‹ Nos plaies socialesChapitre 114 sur 133 · I. Que VÈtat ne dédaigne pas la vie rurale · texte numérisé non relu

I. Que VÈtat ne dédaigne pas la vie rurale

1° L'État aurait grandement tort de se désintéresser de la vie rurale. Car qu'est-ce que la campagne sinon le réservoir où reposent les forces du présent et les espérances de l'avenir? Là, dans la noble paysannerie française, on trouve les vertus solides qui font l'honnête homme et le bon citoyen, élevé à la grande école de la patience et de l'abnégation. — Là on trouve les éléments les plus vigoureux

de la race. Vivant de nourriture saine et d'air pur, les jeunes gens arrivent à leurs vingt ans, et partent pour l'armée, dans la plénitude de la vigueur physique, afin de se préparer, le cas échéant, à défend ro le pays. — C'est la campagne qui fournit au Tr •sor ses revenus les plus abondants. C'est elle aussi qui donne à l'Etat la grande masse des électeurs. L'Etat aurait donc grandement tort de se désintéresser de la vie rurale.

D'autant plus que de la restauration des campagnes dépend le sort de l'habitant des villes. En effet, si les paysans, malgré leur profond amour de la terre, se trouvent malheureux à la campagne, s'ils ne peuvent plus vivre convenablement sur des champs couverts d'impôts, ils s'en vont peupler les villes oii naïvement ils croient trouver le bonheur. Ils deviennent des candidats au travail industriel, ils avilissent les salaires, et ils enlèvent le bienêtre à ceux qui l'obtenaient auparavant de leurs efforts continus, sans parvenir à gagner leur vie eux-mêmes. Du même coup l'abandon des campagnes pour les villes appauvrit l'agriculture, déprécie l'industrie, multiplie les grèves en amenant une surproduction fatale, inquiète la nation et décuple le nombre de ses ennemis. Enrayer ce mouvement funeste devient ainsi un acte de salut public. L'Etat, qui a la charge du salut public, ne peut pas se désintéresser d'une telle question.

48î CONFÉRENCES AUX HOMMES

2* L'État doit se préoccuper sérieusement de la vie rurale. La terre devrait être représentée dans le Parlement par de nombreux professionnels agricoles, et non par une masse énorme de journalistes, d'avocats, de médecins et d'apothicaires qui se soucient autant des intérêts de la campagne que des fantaisies du sultan de Zanzibar. — La terre, pour faire connaître et valoir ses besoins, devrait avoir auprès de l'Etat des chambres d'agriculture, comme il y a des chambres du commerce et de l'industrie, des chambres du travail, des chambres maritimes... — La terre, apourvoir voix au chapitre gouvernemental, devrait se personnifier dans un ministre de l'agriculture tel que je vais vous le dépeindre. Je voudrais que non seulement il fût capable de distinguer un frêne d'avec un hêtre, et un champ d'orge d'avec un champ de froment, mais qu'il fût le plus fort agriculteur du pays — marié à une excellente ménagère qui lui aurait apporté pour dot l'amour du travail et l'art précieux de conduire tout l'intérieur d'une exploitation agricole — et enfin autant que possible assez fortuné pour faire tous ses frais de représentation et communiquer ses lumières au public dans une gazette agricole dont l'abonnement serait libre.

Lejouroùelleaurait à son service un bon ministre, des chambres d'agriculture et de nombreux représentants, la vie rurale ne serait ni dédaignée ni oubliée. Elle pourrait défendre ses droits et peutêtre diminuer ses charges.

lî. Que rÈtat n'écrase pas la vie rurale.

Ce sont les impôts qui écrasent la vie rurale, et, pour en comprendre toute la pesanteur, il importe de les comparer 1° à ce qu'ils étaient il y a cent ans ; 2° à ce qu'ils sont actuellement comparativement à ceux qui pèsent sur le reste de la fortune publique.

1" Les charges qui grèvent la propriété foncière sont aujourd'hui doubles ou triples de celles qui avant la Révolution pesaient sur la terre. La terre présentement est accablée parles exigences fiscales. On se plaît à mettre cet état de choses si lamentable sur le compte des événements militaires qui se sont déroulés depuis cent ans. Ils y sont assurément pour une part. Mais, si nous voulons nous faire une idée juste de la situation, nous devons analyser l'état social qui date de 1789 et qui nous a gratifiés des impôts excessifs de l'heure présente.

