LA PROFANATION DU DIMANCHE ET LE NIVEA U MORAL
Mes Frères,
La profanation du dimanche abaisse le niveau religieux. Je disais cela aux hommes il y a deux jours. Aujourd'hui, m'adressant à tous, je continue le même sujet, et j'ajoute : la profanation du dimanche abaisse le niveau moral. 11 m'eût été facile de choisir un enseignement mieux adapté à la fête de ce jour. Je ne l'ai pas voulu. L'heure est grave. Les prophètes n'ont pas le droit de s'attarder dans des considérations théoriques. Ils ont le devoir d'annoncer les vérités nécessaires, les vérités qui sauvent. J'entre donc tout de suite dans mon sujet. Pour entretenir et développer la vie morale que doit être le dimanche ? Il doit être 1° le jour du repos, 2° le jour de la religion.
4 Cette conférence a été donnée le jour de la Toussaint 1900, à la Grand'Messe, devant toute la paroisse.
l. Le jour du repos.
Le travail, tel que l'ont fait les exigences du monde moderne, devient de plus en plus absorbant. La société ressemble à un mécanisme immense qui saisit chaque individu, et ne lui laisse aucune liberté. C'est à qui marchera le plus vite et produira davantage. C'est un combat acharné pour satisfaire aux besoins pressants de l'existence. C'est la lutte pour la vie. Malheur à qui est en retard î Dans cette activité fébrile qui secoue notre siècle, il y a un immense danger.
J'admire ce paysan qui remue péniblement le sol sous le froid de l'hiver et sous les ardeurs du soleil, qui se lève de bonne heure et qui se couche tard, qui du matin au soir verse ses sueurs sur une terre ingrate. Son œuvre est belle et féconde. Il gagne son pain et celui de sa famille, il prépare a l'humanité le blé, les légumes et la viande qui la nourrissent, le vin et le cidre qui la désaltèrent. Mais quel danger dans cette vie toujours attachée à la glèbe, souvent surmenée ! Comme il est à craindre que cet homme n'oublie la dignité de son être, ne regarde que la terre, et n'ait d'autre ambition que de manger, boire, dormir et amasser quelques sous! Ah! vienne le dimanche : que la charrue s'arrête, que la pioche se repose. Et ce paysan, ce laboureur, ce vigneron se relèveront à
leurs propres yeux. Pendant un jour, ils se souviendront qu'ils ne sont ni des bêtes de somme, ni de vils atomes dans l'immense nature, mais qu'ils sont hommes. Pendant un jour, ils se rappelleront qu'ils ont une âme. C'est le dimanche que fonctionne la vie spirituelle et morale.
J'admire cet employé de bureau ou de magasin qui est enlevé chaque jour, depuis trente ans, à ses foyers, de six heures du matin à six heures du soir. Son œuvre est importante et féconde. Il se tient au service du public, fl fait des comptes, il rédii^e des actes, il tient en ordre des papiers d'affaires. Sans lui point d'administration sérieuse, point de négoce prospère. Mais quel danger dans cette vie monotone, terne, assujettissante ! Gomme il est à craindre que cet homme ne se confine et ne se rétrécisse dans l'horizon borné de ses occupations machinales ! Ah ! vienne le dimanche : que le bureau reste vide et que le magasin se ferme. Et ces employés auront une échappée vers le dehors, vers les hauteurs. Pendant un jour, ils se souviendront qu'ils ne sont ni des calculateurs, ni de pures intelligences, ni de simples chiffres dans l'immense addition, mais qu'ils sont hommes. Pendant un jour ils se rappelleront qu'ils ont une âme. C'est le dimanche que fonctionne la vie spirituelle et morale.
J'admire cet ouvrier qui pétrit notre pain, qui fait nos vêtements et nos souliers, qui construit
nos maisons... et cet autre qui, loin du soleil, cherche dans les profondeurs souterraines les charbons et les minerais... et cet autre qui transforme la matière dans l'air malsain des ateliers, au milieu du bruit des machines... et cet autre, debout sur sa locomotive, qui a le visage à la fois brûlé par le foyer, et cinglé par la bise, le froid et la neige, et qui veille à la sécurité de tous, sans pouvoir, sous peine de catastrophe, se permettre un seul moment, je ne dis pas de défaillance, mais même d'inadvertance ou de distraction. L'œuvre qu'ils font est grande et féconde. Ils manipulent le bois, le fer et la pierre. Ils asservissent les éléments à nos usages. Ils conduisent en vainqueurs la machine muette et soumise. Mais quel danger dans ce travail sans trêve et sans merci... et comme il est à craindre que tout ce peuple ne s'appesantisse et ne se matérialise ! Ah ! vienne le dimanche: que ce bruit s'arrête ; que le silence se fasse. Et ces hommes respireront. Pendant un jour ils se souviendront qu'ils ne sont ni des machines, ni des outils vivants, ni des rouages dans l'immense engrenage, mais qu'ils sont hommes. Pendant un jour ils se rappelleront qu'ils ont une âme. C'est le dimanche que fonctionne la vie spirituelle et morale. Pour entretenir et développer la vie morale, le dimanche doit être le jour de repos. Est-ce assez? Est-ce tout? Non. Il doit être encore et surtout