I. Le Mal (suite
a*» LES DIRIGEANTS DÉSERTENT LES CAMPAGNES
Messieurs,
Je porte cette année dans la chaire un sujet très spécial : la désertion des campagnes. Je vous prie de n'en point être étonnés. En effet, sans s'être donné le mot, nombre d'écrivains et d'orateurs étudient ce môme sujet et en sont préoccupés. Deux mille ans après Virgile, les observateurs attentifs élèvent la voix pour redire le fortunatos nimium dii poète, et ils appuient leur dire non seulement sur des motifs bucoliques, mais sur des considérants ultra-modernes que Virgile ne connaissait pas. Saluons cet heureux symptôme, Messieurs; souhaitons qu'il s'accentue encore et qu'il serve de préface à de consolantes réalités.
Je continue donc avec confiance le sujet commencé, et je constate le mal de la désertion des campagnes. Tout le monde veut aller des champs
à la ville, surtout la jeunesse, et les dirigeants comme le peuple. L'exode des dirigeants vers la ville... étudions ce phénomène dans le passé et dans le présent. De siècle en siècle, l'histoire se répète, attention!
I. Dans le passé on a vu plus d'une fois les dirigeants déserter les campagnes et se précipiter dans les villes. Cela a toujours été un prélude et une cause de décadence.
1° L'Empire romain en est mort. Dès le règne d'Auguste, il est de bon ton de paraître étranger aux choses de la campagne. Beaucoup de propriétaires ne daignent même pas visiter leurs domaines ; on ne vit plus que pour la ville et la cour. On habite Rome, et l'on possède des fermes et des pâturages en Sicile, en Asie, en Afrique, en Espagne. C'est un placement de capitaux, mais ce n'est plus la forte et douce relation de l'homme avec la terre, qui crée de l'un à l'autre des rapports presque personnels. La terre est délaissée, comptée pour rien. Sous le règne de Domitien, on voit de riches débauchés aliéner leurs terres pour acheter des chars d'or, ou de beaux esclaves, de ces esclaves de plaisir, dont chacun avait, selon Martial, la valeur d'un domaine entier.
L'abandon de la campagne par l'aristocratie romaine amena vite le déclin et la ruine de Vagriculture. D'abord la campagne romaine cesse d'être cultivée et est livrée presque tout entière aux pâturages. Là oii jadis la charrue avait passé, le pâtre indolent pousse devantlui son troupeau. Rome, qui n'a plus de blé chez elle, est obligée d'aller en demander aux provinces conquises, surtout à l'Egypte et à l'Afrique. Mais bientôt les provinces elles-mêmes tombent en jachères, et Domitien, par un édit inutile autant qu'absurde, ordonne d'arracher les vignes dans toutes les provinces, et de semer du blé à la place. La production des céréales diminue partout, et la population décroît avec elle. Le sol et la race s'appauvrissent en même temps. L'aspect même des lieux change peu à peu. Les champs autrefois cultivés deviennent des landes, puis des bois. Dans les Gaules, dans l'Italie même commencent à naître ces grandes forêts, qui ne seront défrichées qu'au bout de cinq ou six siècles par les fils de saint Benoît.
2° La monarchie française a été victime, comme l'empire romain, de la désertion des campagnes par les dirigeants. Henri /F, en homme intelligent qu'il était, a vu poindre le danger, et il en a été effrayé. Bichelieu et Mazarin, au contraire, pour fonder l'omnipotence royale sur les dernières ruines de la féodalité, commencèrent à réduire à l'impuis-
fiance ia race des grands propriétaires terriens. Gela K été une des grandes erreurs et des fautes les plus lamentables de Louis XIV d'arracher les familles nobles à leurs terroirs et à leurs manoirs pour en l'aire les satellites du soleil de Versailles. Il écrivait à Golbert : « Nous voulons que les grands de notre royaume quittent leurs châteaux pour venir, chaque année, habiter Paris, au moins pendant six mois ». Louis XIV avait parlé. L'élan était donné. La mode s'en mêla. Les dirigeants affluèrent de la province à Paris.
La marquise de Cowcelles demande à son mari de s'engager par contrat à ne la jamais mener à la campagne.
M°" de Rambouillet déclare que « les esprits doux et amateurs de belles-lettres trouvent rarement leur compte à la campagne ».
La comtesse de Fiesque vend un jour, pour acheter un miroir de grand prix, raconte Saint-Simon, une méchante terre qui ne lui rapportait que du blé.
Au milieu du XV ir siècle^ la désertion des campagnes était devenue presque générale. Il ne restait guère aux champs que les nobles pauvres, particulièrement ceux de l'Anjou, de la Bretagne et de la Vendée. Aussi, quand vint l'heure de la Révolution, ce fut dans ces trois provinces que la monarchie trouva ses meilleurs défenseurs, et la religion ses fidèles les plus intrépides. Ailleurs l'inintelligence et le mépris de la campagne étaient
portés au comble... c'était le prélude de terribles catastrophes. Voilà pour le passé.
II. Dans le présent le même phénomène de la désertion des campagnes par les dirigeants se reproduit encore sous nos yeux.
1" J^amexercedenosjours dans la nation la même puissance d'attraction çt de séduction qu'exerçait autrefois le Roi-Soleil.
Paris a les grandes fêtes, les grands spectacles, les grandes réjouissances, les grandes expositions.
Paris absorbe les victuailles de la province, au point de les raréfier et de les renchérir aux lieux mêmes qui les produisent.
