se laissât vaincre, même au risque de l’en moins estimer. Ne voilà-t-il pas une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l’amour 5?
1. Rousseau prêteau spectateur ses idées sur le « Romain »et sur
5. Rousseau est-il bien sûr de n'avoir pas poussé les lecteurs
l’héroïsme intransigeant qu’il lui suppose. Voir pour ces idées dans les Zxtraits la lettre sur le suicide de La Nouvelle Héloïse.