C'est-à-dire: à celle que
j'aime plus que moi-même. Raccourci d'expression comme il y en a beaucoup et de très heureux dans tous les passages de
la Nouvelle Héloïse où le sentiment domine. Voltaire (dans les Lettres sur la Nouvelle Héloïse que fit signer par le marquis e Ximenès) en a platement raillé quelques-unes, par exemle : « nos âmes fondent et couent comme l'eau »,
bientôt à tout. Croyez donc qu’elle espère, puisqu'elle consent à vivre; croyez que les soins que la prudence lui dicte vous regardent plus qu'il ne semble, et qu’elle ne se respecte pas moins pour vous que pour elle-même. » Alors j'ai tiré ta dernière lettre ; et, lui montrant les tendres espérances de cette fille aveuglée qui croit n’avoir plus d'amour, j'ai ranimé les siennes à cette douce chaleur. Ce peu de lignes semblait distiller un baume salutaire sur sa blessure enveniméel. J'ai vu ses regards s’adoucir et ses yeux s’humecler ; jai vu l’atlendrissement succéder par degrés au désespoir ; mais ces derniers mots si touchants, tels que ton cœur les sait dire, nous ne vivrons pas longtemps séparés, l'ont fait fondre en larmes. « Non, Julie, non, ma Julie, a-t-il dit en élevant la voix et baïisant la lettre, nous ne vivrons pas longtemps séparés; le ciel unira nos destins sur la terre, où ros cœurs dans le séjour éternel?, »
C'était là l’état où je l'avais souhaité. Sa sèche et sombre douleur m'inquiétait. Je ne l’aurais pas laissé partir dans celte situation d'esprit; mais sitôt que je l’ai vu pleurer, et que j'ai entendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec douceur, je n'ai plus craint pour sa vie; car rien n’est moins tendre que le désespoir.
| Le Théâtre du 18° siècle jugé par Saint-Preux. |
[La séparation héroïquement consentie plonge Saint-Preux et Julie dans un lent désespoir. Touché de leur misère, Milord Edouard leur propose de s ’enfuir en Angleterre et de s'établir dans l’une deses terres. Julie refuse, après'un douloureux combat intérieur, pour ne pas désespérer à jamais ses parents, Elle s’efforce mème de relever le courage de Saint- Preux, lexhorte « à faire usage de ses talents dans la carrière qu’il va courir » ; sielle ne peut être à Saint- Preux, elle s'engage à ne jamais épouser personne, sans son consentement. Sur sa dem ande, Saint-Preux lui envoie ses impressions sur la société parisienne. Il raille les fausses amitiés, le vide des conversations à la mode, le contraste entre les discours généreux et les actions égoïstes. Il décrit les habitudes mondaines, les soupers intimes, la frivolité spirituelle et galante des visites et donne son impression sur l'opéra dont il se moque, sur la tragédie qu'il critique.]
Ilyaici trois théâtres, sur deux desquels on représente des êtres chimériques, savoir, sur l’un des Arlequins, des
Sur celte mé ‘taphore, un 2, * Etudicr dans ce morceau, ee usée aussi, voir plus haut | l'art de la composition dramaa note 3, p. 127. tique chez Rousseau,
Pantalons, des Scaramouches!, sur l’autre, des dieux, des diables, des sorciers?. Sur le troisième, on représente ces pièces immortelles dont la lecture nous faisait tant de plaisir, et d’autres plus nouvelles qui paraissent de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces pièces sont tragiques, mais peu touchantes ; et si l’on y trouve quelques sentiments naturels et quelque vrai rapport auf cœur humain, elles n’offrent aucune sorte d'instruction sur les mœurs particulières du peuple qu’elles amusent. ;
L'institution de la tragédie avait, chez ses inventeurs,un fondement de religion qui suflisait pour l’autoriser. D’ailleurs elle offrait aux Grecs un spectacle instructif et agréable dans les malheurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes et les folies des rois dont ce peuple s'était délivré. Qu’on représente à Berne, à Zurich, à la Haye, l’ancienne tyrannie de la maison d'Autriche, l'amour de la patrie et de la liberté nous rendra ces pièces intéressantes : mais qu’on me dise de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu’importe au peuple de Paris, Pompée ou Sertorius. Les tragédies grecques roulaient sur des évènements réels ou réputés tels par les spectateurs, et fondés sur des traditions historiques. Mais que fait une flamme héroïque et pure dans l’âme des grands6? Ne dirait-on pas que les combats de l’amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cœur a beaucoup à faire dans les mariages des rois? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet7.
Quant à la comédie, il est certain qu’elle doit représenter au naturel les mœurs du peuple pour lequel elle est faite, afin qu’il s’y corrige de ses vices et de ses défauts, comme on Ôte devant un miroir les taches de son visage. Térence et Plaute se trompèrent dans leur objet; mais avant eux Aristophane et Ménandre avaient exposé aux Athéniens les
1. Le théâtre italien. Arlequin, Pantalon, Scaramouche en sont trois des acteurs traditionnels.
Les troupes du théâtre italien avaient le plus grand succès (on jouait des comédies, parodies). Rousseau avait été chargé à Venise de négociations pour l'engagement de deux actrices italiennes, Coralline et Camille.