LA MISÈRE
La désertion des campagnes est une véritable plaie sociale. J'ai constaté le mal. Je dois maintenant vous en dire les conséquences. Elles sont multiples. Je vous signale aujourd'hui la plus apparente. La désertion des campagnes amène la misère à la ville. Touchons du doigt :
1° La misère dans les villes.
2° La misère à Paris.
L La misère dans les villes.
Au village, la misère est moins profonde, les épreuves du chômage, de la maladie et de la pauvreté sont moins cruelles généralement qu'à la ville. Au village, on vit de peu, et les aliments sont
d'un prix bien modique. Au village, on se connaît, et la pauvreté ne peut échapper longtemps aux regards de la charité. L'assistance des voisins fait rarement défaut. Il suffit de l'aumône d'un peu de blé ou d'autres produits des champs pour écarter au moins de grandes souffrances. Et d'ailleurs, avant de fuir le village, il faudrait savoir si on ne sera pas plus malheureux à la ville. On ne jette pas un vieux seau à l'eau, sans savoir si le neuf, par lequel on veut le remplacer, tient l'eau. Hélas I la misère du village n'est rien auprès de
1* La misère des grandes villes. 1. D'abord à la ville les dépenses sont beaucoup plus considérables qu'à la campagne. Tout y est plus cher : le logement, le vêtement, la nourriture. Les occasions de dépenser sont de tous les instants, et il est bien difficile de résister à ces occasions... Mais on gagne davantage? ce n'est pas toujours vrai, et, quand ce serait vrai, cela n'avancerait guère. En effet, — 2. Le travail à la ville est souvent rare et très dur. L'ouvrier des villes est presque toujours condamné à un labeur sans merci et sans trêve, malgré ses fatigues et malgré l'altération visible de sa santé. Quelques jours de repos l'exposent à perdre sa place... car pour une place qui devient libre, il y a généralement vingt ou quarante postulants qui la sollicitent. La désertion des campagnes fait affluer aux portes des villes des armées de nouveaux can-
didats au travail de Tindustrie, du commerce et des bureaux, des armées de gens qui, n'ayant pas de métier, sollicitent n'importe quel emploi, et ces nouveaux venus déterminent entre les travailleurs une concurrence toujours accrue et de plus en plus désastreuse. Les bras surabondent. Les salaires baissent. L'ouvrage manque. L'homme de la campagne se dit : « Je gagnerai à la ville 3 francs, 5 francs par jour ». Et en disant cela il songe à tel privilégié delà fortune, à tel villageois devenu citadin que des circonstances heureuses et exceptionnelles ont favorisé. Hélas! il oublie que, pour un qui réussit, non sans peine, la masse des vaincus est innombrable. Il oublie tant de jeunes gens qui sont venus de la campagne à la ville pour y mourir de consomption à la fleur de l'âge. 11 oublie ces multitudes d'ouvriers urbains qui perdent, dans des travaux écrasants, dans des entreprises malheureuses, leur vigueur, leur joie, qui vivent dans la souffrance et qui meurent dans le désespoir. — 3. Sansdoute,ilyaàlaville/<2cAanVe. Mais comment voulez-vous qu'elle subvienne à tous les besoins? Quelque industrieuse et active qu'elle soit, elle ne peut découvrir et soulager tous les infortunés dans ces quartiers immenses des grandes cités, où ils se multiplient avec le flot toujours montant de la population ouvrière. La misère entre donc en maîtresse et s'installe victorieuse dans la demeure du paysan devenu citadin Oue faire alors?
2° Revenir au pays. C'est le seul parti raisonnable. Quelques-uns s'y résignent. On les voit reprendre, l'oreille basse, le chemin qui mène au clocher du village et au gite paternel.
Ce jeune hotmne était parti, l'illusion dans le cœur et l'inexpérience dans la conduite, à la recherche d'une place ou d'un service plus en rapport avec ses goûts de dépense et de plaisir. Hélas! en courant après la richesse, il n'a recueilli que la misère et les vices qui en sont l'escorte obligée. Il est tombé de chute en chute dans les plus basfonds de la société, et il revient au pays malade, honteux, déconfit. Cet autre^ dans un moment de vertige, a vendu l'héritage familial pour aller à la ville voisine se livrer à des entreprises et à des spéculations pour lesquelles il n'était pas fait. Voyezle revenir ruiné, découragé, déconsidéré, déshabitué du travail honnête, écrasé sous le poids de la misère physique et morale. Je n'en finirais pas si je voulais vous raconter toutes les déceptions qu'en- 1 raine après elle la désertion des campagnes. Les moins malheureux et les plus sages sont encore ceux qui y reviennent. Hélas! c'est l'infime minorité.
Presque tous restent à la ville. Ils n'ont pas le courage, ou ils n'ont pas le moyen de la quitter. Et là que font-ils? Ils traînent une existence plus ou moins précaire, ils végètent dans des emplois plus ou moins aléatoires, et beaucoup, après bien des
années consacrées aux plus durs travaux, meurent abandonnés dans une mansarde ou sur un lit d'hôpital. La misère dans les grandes villes est beaucoup plus intense qu'au village. Et pour vous mieux convaincre et vous impressionner par des faits et par des chiffres, laissez-moi vous dire ici quelque •chose de