II. La misère à Paris
Il y a, Messieurs, sur le pavé de Paris 2 à 300.000 prolétaires venus de la province et qui, à des degrés divers, sont des déclassés, des meurt de faim, des misérables.
Ils cherchent des places. Ce n'est pas facile à trouver. A la préfecture de la Seine pour onze cents places, l'année dernière, se présentaient 76.000 postulants, soit 75 postulants pour une place. C'est la moyenne des compétitions pour les emplois dans les administrations publiques.
Ils n'ont pas de métier. Que faire? C'est l'enfer qui s'ouvre devant eux, au lieu du paradis rêvé. Parce qu'il faut vivre, ils acceptent les plus répugnantes besognes, les plus pénibles et les moins rétribuées, celles dont personne ne veut. Ils sont portefaix, manœuvres, hommes de peine.
Ils vivent au jour le jour, sans avance, ayant souvent derrière eux femme et enfants, gagnant juste
de quoi ne pas mourir de faim, mal nourris, mal logés, mal vêtus, exposés par suite à toutes les intempéries, privés la nuit de l'air nécessaire, préparés aux atteintes de la première épidémie. Ils vivent? Que dis-je là? non ils ne vivent pas. Ils ne peuvent pas vivre.
C'est l'assistance publique qui les fait vivre. L'assistance publique à Paris a un budget annuel de 60 millions. C'est splendide, et c'est monstrueux. Gela révèle en même temps l'immensité de la charité, et l'immensité de la misère parisienne. Et n'allez pas croire qu'un tel budget soit suffisant. Les miséreux de la grande ville constituent une armée devant laquelle la charité publique et privée est impuissante. Pour vous en convaincre,
Entrez dans les ci'èches, dans les monts-de-piété, dans les refuges de nuit, dans les hôpitaux... tout cela est plein, tout cela regorge de monde. Tous ces palliatifs de la misère sont en pleine prospérité.
Les crèches. Je n'ai pas de statistique là-dessus. Mais je sais qu'il y a dans les crèches de Paris des milliers et des milliers d'enfants qui sont là à cause de la misère des parents, et qui devraient être à la maison sur les bras et sur le sein maternel. Le prolétaire parisien ne peut élever ses enfants. Il les jette à la crèche. Souvent il ne peut même pas garder son petit mobilier. Il l'envoie
Au mont-de-piété. Un indice de la misère à Paris, ce sont les affaires du mont-de-piété. J'ai la statis-
tique du 31 décembre 1898. Pendant l'année 1898 il a élé déposé au mont-de-piété, 1.951.240 gages de toute nature, sur lesquels le mont-de-piété a prêté 68 millions de francs. Sur ce nombre 135.157 gages n'ont pu être retirés par les déposants. Cela suppose 135.157 individus tombés dans la dernière misère... Quand on est dépouillé de tout, quand on n'a plus ni feu ni lieu, on échoue dans
Les refuges de nuit. En 1897, onze asiles ou refuges de nuit ont fonctionné dans Paris, offrant un abri gratuit et temporaire, avec distribution de soupe ou de pain à l'arrivée et au départ, à 140 mille personnes, hommes, femmes et enfants. N'est-ce pas l'indice d'une misère effrayante? En 1899, l'œuvre libre de l'hospitalité de nuit a hospitalisé à elle seule 66 mille individus, dont 46 mille provinciaux. Mais le refuge de nuit n'est qu'un abri momentané. Il y a autre chose, plus et mieux. Il y a à Paris
Les hôpitaux. Depuis qu'on les a laïcisés, ils coûtent beaucoup plus cher... c'est tout ce qu'on y a gagné. Les malheureux n'y sont plus soignés par les mains virginales des religieuses; ils n'en sont que plus à plaindre. Leur nombre d'ailleurs ne fait que croître. // faut des hôpitaux pour subvenir à certains besoins particuliers, par exemple, quand un accident de travail vient briser malheureusement un membre ou une articulation, — quand
une affection parliculièrement grave exige des soins extraordinaires que la science ne pourrait donner à domicile, — quand un cas de maladie contagieuse expose toute une famille à la contamination et à la mort, — quand toute une population se trouve sous le coup d'un désastre ou d'une calamité publique. Mais, ne l'oublions pas, Ihôpital n'est qiCun pis-aller et ne devrait être qu'une exception. C'est à son foyer que tout homme veut être soigné et mourir. J'en appelle à tous les médecins qui ont signé des billets d'admission dans les hôpitaux : tous vous diront les angoisses des malades qui s'y rendent, le désespoir de ceux qui restent, et les intimes douleurs de ces poignantes séparations. Or, à Paris, les hôpitaux sont remplis et ne peuvent pas recevoir tout le monde. Il sont un indice, ajouté à beaucoup d'autres, de la misère profonde qui tenaille et dévore une partie notable de la population parisienne.
Messieurs, à la fin de ce siècle qui a tant promis, voilà qu'on entend à Paris et dans les grandes villes le cri de la faim : Du pain, du pain ! que mangerons-nous aujourd'hui? — Quoi donc? Est-ce que notre France est frappée de malédiction? Est-ce que son sol généreux se refuse à produire les moissons abondantes? Loin de là. Contemplez plutôt la vaste plaine de la Flandre, l'inépuisable plateau de la Beauce, la ceinture dorée de la Bretagne. De partout un hymne d'allégresse semble jaillir du
PLAIES SOCULES. — IS
sein de la nature. Partout l'homme semble répéter : a Je sème, et le ciel bénit mes efforts; dans l'épi qui grandit sur le sillon Dieu multiplie la graine au centuple ». Et pourtant le long des chaussées des villes le bataillon des miséreux grossit sans cesse et le cri de la faim retentit comme un glas funèbre... C'est une des conséquences de la désertion des campagnes. Je vous laisse méditer ce grave sujet.
Ameiïf
SIXIÈME CONFÉRENCE
II, Les Conséquences (suite)