II. La jeunesse populaire déserte les campagnes
Le dédain du travail manuel est une de nos grosses erreurs contemporaines. A la ville les ateliers ont de la peine à recruter des apprentis. Certaines maisons de banque, certaines administrations, celle des télégraphes notamment, drainent bon nombre d'enfants intelligents et relativement instruits, qui seraient d'heureuses acquisitions pour l'industrie. Les parents donnent la préférence à ces emplois bureaucratiques, parce que le salaire est immédiat, et l'enfant, qui aime mieux la liberté de la rue que la discipline de l'atelier, se fait le complice des parents. C'est une pitoyable erreur et un mauvais calcul. On sacrifie l'avenir au présent. L'enfant placé dans un bureau pour tenir une plume ou pour faire des courses gagne tout de suite quelques sous. Mais demain, dans cinq ou six ans, à quoi sera-t-il bon? Il n'aura pas de métier dans les mains, il végétera dans l'incapacité et dans la médiocrité. Le dédain du travail manuel en aura fait un impuissant et un déclassé.
La même manie qui éloigne le petit citadin de l'atelier sévit à la campagne sur le jeune villageois et l'arrache à la charrue paternelle. Le travail des champs qui fit vivre les vieux, qui leur donna sinon la richesse, du moins l'aisance et l'indépendance, répugne aux jeunes, qui rêvent à présent un labeur moins pénible, une vie plus large, un horizon moins borné. La charrue leur paraît trop lourde. La faulx qui lasse le bras, le fléau qui meurtrit les mains sont pour eux outils démodés qu'ils dédaignent et dont ils rougissent, la cervelle emplie de chimères. La grande ville est là qui les attire, toute pleine d'enchantement, d'inconnu — d'un inconnu qui les fascine tel qu'un miroir à alouettes destiné à les briser bientôt.
Je serai instituteur, commis de banque, clerc d'huissier ou calicot, pense tout bas et dit tout haut celui qui se croit un grand homme, parce qu'il est parvenu à achever tant que bien que mal, plutôt mal que bien, son instruction primaire, et à décrocher son certificat d'études.
Et cet autre à qui de belles ambitions sont interdites parce qu'il sait lire à peine, se promet d'être garçon de bureau, facteur, agent de police, employé d'octroi, ou à défaut de tout cela domestique.
Et c'est par centaines, par milliers, que chaque année, les jeunes hommes quittent la campagne pour aller chercher fortune, ou meilleur salaire, ou situation plus douce, dans les grandes villes ou les
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grands centres de Tindustrie. Et cela, comme nous le verrons, au détriment de leur santé, de leur vertu, et môme de leur bien-être matériel. Ils sont légion les jeunes villageois qui s'enfuient à la ville. Ce n'est pas tout. Ce n'est que la moitié du mal.