CONCLUSION
Messieurs,
J'achève aujourd'hui la vaste question de la profanation du dimanche. C'est ma onzième conférence sur ce capital sujet. Je n'ai pas tout dit, mais je crois avoir dit l'essentiel. Je ne sais pas si j'ai été à la hauteur de ma tâche; j'ai du moins conscience d'avoir fait tout mon possible pour vous instruire^ pour vous émouvoir, pour éveiller dans vos âmes de salutaires pensées et des résolutions pratiques. 11 me reste à conclure par un mot destiné aux dirigeants, aux ouvriers, à tous.
I. Je m'adresse aux dirigeants, et je leur dis : Donnez le dimanche. Sanctifiez le dimanche.
1** Donnez le dimanche.
Tous ceux qui à un degré quelconque font partie de V élite sociale, ceux qui ont reçu de la Providence
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le don de la fortune, ou la supériorité de l'intelligence, ou l'avantage d'une situation influente, tous ceux-là doivent travailler plus que d'autres à la restauration du dimanche. La société serait mau-^ vaise et elle mériterait d'être détruite, elle cesserait d'être chrétienne et elle redeviendrait païenne, si les plus instruits ne se sentaient pas les plus responsables. Si les plus fortunés ne justifiaient pas les faveurs de leur destinée par des services rendus. Si les plus heureux n'apportaient pas le réconfort et la consolation aux plus déshérités. Sans doute, il est chimérique d'espérer découvrir à la souffrance des hommes une panacée universelle. Et cependant il est certain que l'on peut apporter des remèdes à beaucoup de leurs maux. Et le repos du dimanche est un de ces remèdes dont les siècles ont éprouvé la vertu. Donc les classes supérieures doivent faire tout le possible pour rendre à tous le repos du dimanche.
Hommes hauts placés par la fortune, par la situation, par l'intelligence, donnez le dimanche à vos inférieurs, à vos subordonnés, à vos clients, à vos ouvriers, à vos employés, à vos fournisseurs. Femmes du monde, vous êtes pressées d'avoir une robe ou un manteau, n'obligez pas la couturière à faire travailler ses ouvrières la nuit et le dimanche, vous seriez servies à point ; mais toutes ces pauvres créatures seraient exténuées. Donnez le dimanche.
2° Sanctifiez le dimanche.
Est-ce assez, pour sanctifier le dimanche, d'une petite ?nesse basse sans prédication? Que cela suffise quelquefois aux personnes chargées d'affaires et instruites d'ailleurs de leur religion et de leurs devoirs, je le comprends. Mais cela suffit-il communément à tant de chrétiens qui ne sont chargés que du poids de leurs loisirs, et qui manquent de l'instruction religieuse la plus élémentaire? Cette petite messe entendue à la hâte, ces regards distraits, cet esprit préoccupé de mille pensées étrangères, ces oreilles ouvertes au moindre bruit, ces genoux qui fléchissent à peine devant la majesté du Très-Haut, tout cela fait-il à la religion beaucoup d'honneur? Tout cela constitue-t-il un dimanche vraiment chrétien?
La chasse est un délassement permis. On peut en user le dimanche. Mais que pensez-vous de la chasse pratiquée tous les dimanches — du matin au soir — loin de la femme et des enfants, loin de la vie de famille? Est-ce bien l'idéal du dimanche catholique? Je me permets d'en douter. Et des hommes graves, bien informés, pas méticuleux du tout, m'ont dit plus d'une fois que ce délassement pris dans la mesure excessive que je viens de dire n'était pas sans danger... Hommes dirigeants, hommes responsables, ne redoutez pas la longueur de nos offices, la pompe de nos cérémonies, les avertissements de la parole sainte. Revenez à la
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simplicité antique. Je ne vous interdis pas le dimanche tout voyage, tout délassement, toute distraction. Mais je vous conseille de quitter le moins possible votre paroisse, votre famille. Là est votre place. Là sont vos vraies joies.