A Paris sont les meilleures places à prendre. Chaque réforme nouvelle se traduit par la création d'une nouvelle série de fonctionnaires, dont les mieux payés résident à Paris, et dont les moins payés ne rêvent que Paris.
Paris fait les réputations littéraires et artistiques et ne tolère pas qu'un provincial ait du talent s'il n'a pas pris le chemin de fer pour venir le faire estampiller à la capitale.
Paris concentre dans son sein le plus d'institutions publicités : musées, bibliothèques , écoles ordinaires ou spéciales, théâtres... entretenus avec l'argent de tout le monde. Le paysan breton ou beauceron paie sa quote-part de la subvention de
l'Opéra où il n'entrera jamais. 11 paie pour l'entretien du Louvre et de la Bibliothèque nationale, dont il ne soupçonne pas l'existence. Il paie pour l'Ecole des langues orientales, pour le Collège de France, pour la Sorbonne, dont les cours ne peuvent être suivis que par des personnes domiciliées à Paris. 11 paie peut-être son fermage à un propriétaire habitant Paris, et, en ce cas, le propriétaire donne une partie de cet argent pour que Paris soit infiniment mieux pavé, mieux éclairé, mieux fourni d'agréments divers que le petit coin de Bretagne ou de Beauce, d'où l'argent lui est parvenu.
Et même, s'il prend à un grand personnage la fantaisie de faire quelque exceptionnelle largesse aux pauvres, cette manne royale tombe exclusivement sur les mendiants de Paris.
En somme aujourd'hui, comme du temps de Louis XIV, tout le monde veut être un monsieur de la ville, et la ville par excellence, la ville-soleil, la ville-lumière c'est Paris, le seigneur Paris.
2* La foule des dirigeants se précipite donc vers la capitale ou vers les grandes cités. Ils s'en vont. Ils laissent nos vieilles églises de campagne dans la poussière et dans la nudité — les pauvres qui entourent le clocher sans assistance — les rares ouvriers que rive au sol natal la famille sans ouvrage — le pasteur de la paroisse rurale dans une bicoque insalubre et dans l'impuissance d'un zèle
qui manque de point d'appui — les reliques de leurs morts au milieu des ronces et des ossements dispersés d'un immonde cimetière. Ils subissent et ils accélèrent, sans s'en douter, le mouvement centralisateur qui, de nos jours, attire à la ville toutes les attentions et toutes les forces vives de la nation. Je touche là à une des deux ou trois causes les plus efficientes du manque d'influence, de la quasi-déchéance dont sont frappés les principaux détenteurs du sol en cette fin de siècle : l'absentéisme.
Et remarquez-le, ce n'est pas Ik seulement maladie de grand seigneur. Les enrichis, ceux dont les parents ont fait fortune dans les cuirs et dans le commerce des bestiaux et acheté les domaines de leurs maîtres, s'évertuent à fuir la campagne, à l'instar du marquis de Carabas, leur voisin. Ils se figurent que des gens bien rentes ne sauraient décemment vivre aux champs. Invisibles aux paysans, ils apparaissent au milieu d'eux une fois l'an, en coup de vent, entre deux trains, comme des dieux dans un nuage, ou comme des étrangers ennuyés au milieu d'une population ennuyeuse.
3* Les femmes de la classe dirigeante sont, en général, encore plus éloignées de la vie rurale que les hommes. Dans leur conviction, le comble du malheur est de quitter la ville. « Comment, se disent-elles, à 20, 40, 50 kilomètres de la ville,
comment pourrais-je trouver la bonne faiseuse, la modiste de goût, toutes les ressources du ménage, une bonne musique, des soirées variées, et les amis choisis avec qui j'échange des visites quotidiennes? Et enfin comment pourrais-je remplacer les instructions et les conseils si pleins d'onction de mon curé de ville? Voulez-vous que je vive sur les prônes d'un pauvre curé de village? » De telles récriminations, Messieurs, contre la vie rurale ne sont pas fondées,
A la campagne, on est à l'abri des futilités ruineuses et sottes, des plaisirs malsains, des absurdes conventions mondaines, des vices et des ridicules de la vie factice de nos grandes cités.
A la campagne, les arts, les sciences et les lettres peuvent avoir leur place.
A la campagne, les relations de famille et d'amitié sont agréables sans être périlleuses ni dispendieuses.
Et, au point de vue religieux, on trouve généralement chez le pauvre curé de village les mêmes solides conseils et toutes les ressources spirituelles que peut distribuer le prêtre de ville. Il n'y a pas deux Evangiles, et la religion que prêche l'humble desservant dans sa vieille église dénudée est absolument la même que celle qui s'abrite sous les voûtes resplendissantes de nos grandes églises de ville.
Je voulais constater le mal de la désertion des
LA DÉSERTION Di:s CAMPAGNES 217
campagnes. C'est lait. La France se déniralise, et, par suite, s'urbanise de plus en plus. Tout le monde veut aller à la ville : les garçons et les filles, les jeunes plus encore que les vieux, et les dirigeants comme le peuple. Voilà la plaie... Mais est-ce bien une plaie, est-ce un vrai mal? Oui. Dimanche nous mettrons le doigt sur cette plaie, et nous étudierons les conséquences du mal. Ah! qu'il y a là-dessus de choses nécessaires à dire ! Que Dieu m'assiste pour que, sans jamais blesser personne, je puisse faire du bien à tous !
Amen!
CINQUIÈME CONFÉRENCE II. Les Conséquences