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II. Comptons les victimes de l'alcoolisme

Les boissons spiritueuses jouent dans nos habi-

tudes un tel rôle, qu'il semblerait que l'homme ne peut plus vivre sans elles. L'alcoolisme envahit tout, notre vie publique et noire vie privée, la ville et la campagne; il ne respecte ni l'âge, ni le sexe, ni la condition sociale.

Que l'alcoolisme sévisse terriblement dans la classe ouvrière, ceci n'a pas besoin d'être démontré. C'est trop clair. Dans cette bonne ville d'Orléans, nous sommes relativement beaucoup moins atteints par le fléau. Mais regardons ailleurs, par exemple dans la Seine-Inférieure, dans le Pas-de-Calais, dans le Nord, nombre d'ouvriers emploient à ces alcools, 2 francs par jour sur un salaire de 4 francs.

La classe aisée est-elle ici sans reproche? Non. Le culte fervent du petit verre un peu plus que quotidien, n'est pas spécial à la classe ouvrière. C'est souvent au café qu'on dénonce le cabaret. Seulement l'alcoolisme de l'homme aisé échappe à la publicité, tandis que l'alcoolisme de l'ouvrier est un fait patent. L'abus des violentes boissons épuise moins vite la santé et la bourse de l'homme aisé, tandis qu'il suffit de quelques litres de mauvaise eau-de-vie pour dévorer les économies d'un ménage ouvrier, et pour exténuer un organisme émacié de fatigue et mal soutenu par une nourriture insuffisante. L'alcoolisme se répand partout, non seulement dans les grandes villes, mais dans les oetites villes.

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Et dans les villages, on boit partout de l'eau-devie déplorable, de l'absinthe, des apéritifs. En Normandie et ailleurs, les femmes s'alcoolisent comme les hommes. 11 y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, beaucoup de misères à dévoiler. Que ce mot suffise. Les enfants eux-mêmes ne sont pas à l'abri de la contagion. Au premier déjeuner, ils trempent, comme leurs parents, leur pain dans l'eau-de-vie. Arrêtez ce petit garçon ou cette petite fille de six à douze ans, qui se rendent à l'école, ouvrez leur panier dans lequel a été placé leur déjeuner, vous y trouverez de l'eau-de-vie et du pain. Des rapports d'inspecteurs primaires le constatent, et des maîtres se plaignent qu'après le repas, les classes sont empestées d'une odeur d'alcool difficile à faire disparaître.

Où l'alcool n' est-il pas? Le D' Legrain dit ici : « L'ouvrier se tue, croyant tuer le ver, il grève son modeste budget de famille. — Le commerçant, l'industriel, traitent leurs affaires, le verre à la main. — Le bourgeois a transporté son salon à la brasserie — on serait déshonoré en recevant ses amis, sans les intoxiquer — on fait injure à son hôte en refusant ses dangereux présents — on ne peut marier sa fille, ou célébrer les lauriers d'un petit bachelier sans s'abreuver d'alcool. — Le collégien croit faire l'homme en savourant son absinthe. — L'étudiant serait bien mauvais clerc, s'il n'abîmait

son intelligence en des ripailles de cabaret. — L'alcool est enfin le plus puissant levier électoral. On aime, on rit, on pleure, on chante, on se console, on tue, on s'enrichit, on vole avec l'alcool ; on fait tout avec l'alcool. Sans lui on ne fait rien. Bacchus est le dieu du jour ; tressons-lui des couronnes et offrons-lui un alambic d'honneur. C'est ainsi que, voulant être libre, l'homme a enchaîné sa liberté, et subit, sans qu'il s'en doute, la plus méprisable et la plus dispendieuse des habitudes. . .

Il est tout à fait impossiblede compter les victimes de l'alcoolisme.

Elles sont innombrables. Elles sont légion.

Conclusion :

Messieurs, nous cherchons des noms ambitieux pour notre xix* siècle? Appelons-le donc tout bonnement le siècle de l'alcool, et cette étiquette suffira à expliquer bien des choses. «Nous marchons à grands pas vers une barbarie nouvelle, vers la barbarie alcoolique, » dit le D"" Lefèvre. C'est vrai, cela. La plaie de Talcoolisme existe. Ce n'est pas niable. Nous l'avons constaté aujourd'hui. Nous en étudierons successivement les ravages, puis les remèdes. Nous dirons tout. Prêtres et catholiques laïques, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous désintéresser d'un tel sujet.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

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