II. — L'alcoolisme déchaîne la bête humaine
L'anglais Ward, un jour qu'il voyageait dans les montagnes de l'Ecosse, assis à l'impériale d'une diligence à côté du cocher, offrit à celui-ci de boire un coup à sa gourde d'eau-de-vie. Le cocher refusa, disant assez rudement : « Je ne bois pas d'alcool, je n'en veux pas boire, et il ne me plaît pas d'en voir boire près de moi. — Et pourquoi cela? — Je suis comme ces montagnes que vous voyez là-bas. Regardez, elles ont leur sommet au frais sous la neige ; eh bien, au sommet de ma tête, il y a un cerveau, et je désire le garder sain et frais; votre propre sécurité en dépend ». Il avait raison, ce cocher. L'homme alcoolisé n'a plus le cerveau frais et dispos. 11 n'est guère capable de bien faire. Il peut faire beaucoup de mal et devenir fort nuisible. Voyez plutôt.
1° Sons la poussée de l'alcoolisme, la bêle humaine déchaînée se précipite dans des crimes sans nombre et dans les derniers excès de la démoralisation.
a) Voici chez nous la situation à l'heure présente :
Sur 100 condamnés pour meurtre, on trouve 53 alcooliques ;
Sur 100 vagabonds et mendiants, 70 alcooliques ;
Sur 100 incendiaires, 57 alcooliques;
Sur 100 condamnés pour outrages à la pudeur, 53 alcooliques ;
Sur 100 condamnés pour coups et blessures, 90 alcooliques ;
Au total, sur 500 condamnés, le D" Legrain a rencontré 323 alcooliques, soit les deux tiers.
Le directeur d'une prison de Paris a trouvé 2.115 alcooliques sur les 3.000 pensionnaires dont il est chargé.
Chaque année, en France, l'alcoolisme produit en moyenne 87.600 inculpés de toute catégorie.
De plus, on a calculé que 65 0/0 de ceux qui subissent quelque peine infamante dans nos maisons centrales ont été amenés là par l'abus des boissons fortes.
Supprimez l'alcool, bannissez les boissons fortes, et vous pourrez fermer les trois quarts des prisons.
Et le crime du suicide, n'est-il pas en progression constante, et en progression parallèle avec la consommation de l'alcool? Le sixième des suicides est attribuable à l'alcoolisme. Telle est chez nous la situation. Elle n'est pas belle.
b) De l'antre côté de l'Océan le mal est pis encore. M. Everest, ministre des Affaires à Washington, écrit: « Depuis dix ans, l'alcool a coûté à l'Amérique une dépense directe de 3 milliards, une dépense indirecte de 600 millions. Il a détruit 300.000 individus, envoyé 100.000 enfants aux dépôts des pauvres, consigné plus de 150.000 per-
sonnes dans les prisons, et 10.000 dans les asiles d'aliénés. Il a poussé à la perpétration de 15.000 assassinats, causé 2.000 suicides, incendié ou détruit pour 50 millions de propriétés, fait 200.000 veuves etl million d'orphelins ». Ces chiffres sont effrayants. Ils ne sont pas exagérés. Il faut seulement se rappeler qu'il s'agit là d'une période de dix ans, — que l'Amérique compte 55 millions d'habitants, — et qu'on y consomme en moyenne 8"', 50 d'alcool pur par tête et par an.
Mais laissons l'Amérique..., faisons notre examen de conscience national, et avouons que si, depuis vingt ans et plus, la criminalité suit dans notre pays une marche ascendante, l'alcool y ept certainement pour quelque chose, pour beaucoup 11 y a de cela une preuve irréfutable.
c) Les régions de France où il se boit le plus (T alcool^ sont précisément celles où les crimes sont le plus nombreux. La distribution géographique de l'immoralité coïncide exactement avec la distribution géographique de l'alcoolisme. Les trois départements de la Normandie qui sont les plus grands consommateurs d'alcool, la Seine-Inférieure, le Calvados et l'Eure, comptent près de 80 condamnés pour 1.000 habitants. Les trois départements qui ressortissent de la Cour d'appel d'Orléans, l'Indre-et- Loire, le Loir-et-Cher, le Loiret, et dont la consommation alcoolique se rapproche de la moyenne, ont un peu moins de 50 condamnés pour 1.000 ha-
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bitants. Les trois déparlemcnls du ressort de Limoges, Creuse, Corrèzc et Haute-Vienne, où l'alcool rencontre le moins de faveur, sont aussi les moins criminels et n'offrent que 35 condamnés sur 1.000 habitants.
A moins de fermer obstinément les yeux, Fou doit reconnaître ici plus qu'une simple coïncidence. C'est prouvé... L'alcoolisme déchaîne la bête humaine et favorise la criminalité. L'alcoolisme jette journellement dans la société des milliers el des milliers de criminels.
2° Quelques-uns prétendent que l'alcoolique n'est pas responsable, qu'il est aveuglé par la passion, ol que la passion lui enlève Fintelligence, donc la liberté, donc aussi la culpabilité. Ce n'est pas un criminel. Ce n'est qu'un malheureux.
Attention! Cela demande explication. On ne répond que du mal que l'on fait librement. C'est vrai. Mais, quand l'homme s'est volontairement abandonné à une passion mauvaise, il répond de tous les effets, de tous les résultats de cette passion. Ayant posé la cause, toutes les conséquences lui sont imputables. Vous attachez un de vos semblables à la queue d'une cavale indomptée, et vous la chassez dans le désert. Sans doute, vous ne dirigez pas chacun des bonds de ce coursier fougueux, mais vous n'en êtes pas moins responsable de tout le sang qu'il a versé. Ainsi en est-il de tout hommo
qui, loin de réprimer ses passions, se livre complètement à leur fougue. Ainsi en est-il de l'alcoolique. Une fois qu'il a déchaîné en lui la bête humaine, peut-ôtre n'est-il plus capable d'en arrêter les déportements insensés. Qu'importe? Il est responsable quand même. Il est responsable de sa folie, de son suicide, de ses crimes qui ont pris naissance dans l'alcool accepté librement et ingurgité sans mesure.
Conclusion ;
Un publicisle très connu, Cornély, écrivait dernièrement, dans un grand journal, un article sui le sujet qui nous occupe, et il terminait ainsi ; « Je n'entre jamais pour acheter un cigare ou une boîte d'allumettes chez un débitant, sans saluer d'un regard de rage et de terreur le casier où derrière sa tête s'alignent les bouteilles aux étiquettes coloriées, et sans me dire : La voilà, l'armoire aux poisons ; le voilà, le laboratoire infâme où s'élaborent les révolutions et d'où sortent la stérilité, le rachitisme, la folie, la criminalité. Et quand je traverse vers l'heure du dîner les boulevards bordés de verres d'absinthe, j'ai envie d'y planter le bout de ma canne, dans ces verres, pour en dégoûter les pauvres gens qui se détériorent consciencieusement le cerveau et la moelle épinière.
L'alcool prisa dose excessive aboutit, tout le monde le sait, à la folie furieuse ; pris à dose passive, il développe en l'homme la méchanceté, les instincts pervers, la brute ».
C'est, Messieurs, ce que je voulais vous dire aujourd'hui, et je termine par une maxime que vous voudrez bien populariser autour de vous. La voici : « Eloignez le fumier de la porte de vos habitations, l'alcool de vos lèvres, la fraude de vos mains. De l'air pur, de l'eau pure, un cœur pur, c'est la santé et le bonheur ».
QUATRIÈiyiE CONFÉRENCE