‹ Nos plaies socialesChapitre 40 sur 133 · Q UE FAIRE ? —LEDE VOIR DE UÉ TA T · texte numérisé non relu

Q UE FAIRE ? —LEDE VOIR DE UÉ TA T

Messieurs,

Un homme d'État belge, très compétent dans les questions sociales, M. Lejeune, a dit ces paroles si justes et si autorisées: « Les questions sociales nous enveloppent et nous obsèdent. V^ous ne réussirez pas à les résoudre avant d'avoir vaincu l'alcoolisme ; par lui toutes les réformes sont vouées d'avance à la stérilité ». C'est vrai. L'alcoolisme est un épouvantable tléau qui atteint les ressources morales, les richesses matérielles, les forces vives de la nation. Il faut nécessairement lutter contre ce fléau, le diminuerj le neutraliser, le vaincre autant que possible.

Que faire? ah ! que faire ? c'est la que vous m'attendez. Eh bien ! en toute sincérité, après y avoir mûrement réfléchi, je vous dirai ce que je pense là-dessus. Je n'ai pas la prétention de vous amener tous à partager ma manière de voir. Je veux au moins vous proposer les remèdes que je crois possibles et nécessaires. Je viens vous offrir les solu-

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tions du terrible problème. Vous restez libres de les discuter...

Que faire donc contre l'alcoolisme ? A cela je réponds : « Que tout le monde s'y mette, l'Etat et les particuliers ».

Etudions aujourd'hui le devoir de l'Etat.

1° L'Etat, chez nous, a quelque chose à faire ;

2° L'Etat, chez les peuples étrangers, a déjà fait beaucoup contre l'alcoolisme.

L — L'État, chez nous, a quelque chose à faire.

Il y aurait pour l'Etat un moyen radical de vaincre l'alcoolisme : ce serait d'imiter ce roi nègre, dont les sujets quoique nègres étaient toujours gris. Il prit une mesure très simple et très efficace : « Défense de vendre ou de détenir quelque alcool que ce soit sous peine de mort ». Le remède est par trop violent. Mettre les gens à mort est une manière peu heureuse de les préserver et de les convertir. L'Etat a autre chose à faire.

Quelques-uns lui demandent de monopoliser la fabrication de l'alcool, ou tout au moins sa rectification. Le procédé aurait peut-être pour résultat d'améliorer les qualités des boissons alcooliques. Aurait-il aussi pour effet d'en réduire la quantité? c'est beaucoup plus douteux. Et puis l'Etat a déjà

assez de monopoles. Il ne me semble guère expédient dé lui confier encore celui de l'alcool.

D'autres demandent à l'Etat d'élever les droits sur l'alcool. Ils attachent une efficacité considérable à ce moyen. Nous ne payons que 156 fr. 25 par hectolitre \ alors que l'hectolitre est grevé de 455 francs en Russie et de 477 francs en Angleterre. On peut essayer d'élever les droits. Mais, en essayant, ne perdons pas de vue le détail suivant. C'est que l'impôt qu'il s'agit d'élever a déjà subi depuis 50 ans plusieurs augmentations. De ÔO francs en 1855, il a été porté à 90 francs en 1860, à 150 francs en 1871, et au chiffre actuel en 1893. Or, c'est pendant la même période exactement que la production de l'alcool est montée de 714.813 hectolitres à 1.865.000. Le remède semble donc peu efficace, on pourrait quand même l'employer.

Mais il y a plus et mieux à faire. Quoi ? Voici un certain nombre de mesures législatives qui me semblent possibles, utiles, nécessaires même. Beaucoup d'hommes sérieux, compétents, autorisés, les préconisent. Je crois avoir le droit, non pas de vous les imposer, mais de vous les proposer. Vous en penserez ce que vous voudrez.

