Comme un fou furieux (sens du Jatin furiosus
5. Rousseau, qui voit mal ou qui peint mal les choses, voit et peint très nettement et très heureusement les attitudes de
ses personnages. C’est ce qui itto-
fait encore le véritable resque de la Mouvelle Héloise. … On sait que c'est Jean-Jacques M qu a décrit lui-même le sujet,
écor, costumes, attitudes, des estampes qui furent gravées par Gravelot. sa
voyais bien aussi quel parti je pouvais tirer de son erreur en l’y laissant quelques instants ; mais je n’ai pu me résoudre à cette barbarie. L'idée de la mort de ce qu’on aime est si affreuse, qu'il n’y en a point qui ne soit douce à lui substituer, et je me suis hâtée de profiter de cet avantage. « Peutêtre ne la verrez-vous plus, lui ai-je dit, mais elle vit et vous aime. Ah ! si Julie était morte, Claire aurait-elle quelque chose à vous dire!? Rendez grâce au ciel qui sauve à votre infortune? des maux dont il pourrait vous accabler. » Il était si étonné, si saisi, si égaré, qu'après l’avoir fait rasseoir, j'ai eu le temps de lui détailler par ordre tout ce qw’il fallait qu'il sût ; et j’ai fait valoir de mon mieux les procédés de Milord Edouard, afin de faire dans son cœur honnête quelque diversion à la douleur par le charme de la reconnaissance.
« Voilà, mon cher, ai-je poursuivi, l’état actuel des choses, Julie est au bord de l’abîme, prête à s’y voir accabler du déshonneur public, de l’indignation de sa famille, des violences d’un père emporté, et de son propre désespoir. Le danger augmente incessamment : de la main de son père ou de la sienne, le poignard, à chaque instant de sa vie, est à deux doigts de son cœur. Il reste un seul moyen de prévenir tous ces maux ; et ce moyen dépend de vous seul. Le sort de votre amante est entre vos mains. Voyez si vous avez le courage de la sauver en vous éloignant d'elle, puisque aussi bien il ne lui est plus permis de vous voir, ou si vous aimez mieux être l’auteur et le témoin de sa perie et de son opprobre. Après avoir tout
fait pour vous, elle va voir ce que votre cœur peut faire
pour elle. Est-il étonnant que sa santé succombe à ses
- peines ? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez que vous en
êtes l’arbitre. »
Il m'évcoutait sans m'interrompre ; mais, sitôt qu’il a compris de quoi il s’agissait, j'ai vu disparaître ce geste animé, ce regard furieux, cet air effrayé, mais vif et bouillant, qu’il avait auparavant. Un voile sombre de tristesse et de cons-
1. En effet Rousseau nous a montré Claire et Julie liées par une amitié profonde.
Après la mort de Julie, à la fin du roman, Claire reste plusieurs jours comme folle.
2. Sauver — épargner. « L’étonnement... lui sauvait la moitié de sa douleur », MARIVAUX. (Dict.
… de Féraud).
3. La métaphore, même à cette date, n’était pas très neuve. Il y en a quelques autres du méême genre dans la Nouvelle Hé- loise. Mais Rousseau s’est plus attaché à l'harmonie de son style qu’à une originalité systématique. Ses images neuves naissent d’elles-mêmes quand l'émotion les appelle.
ternation a couvert son visage; son œil morne et sa Conte- -
nance effacée annonçaient l'abattement de son cœur : à peine avait-il la force d'ouvrir la bouche pour me répondre. « IL faut partir, m'a-t-il dit d’un ton qu'iine autre aurait eru tranquille. Hé bien ! Je partirai. N’ai-je pas assez vécu ? — Non, sans doute, ai-je repris aussitôt ; il faut vivre pour celle qui vous aime : avez-vous oublié que ses jours dépendent des vôtres? — IL ne fallait donc pas les séparer, a-t-il à l'instant ajouté ; elle l’a pu et le peut encorel.» J'ai feint de ne pas entendre ces derniers mots,et je cherchais à le ranimer par quelques espérances auxquelles son âme demeurail fermée, quand Hanz est rentré, et m'a rapporté de bonnes nouvelles, Dans le moment de joie qu’il en a ressenti, il s’est écrié:« Ah! qu'elle vive, qu’elle soit heureuse...s'il est possible. Je ne veux que lui faire mes derniers adieux... et je pars. — Ignorez-vous,ai-je dit, qu'il ne lui est plus permis de vous voir ? Hélas ! vos adieux sont faits,et vous êtes déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d'elle ; vous aurez du moins le plaisir de l'avoir mise en sûreté. Fuyez dès ce jour, dès cet instant ; craignez qu’un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. — Quoi! m'’a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirais sans la revoir! Quoi! je ne la verrais plus ! Non, non: nous périrons tous deux, s'il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai, quoi qu'il arrive; je laisserai mon cœur et ma vie à ses pieds, avant de m'arracher à moimême?. Il ne m’a pas été difficile de lui montrer la folie et la cruauté d’un pareil projet. Mais ce Quoi! je ne la verrai plus! qui revenait sans cesse d’un ton plus douloureux, -semblait chercher au moins des consolations pour l’avenir. « Pourquoi,lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu’ils ne sont ? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie ellemême n’a pas perdues ? Pensez-vous qu’elle püt se séparer ainsi de vous, si elle croyait que ce fût pour toujours ? Ncn, mon ami, vous devez connaître son cœur. Vous devez savoir combien elle préfère son amour à sa vie. Je crains, je crains trop (j'ai ajouté ces mots, je te l'avoue) qu’elle ne le préfère
1. Allusion au projet de fuite our se marier et vivre loin de a Suisse. |