I. Christianiser les campagnes
Ce n'est pas facile. Le prêtre de ville a une rude mission à accomplir. Et, vous pouvez vous en convaincre, en général, il ne mange pas son pain dans l'oisiveté. Mais combien plus crucifiante est la mission du prêtre de campagne, s'il veut vraiment évangéliser son peuple, le conserver chrétien ou le ramener à la foi ! Du fond de son presbytère, par un soir de pluie bien triste, ou en un matin d'été qui fait présager une écrasante et orageuse après-
midi, en semaine et même le dimanche, il voit son église déserte et ses paroissiens sourds à la bonne parole, et il pense que sa tâche, à lui, est bien plus glaciale que l'eau qui tombe, plus brûlante que le soleil qui darde et que la poussière qui poudroie. Et d'un bout de l'année à l'autre, sa vie s'écoule dans la même monotonie, ses efforts s'épuisenl dans la même infécondité apparente. Christianiser les campagnes, ce n'est pas facile. Et cependant !
Cest nécessai7'e. On a dit que le Christianisme est et sera toujours cette grande paire d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, de sa vie rampante, de ses horizons bornés. Cette parole est surtout vraie quand elle s'applique aux habitants du village. S'ils n'ont pas la foi, que leur reste-t-il pour les élever, pour les désenténébrer, pour les spiritualiser? — Si le prêtre n'est plus leur éducateur public, auprès de qui iront-ils chercher la science du vrai et du bien, la croyance et la morale, la paix de l'âme, le pardon de la conscience, le secret de la résurrection et de la vie ? — Sans religion, le citadin garde encore la surface d'un civilisé. Mais si on enlève à la démocratie rurale la foi de ses pères, gare à nous, gare à la société! Lorsqu'il ne restera plus dans ces hommes bons et simples, la moindre trace de l'Évangile, quand on les aura purgés et expurgés de toute religion, vous pourrez voir comme ils
couleront vite dans les bas-fonds de la sauvagerie. Il faut christianiser les campagnes.
Cesl possible. C'est l'œuvre de tous, mais spécialement du clergé. Et pour accomplir cette œuvre» le clergé doit d'abord se tenir très au courant de la science de son temps, lire l'objection, connaître la riposte. Les objections qu'on oppose à la religion ne sont pas toujours les mêmes, elles se présentent sous des formes sans cesse nouvelles. Aux ironies du bel esprit de village — qui les emprunte à son journal, sans d'ailleurs les avoir habituellement comprises — il faut que le prêtre ait de quoi répondre. Si les gens ne se convertissent pas, au moins ils respecteront son savoir. Et puis à la science il ajoutera le dévouement. Il aimera son peuple. C'est peut-être un pauvre peuple dans un bien obscur village. Mais, comme dit Lacordaire, « il n'y a pas de petite assemblée parmi les âmes : une âme est à elle seule un grand peuple » . Aussi le curé de campagne se donne-t-il sans compter à sa paroisse... Et impuissant à l'évangéliser tout seul il appelle a son secours des auxiliaires^ des voix, qu'il estime plus puissantes que la sienne, des missionnaires qui intéressent et émeuvent les oreilles les plus paresseuses. Les missions prêchées dans nos campagnes y portent la vérité et la vie. C'est un des services éminents que nous rendent les ordres religieux, dont la destruction par con-
séquent serait une calamité pour la religion et pour la patrie.... Oui, pour la patrie... Car, en ravivant la foi de nos populations, les ordres religieux apportent à la France étiolée d'égoïsme et de matérialisme, une réserve de braves gens qui comprennent le secret de leur dignité morale, pratiquent la fraternité et acceptent le sacrifice. Enfin, que ne fait pas le clergé pourchristianisernos campagnes? Il institue des écoles libres, des patronages religieux, de bonnes bibliothèques. Il pratique la charité intellectuelle aujourd'hui si nécessaire. Car nous vivons à une époque où le livre, la brochure, le journal sont les grands maîtres. Et le prêtre serait tout ensemble inintelligent et coupable s'il négligeait de recommander et de répandre parmi son peuple, la bonne presse, moyen moderne, mais nécessaire d'apostolat et d'évangélisation. Christianiser les campagnes c'est le premier devoir, le devoir essentiel du clergé. Un autre vient s'y ajouter.