Appliquer sérieusement la loi du 23 janvier 1873 jur l'ivresse publique ;

Priver l'alcoolique plusieurs fois condamné du

1. Depuis lors, les droits sur l'alcool ont été chez nous sensiblement majorés.

droit électoral, et même de la tutelle paternelle;

Voir une circonstance aggravante dans le fait d'un délit commis sous l'empire de l'alcool ;

Priver de ses droits d'éligibilité tout candidat à une fonction élective convaincu d'avoir distribué de l'alcool à ses électeurs ;

Interdire à tout agent d'une administration publique d'ouvrir en son nom ou sous le nom de sa femme un débit de boissons alcooliques ;

Condamner avec la plus rigoureuse sévérité les débitants qui versent à boire aux enfants;

Décréter que les dettes de cabaret ne seront acquittées que subsidiairement aux dettes contractées chez le boulanger.

Je viens de parler des cabarets. Le progrès de l'alcoolisme tient évidemment pour une très large part à l'augmentation du nombre des cabarets, cafés et débits de tout genre. De ce côté l'Etat a quelque chose à faire.

Il doit restrei?idre le nombre des cabarets.

Le nombre des cabarets! Nous avons en France 500.000 cabarets échelonnés sur le sol de notre malheureux pays pour aspirer les sueurs du monde ouvrier. 500.000 sans compter les débits clandestins, ni les débits de la capitale qu'on évalue au moins à 30.000, c'est-à-dire un cabaret par moins de 20 électeurs. En Normandie il y a un cabaret pour 16 électeurs. Tel faubourg de Lille a 1 cabaret sur 3 maisons. Roubaix a 2.050 débits pour

110.000 habitants, et compte 29 cabaretiers dans son conseil municipal. La loi du 17 juillet 1880 a accordé la liberté absolue de la profession de cabaretier. Cent mille débits nouveaux sont venus accroître chez nous la plaie rongeante de l'alcoolisme.

Cette multiplicité est un immense danger. — Messieurs, je ne suis candidat à aucune élection, je suis indépendant, je puis dire la vérité ; je suis prêtre, et je dois la dire. Le cabaret, ouvert partout, est un péril, un grand péril. Le nombre des cabarets est toujours mathématiquement inverse de la moralité publique, de la santé publique. Le cabaret offre l'occasion à la tentation de boire. Ce paysan, qui chez lui ne boirait pas de liqueurs alcooliques ou en boirait avec modération, vient au village ou à la ville pour traiter une affaire, pour conclure un marché, ou simplement pour se promener ; le cabaret l'attire, le saisit, le passionne, l'appauvrit et l'abrutit. En allant à son ouvrage, ou en revenant, cet ouvrier passe devant le cabaret ; il y entre, et il se livre à la boisson. Voilà un homme perdu... et cet homme s'appelle légion. Voilà une vraie plaie sociale.

Et vous ne me ferez jamais croire et dire que rÉtat a droit d'entretenir et de cultiver une telle plaie. — L'alcoolisme, dit-on, est un vice avantageux à l'Etat. Il rapporte beaucoup de millions au Trésor. Qu'importe? Il tue la nation. Economistes, médecins, jurisconsultes, moralistes n'ont qu'une

voix pour dénoncer les effets de ces breuvages mortels pour le corps, pour l'intelligence, pour le cœur et pour les enfants à naître. Donc il faut endiguer ce fléau. Donc il faut augmenter le taux de licence. Donc il faut limiter le nombre des cabarets, ou au moins décider comme à New-Y.rk que l'ouverture d'un nouveau débit ne sei accordée qa 'en échange de la fermeture d'un ancien. Et d'ailleurs la limitation du nombre des cabarets serait- elle si défavorable aux débitants? Nullement. Moins nombreux, ils auraient chance de mieux gagner leur vie.

Voilà le devoir de TÉtat. Tout le monde le pense Personne n'ose le dire. Les législateurs se taisent et s'abstiennent. Et cependant il s'agit de l'avenir de la France. J'ai parlé. Que les autres agissent. Toutes les nations à l'heure présente nous donnent un exemple à suivre. L'État, chez nous, a quelque chose à faire.

II. — L'État, chez les peuples étrangers, a déjà fait beaucoup.

Tenez, je vais vous présenter ce qu'on pourrait appeler le plébiscite des nations sur la question qui nous occupe.