La ruine de la propriété par L'excès de l'impôt est dans l'exagération de l'idée de l'Etat, tel que le conçoit le droit moderne. Du moment que l'Etat, se substituant à l'initiative particulière, l'entravant de mille manières et l'étouffant même, se mêle de tout faire, crée tout, organise tout, gouverne tout, écoles, justice, administration, finances, il lui faut absolument, pour suffire à tant de charges, pressurer la fortune individuelle et en tirer tout ce qu'il

peut, SOUS forme d'impôts et de contributions de toute sorte, droits d'enregistrement, droits de mutation et de succession, droits sur n'importe quelle transaction de la vie privée, et comme en définitive tout part de la propriété foncière et que tout y revient parce qu'elle est le gage de la richesse publique, c'est elle qui porte le poids de tout le système. D'où il résulte qu'au bout d'un certain nombre d'années, à force de taxations et de prélèvements excessifs, la valeur de toute une propriété a passé aux mains de l'Etat, devenu le véritable héritier et l'unique bénéficiaire. Est-ce là l'affranchissement de la propriété? C'en est bien plutôt la ruine.

Sans doute la Révolution a mis en vente toutes les terres du clergé et une grande partie de celles de la noblesse... et on a appelé cela un service rendu à la démocratie. Quelle immense duperie! Est-ce le peuple, sont-ce les petits cultivateurs qui ont bénéficié de cette confiscation restée l'un des plus grands scandales de l'histoire? Non, mille fois non. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les procès-verbaux mêmes de ces ventes encore plus ridicules qu'odieuses. La masse des biens du clergé et de la noblesse a été acquise contre un papier de nulle valeur, par des bourgeois voltairiens qui se moquaient du peuple non moins que de la religion et de l'aristocratie ; par des agioteurs qui profitaient de la dépréciation du papier-monnaie tombé

à 1 0/0 de sa valeur nominale, pour se constituer à vil prix de magnifiques domaines. Quant aux classes populaires, elles n'ont absolument rien gagne' à ce vol qu'on ne saurait qualifier trop durement. Elles n'ont fait qu'y perdre.

Elles n'ont fait qu'y perdre. Car la plupart des services publics, l'enseignement, le culte, l'entretien des hôpitaux, le soin des pauvres et des malades, et jusqu'au service militaire lui-même, du moins en partie, étaient attachés aux domaines possédés de temps immémorial par le clergé et par la noblesse ; ils constituaient autant de charges qui pesaient presque exclusivement sur ces propriétés, de telle sorte que le reste de la nation était exonéré, par là môme, d'une dépense extrêmement lourde et qui ne le regardait en rien. Qu'est-il résulté, au contraire, de la transmission de ces biens aux mains des agioteurs et de la bourgeoisie voltairienne du xvm" siècle, moyennant un prix dérisoire? Il en est résulté un fait bien simple, mais qui n'en est pas moins cruel : c'est que tous les services publics sont tombés à la charge du peuple, qui, pour y faire face, se voit écrasé d'impôts sous toutes les formes. Que les spéculateurs enrichis des dépouilles du clergé et de la noblesse, grâce au déboursé de quelques assignats, s'applaudissent de ce coup de fortune inespéré, cela se conçoit sans peine; mais on chercherait vainement en quoi la démocratie

française a pu profiter d'une atteinte aussi profonde au droit de propriété.

Voilà qui est clair. Le concept moderne de l'Etat entraîne une aggravation terrible de Timpôl. Si seulement cette aggravation pesait également sur la terre et sur toutes les autres branches de l'activite nationale, il n'y aurait pas grand chose à dire. Mais il n'en va pas de la sorte.

2° Tout le monde sait que la terre est le bouc émissaire de tous les gouvernements et qu'elle fléchit sous les exigences fiscales. Donnons seulement quelques exemples.

Par une inégalité aussi choquante qu'inexplicable l'agriculture paie au fisc près du tiers de son revenu, env'ron 10 0/0 de plus que la propriété urbaine, trois fois plus que les actions mobilières et sept fois plus que la rente.

Voici bien autre chose. Les actions et la rente ne sont soumises à l'impôt que si elles rapportent : par exemple, j'ai des parts dans une exploitation minière ; si la mine brûle ou est envahie par les eaux, si par suite d'une grève ou d'une circonstance quelconque, la mine ne produit pas, sans doute je ne jouirai d'aucun revenu, mais du moins je ne paierai rien à l'État. Au contraire, mon voisin, possesseur d'une vigne ou d'un champ de blé, voit sa vendange ou sa moisson détruite par la grêle : il sera obligé de payer la note du percep-

teur, sauf une diminution le plus souvent infime qu'on pourra lui accorder, en grande faveur, et s'il est recommandé par le député influent.

En somme, l'agriculture est considérée par l'État somme une profession taillable et corvéable à merci, de laquelle on ne saurait trop exiger, puisqu'elle ne réclame pas.

TRENTE-SEPTIÈME CONFÉRENCE

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