Là votre exemple est nécessaire. C'est après vous que le peuple a quitté l'Eglise; c'est après vous qu'il y reviendra. 11 y reviendra quand vous lui aurez montré longtemps le chemin... quand votre assiduité, votre attitude, votre recueillement, vos prières, lui auront persuadé que Dieu est là, qu'il vous voit, qu'il vous écoute, et qu'il y a à croire et à pratiquer non pas un avantage temporel, mais un devoir sacré pour tous. Magistrats, administrateurs, chefs des armées, organes de la pensée publique, riches, nobles, puissants, sanctifiez le dimanche, semez le bon exemple, et par votre zèle,^ renouez la chaîne depuis trop longtemps brisée de la tradition religieuse. On vous a suivis, quand vous descendiez ; remontez, et l'on vous suivra de même. Cette évolution ne se fera pas en un jour, mais, n'en doutez pas, elle se fera. Vous réparez à l'heure présente les scandales du xvin^ siècle et vous préparez les glorieuses résurrections du XX* siècle. Hommes de transition, vous ne pouvez pas réussir tout de suite, votre rôle est beau quand même. Il consiste à vous laisser broyer entre les défaillances du passé et les reviviscences de l'avenir. Et maintenant
II. Je m'adresse aux ouvriers et je leur dis Jouissez du dimanche, mais n'en abusez pas. »
1° N'abusez pas du dimanche. N'imitez pas ces hommes malheureux et coupables, qui profitent do leur liberté pour passer le dimanche dans les cabarets, loin de leur famille, dépensant en quelques heures la paye de la semaine, et donnant le soir, à leur foyer, les exemples les plus déplorables... N'imitez pas non plus ces autres, moins coupables mais non moins aveugles, qui profitent de la liberté de leur dimanche pour s'imposer un travail manuel que Dieu défend. Vous connaissez des ouvriers ruinés par la débauche; en pourriez-vous citer un seul ruiné par l'observation du dimanche? Non, ce scandale n'a pas encore été donné à la terre, car il est écrit: « J'ai beaucoup vécu, et je n'ai jamais vu le juste abandonné, ni sa famille mendiant son pain». Donc
2° Jouissez du dimanche, jouissez-en honnêtement, religieusement.
Plus que n'importe qui, vous avez besoin de Dieu. < C'est en vain que l'impiété s'efforce par tous les 1 moyens de démoraliser et de déchristianiser la classe ouvrière. Nous sommes instinctivement religieux. Notre pensée comme notre front est naturellement tournée vers le ciel, et ce n'est que par une dévia-
tien violente que nous nous détournons de Dieu. Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime pittoresquement cette vérité. Ils disent : « De quelque côté que vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers I« ciel. ))Oui l'homme, surtout l'homme qui travaille et qui soufîre, a besoin du dimanche pour se tourner vers Dieu, et pour aller chercher un rayon, un baume, un point d'appui, un peu d'azur, un peu d'espoir, un peu de force morale.
Viens donc, ouvrier, viens chaque dimanche au saint sacrifice de la messe^ viens parlera Dieu, l'entendre, le remercier de ses bienfaits, contempler ses perfections infinies, chanter ses louanges, t'élancer dans son sein sur les ailes de la foi, de l'espé^ rance et de l'amour. Viens à la messe, tout est grand, tout est beau, tout est instructif, éloquent, persuasif : ce temple, ces chants sacrés, ces anges invisibles et présents, cet orgue qui frémit ou qui se tait, ce prêtre qui préside, ce Jésus-Christ qui s'immole, tout ce peuple qui prie... tout nous parle d'obéissance, d'abnégation, de dévouement, de fraternité...
Pères de famille, ménagères ne vous excusez pas, pour manquer la messe, sur les travaux du foyer domestique et sur les soins que vous devez à vos enfants; ce que vous devez d'abord à votre postérité, c'est l'exemple. Quoi? vous violez le troisième commandement de Dieu, et vous espérez que vos
enfants observeront le quatrième? Vous voulez qu'ils vous respectent, et vous ne leur apprenez pas à respecter Dieu? ah! je vous le prédis, parents dénaturés et aveugles, vos soins seront superflus, vous vous évanouirez dans vos projets, vos enfants feront votre tourment ici-bas, et vous répondrez là-haut de votre âme et de la leur! Il me reste un dernier mot à dire sur ce sujet.