Commençons par l'Europe. — La Russie était envahie comme nous, plus que nous par l'alcoolisme . Depuis dix ans elle fait machine en arrière. Et au-

jourd'hui, grâce aux lois draconiennes de l'Empire, à l'élévation des droits de régie qui ont triplé de 1862 à 1898, grâce surtout à la réduction du nombre de débits, nos amis les Russes boivent moitié moins. L'Etat, comprenant son rôle, a pris en mains la lutte contre l'alcoolisme et il a fait reculer le fléau. — La Suisse réputée le pays du lait était devenu le pays de l'alcool. Elle vient de limiter le nombre des débits de boissons. — Le gouverneur de la Basse- Autriche, par un décret tout récent, prescrit la fermeture des débits de spiritueux le samedi à 5 heures et le dimanche à midi. — En Hollande une loi de 1881 a réglé le nombre des cabarets sur la population des communes, en maintenant les droits acquis pour une période de vingt ans. Le total des cabarets se montait alors à43.000. En 1891 il n'atteignait plus que 25.000. Il sera réduit à 12.000 en 1901, quand la loi produira son plein effet. En Belgique une loi de 1889 a établi la licence qui n'existait pas, elle a défendu en outre de payer les salaires au cabaret et de cumuler la vente des liqueurs avec d'autres commerces. Cinq ans après, le chiffre des cabarets avait diminué de 14.000. — C'est en Suède et Norvège que l'État a le mieux manœuvré. La vente des spiritueux y est confiée à des sociétés philanthropiques, dont les bénéfices sont attribués soit aux communes, soit aux hospices, écoles ou bibliothèques populaires. Les électeurs sont libres d'or-

L'ALCOOLISME lb&

ganiser ainsi le débit des boissons ou de le supprimer totalement. La consommation de l'alcool est tombée par tête d'habitants de 16 litres à 1'", 7, c'està-dire de près des neuf dixièmes. Qu'on ne vienne donc pas nous dire que le mal est sans remède.

2° Passons maintenant en dehors de l'Europe. — La même croisade contre l'alcool est organisée et se poursuit avec succès. A New-Vork on bl décidé qu'on ne pourrait ouvrir un débit nouveau qu'en échange de la fermeture d'un ancien. En dix-huit mois le chiffre des cabarets a passé de 8.219 à 7.310. A Chicago on a élevé la licence exigée pour la fondation d'un cabaret de 260 francs à 2.500 francs. Quinze ans plus tard le nombre des débits avait passé de 1 pour 150 habitants à 1 pour 209. A Saint- Louis du Missouri, oii la licence avait été portée de 850 francs à 3.000 francs, la proportion des cabarets tombait bientôt de 1 pour 208 à 1 pour 300 — Au Canada c'est encore mieux. Neuf provinces du Canada viennent de voter l'interdiction de la fabrication, de la vente et de l'importation de l'alcool. Allons maintenant au Sud de l'Afrique, au Transvaal, chez les Boërs. Ce petit peuple, que tout le monde admire en ce moment et qui donne un si bel exemple de courage et d'énergie, nous offre au point de vue de la tempérance un plus bel exemple encore de sagesse. Savezvous que dès le début de la campagne le général Joubert a interdit formellement la vente et la distribution aux troupes de toutes espèces de spiritueux.

Conclusion

En voilà assez, Messieurs. Ce que j'ai appelé le plébiscite des nations me semble suffisamment probant. De tous ces exemples il ressort qu'on peut lutter avec succès contre l'alcoolisme. De tous ces exemples il ressort qu'on se trompe en prétendant qu'il n'y a rien à faire. Pardon. L'Etat peut et doit faire quelque chose.

Mais ici attention! Le devoir de l'Etat ne supprime pas notre devoir. Et d'ailleurs l'État ne fera rien, si nous n'agissons pas, il ne marchera qu'après nous. Et enfin, l'Etat, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous. Et si l'Etat manque à sa mission, c'est chaque citoyen qui doit se frapper la poitrine et dire son med culpâ. L'action de l'Etat ne sera que la résultante del'initiative privée. Il faut combattre l'alcoolisme. Tout le monde doit s'y mettre: l'Etat, je l'ai dit aujourd'hui — mais aussi et surtout les particuliers, je le dirai dimanche. Venez et faites venir. La chose en vaut la peine.

SIXIÈME CONFÉRENCE

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