III. Je m'adresse à tous, et je dis : Espérons et travaillons.
1° Travaillons^ Messieurs, à restaurer la loi dominicale. Voulons-nous empêcher les corps de s'affaisser sous le poids d'un labeur ininterrompu et écrasant ? Travaillons à la restauration de la loi dominicale. Voulons-nous empêcher les âmes de se démoraliser et de s'abrutir? Travaillons à la restauration de la loi dominicale. Voulons-nous empêcher les foyers de se dissoudre et de se décomposer? Travaillons à la restauration de la loi dominicale. Voulons-nous empêcher la France de descendre aux derniers abîmes? Travaillons à la restauration de la loi dominicale. Voulons-nous enfin empêcher la religion de s'en aller et de périr? Le voulons-nous? C'est une question de vie ou de mort. Dans les trois domaines du vrai, du beau et du bien, la religion chrétienne a tracé depuis dix-
neuf siècles des sillons glorieux qui résument toute la civilisation, et à travers les agitations de ce siècle, que n'a-t-elle pas fait dans la sphère des arts, de la pensée et des œuvres utiles? La croix de moins dans le monde, ce serait un vide épouvantable. Eh bien, voulons-nous empêcher la croix de s'éclipser à l'horizon, et le christianisme de sombrer sous la poussée du paganisme renaissant? Travaillons à la restauration de la loi dominicale. Ne dites pas qu'il faudrait ici réformer notre société tout entière, et que la tâche est trop difficile. Je réponds à cela que, quand une cause est juste, elle finit toujours par s'imposer à l'opinion. Or, la cause du dimanche est une cause juste, une cause sacrée. Je sais bien encore que, pour avoir obtenu la liberté du dimanche, vous n'aurez pas obtenu sa sanctification. Qu'importe? Les âmes sont libres, et, si elles se perdent, c'est sur elles que retombe toute la responsabilité. Tant pis pour ceux qui usent mal du dimanche! Qu'au moins nous puissions nous rendre devant Dieu le témoignage que nous avons tout fait pour donner à tous en ce jour la liberté de se sauver. Travaillons à la restauration de la loi dominicale.
2° Espérons. La raison nous dit qu'il est impossible que les hommes demeurent longtemps hors de la nature. Il faut qu'ils périssent ou qu'ils y rentrent. Or, la France doit vivre, .a France veut
vivre. Donc elle reviendra aux lois de la vie, et par conséquent à cette loi primordiale du repos dominical et de la sanctification du septième jour. Les faits sont là pour encourager nos espérances. Nos églises se remplissent. Tout ce qui est honnête, tout ce qui est intelligent revient à la messe. Nous avons des milliers d'industriels et de commerçants qui respectent le dimanche et qui le font respecter autour d'eux. La profanation du dimanche est une de nos plaies sociales. Mais cette plaie est guérissable. Mettez-vous y, Messieurs. Travaillons. Espérons. Et que Dieu bénisse notre apostolat !
Amen!
PREMIÈRE CONFÉRENCE
La plaie de TAlcoolisme.
Messieurs,
J'aborde la seconde de nos plaies sociales : l'alcoolisme. On a appelé l'alcoolisme « le fléau du siècle ». Dès aujourd'hui nous allons nous convaincre de la justesse de cette appellation. Nous allons constater dans notre société contemporaine la présence de l'alcoolisme et sa redoutable extension. Nous allons 1° mesurer les progrès, 2° compter les victimes de l'alcoolisme.
Une remarque préliminaire est nécessaire. Qu'estce que l'alcool? Un excellent combustible pour les usages ménagers; à la rigueur ce liquide peut servir de médicament dans certains cas déterminés. C'est seulement à titre de boisson qu'il mérite nos anathèmes.
Et encore expliquons-nous bien. Il y a de l'alcool dans le vin, dans le cidre, dans la bière, mais
1. Ces conférences ont été données pendant les années <899 et 1900. Depuis lors, les statistiques se sont modifiées. Les lecteurs feront eux-mêmes les corrections nécessaires.
il y en a en petite quantité, et ces boissons fermentées prises modérément demeurent inoffensives, et sont môme salutaires, bienfaisantes.
Ce que nous poursuivons, ce qui est une plaie sociale, ce que je nomme le fléau du siècle, c'est l'alcool sous forme de liqueurs fortes, c'est l'abus des spiritueux. L'alcool ainsi spécifié n'est pas uno boisson, il est un poison, nous le verrons : il tue le corps, l'âme, la famille, la race, la nation. Il voile l'intelligence, et il déchaîne la bête humaine. Son action d'ailleurs est proportionnelle à la dose qu'on ingurgite. Or, cette dose est à l'heure présente effroyable. Littéralement nous sommes en train de nous noyer dans un fleuve d'alcool.
L Mesurons les progrès de l'alcoolisme.
On consomme annuellement sur notre planète pour 11 à 12 milliards de boissons spiritueuses, pendant qu'on dépense seulement pour le pain 1 milliard 750 millions. Rien qu'en France on consomme environ par an 5 millions d'hectolitres d'alcool à 50 degrés. Ce qui représente une dépense de 1 milliard 600 millions de francs.
Depuis cinquante ans, la consommation alcoolique chez nous a quadruplé. Elle était de l'",16 par habitant en 1850. D'après les évaluations les plus
modérées, cette consommation est aujourd'hui de presque 5 litres par tête.
Cinq litres par personne et par année, c'est un chiffre qui, à première vue, ne semble pas effrayant. Mais deux remarques importantes sont ici à faire : 1° Ces cinq litres sont 5 litres d'alcool à 100 degrés, d'alcool-type, auquel le fisc ramène tous ceux qu'on lui présente, avec 5 litres d'alcool à 100 degrés, on fait 13 litres d'eau-de-vie. 2° Seconde remarque : cinq litres par personne et par année, c'est une moyenne, une moyenne qui ne comprend pas tout le monde. Parmi les 38 millions de Français, il y en a plus de 30 millions dont les lèvres se ferment au poison, ou du moins s'en interdisent l'usage journalier : les enfants, les femmes, les vieillards, les sages.
La consommation totale de l'alcool se répartit donc entre 4 ou 5 millions de français, qui, en moyenne, absorbent par année 40 litres d'alcool à 100 degrés, c'est-à-dire 100 litres d'eau-de-vie, 4.000 petits verres.
Une manière mathématique d'apprécier la consommation croissante de l'alcool, c'est de voir les sommes fabuleuses qu'il procure au fisc. Le produit de l'impôt révèle l'importance de la matière imposée. Pendant l'année 1898, les boissons ont apporté au fisc près de499 millions. Les bières ont produit 25 millions, les vins 167 millions, les al-
Hô CONFÉRENCES AUX HOMMES
cools 306 millions, soit une plus-value de 32 raillions sur les prévisions budgétaires... 30 millions de plus qu'en 1897. Ces chiffres sont significatifs. L'impôt sur l'alcool est en progression de 30 millions pour une seule année. Donc l'alcoolisme est une marée montante qui nous inonde et nous submerge de plus en plus.
Une autre manière encore d'apprécier la consommation progressive de l'alcool, c'est de compter le nombre des cabarels. En 1830, il y avait en France 281.000 cabarets ; —en 1890, 413.000 ; — en 1897, 500.000. Dans le département du Nord, on compte 1 cabaret pour 46 habitants ou pour 15 adultes ; dans la Seine-Inférieure, 1 cabaret pour 70 habitants ou pour 22 adultes, à Paris, il y a 33.000 cabarets, c'est-à-dire plus d'un par 3 maisons. En supposant, ce qui n'est pas exagéré, que chaque débitant ait en moyenne 3 employés, nous arrivons au chiffre respectable de 2 millions. Ajoutons-y leurs familles, et nous constaterons avec effroi qu'une bonne partie de la population française n'est occupée jour et nuit qu'à verser à boire à l'autre.
Aussi nous sommes le peuple le plus alcoolisé de la terre. Phénomène plus effrayant encore. La France s'engage de plus en plus loin dans la voie de l'alcoolisme, tandis que toutes les autres nations civilisées opèrent un sage mouvement de
recul. Chez nous, la consommation de l'alcool continue à augmenter; partout ailleurs elle tend à diminuer, elle diminuemêmesensiblement. Enl855, au début du mal, nous tenions presque le dernier rang sur l'échelle de l'alcoolisme. Aujourd'hui, si nous comptons la consommation totale des boissons alcooliques, nous occupons le premier rang. Etrange primauté dont nous n'avons pas lieu de nous enorgueillir !
Et pendant ce temps là, notre population reste stationnaire. Nous nous laissons paisiblement distancer, quant au nombre des habitants, par tous les peuples d'alentour, et nous nous bornons à les dépasser par nos progrès dans la voie de l'alcoolisme.
Messieurs, toutes ces choses sont affligeantes à entendre. Mais ne trouvez-vous pas qu'elles sont bonnes à dire? Pour guérir un mal, n'est-il pas nécessaire de le connaître, de le palper, de prendre conscience de sa gravité? Si malades d'ailleurs que nous soyons, nous ne sommes pas inguérissables. Je vous le montrerai. Pour aujourd'hui, continuons de constater la plaie. Nous avons mesuré les progrès de l'alcoolisme.