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LA DÉMORALISATION

Messieurs,

La désertion des campagnes a des conséquences terribles. Elle amène la misère... nous l'avons vu dimanche — et avec la misère, la démoralisation... nous allons le voir aujourd'hui. J'appelle votre attention sur les deux pensées suivantes :

1° La vie des champs est moralisatrice.

2° La vie des grandes cités est démoralisatrice.

L La vie des champs est moralisatrice.

Ici entendons-nous bien, et établissons une distinction nécessaire entre les hommes des champs et la vie des champs. Je dis que la vie des champs est moralisatrice. Mais je ne dis pas que les hommes des champs sont des types de moralité, d'honneur et de vertu.

1* Les hommes des champs peuvent très bien ne

pas tirer parti des avantages que leur offre la campagne, et s'abandonner à des vices détestables. La campagne est bonne par elle-même, mais ceux qui l'habitent restent toujours libres de résister à son action vivifiante. Et de fait il y a dans les classes rurales, surtout depuis qu'on a cherché à les séparer de Dieu et de la pratique de la religion, bien du mal et bien des défauts. L'antique simplicité des moeurs tend à disparaître en beaucoup d'endroits. Découronné de l'idéal religieux qui faisait sa grandeur et spiritualisait ses pensées, le paysan se laisse aller de plus en plus à une vie matérielle et vulgaire. En cessant d'être chrétien, il devient facilement barbare... car il n'a même plus, pour échapper à la barbarie, ce vernis de politesse qui survit dans les villes à l'idéal disparu, et qui en donne encore l'illusion. Des instincts grossiers, des habitudes de désordre et d'intempérance, des mœurs relâchées prennent le dessus là oij Dieu a pris le dessous, et, du moment qu'elles sont dépossédées de leurs habitudes religieuses, nos populations rurales presque aussitôt, j'allais dire presque fatalement, s'éloignent des vertus antiques et de la dignité primordiale. Non. La vie des champs n'améliore pas toute seule, par la vertu de son simple attouchement, et souvent les hommes des champs ne sont pas meilleurs que ceux des grandes cités... Et cependant je maintiens mon affirmation, et j^ dis, et je vais prouver que

2° La vie des champs est moralisatrice, plus saine, plus salutaire, plus préservatrice, plus reposante pour le corps et pour l'âme que la vie brûlée des villes, que la vie aventureuse des grandes cités.

A la campagne, sous le vieux toit du village, si modeste soit-il, on a des ti^aditions de respect et d'honneur dont le plus hardi hésite à s'écarler, car on se connaît, on s'observe, on fait partie d'un tout, on se sent solidaire. On appartient à un groupe, à une famille, à une maison, dont l'histoire est d'ordinaire très honorable, quoique très humble, et l'on ne voudrait pas rompre avec la correction d'un passé et d'un milieu irréprochable. Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée... c'est la maxime du village.

A la campagne on se livre à un travail qui est moralisateur, j'allais dire sanctifiant. L'agriculture est d'institution divine. Quand Dieu eut créé Adam et sa compagne, il les introduisit dans un verger délicieux, qu'il avait lui-même planté et qu'il leur donna à cultiver. Et après leur faute la terre, bien que maudite, resta le théâtre de leur condition nouvelle, et le moyen de réparer ce que leur désobéissance avait compromis. La culture des champs, la garde des troupeaux, l'exploitation de l'héritage ancestral ont quelque chose d'antique et presque de divin. — Et puis le travail de la terre est dur, crucifiant. Il pressure la chair, et avec la sueur qui coule la fumée des passions mauvaises s'évapore

plus facilement. — Et enfin dans les champs, sur le grand théâtre de la nature végétale, sous le bleu firmament, l'air est plus pur, le ciel plus ouvert, Dieu plus accessible et plus familier, on lit son nom écrit partout, au ciel en lettres de feu, sur la terre en lettres de (leurs. On touche du doigt son action, son intervention, son indispensable présence. L'homme qui laboure et qui sème sent qu'il n'est que l'humble collaborateur du Créateur qui arrose et qui féconde. Oh ! quel malheur que les missionnaires de l'impiété aient ravagé nos excellentes populations rurales î Livrées au travail des champs et transfigurées par la foi religieuse, elles s'élèveraient à un niveau de moralité supérieure.

A la campagne, en même temps qu'on est absorbé dans un travail vivifiant et moralisateur, on est préservé de bien des tentations et de bien des séductions. On esta l'abri des excitations étrangères, des fêtes troublantes, des plaisirs malsains. On est courbé vers la terre, mais on n'est pas à genoux devant les hommes. On est obligé de peiner, mais on n'est pas obligé de ramper et de s'avilir, pour vivre. On travaille fort, mais on est indépendant. On s'use, mais on s'appartient. On a le silence. On peut réfléchir et prier. On est plus près de Dieu, et partant, plus près du bonheur. La vie des champs est moralisatrice.

II, La vie des grandes cités est démoralisatrice.

Ici encore je dois établir une distinction nécessaire entre l'homme des villes et la vie des villes. Je dis que la vie des grandes cités est démoralisatrice. Mais je ne dis pas que l'homme des grandes cités est démoralisé.

1° V homme des grandes cités peut très bien réagir contre les inconvénients que lui offre la ville et pratiquer des vertus admirables. La ville est dangereuse par elle-même, et risque de contaminer ceux qui l'habitent. Oui. Mais on est toujours libre de se soustraire à ses influences pernicieuses, et de s'immuniser contre le microbe de la corruption urbaine. Et de fait^ il y a dans les villes, surtout dans nos villes de province, surtout quand la religion y est en honneur, beaucoup de bien et beaucoup de belles âmes. Pour ma part, depuis 22 ans que je suis dans cette ville d'Orléans, mêlé à toutes les âmes et en contact journalier avec toutes les classes de la société, j'y rencontre partout, dans les salons et dans les maisons ouvrières, sous la bure et sous la soie, une dignité de vie, une correction de mœurs, un respect de soi et des autres, et souvent un héroïsme dans le devoir et dans le dévouement qui m'édifient, me consolent et m'encouragent. A mesure que la religion reprend son empire dans

les villes, les villes s'améliorent, s'épurent et se transligurent. L'homme de la ville, quand il est saisi et pénétré par la foi, devient meilleur que l'homme des champs qui a perdu la foi. Il échappe aux dangers dont il est entouré, et il monte à un beau degré de vertu... Mais de ce que certains tempéraments se portent bien dans une région insalubre, cela ne prouve rien en faveur de cette région... et, quelles que soient les vertus des citadins, il reste vrai que

2" La vie des grandes cités est démoralisatrice. Ce n'est pas niable.

L'entassement des populations dans les grands centres est une cause effroyablement active de deux sources de mort étroitement unies : une extrême misère et une extrême démoralisation. Non, ne me parlez pas de ces amoncellements d'êtres humains, où chacun apporte bien plus ses détériorations que ses qualités. Ne me parlez pas de ces immenses foyers de corruption, oii en un seul jour et en une seule nuit se consomment des milliers et des milliers de souillures et d'iniquités!... Et si vous me trouvez trop sévère, si vous m'accusez d'exagération, laissez-moi vous citer ici l'écrivain dont l'autorité est universellement reconnue, et qui a étudié de plus près la condition des ouvriers.

Dans les cités industrielles. Au chapitre xlix du livre VI de la Réforme sociale, Le Play écrit :

« Beaucoup de familles vertueuses et prévoysmtes, « attirées par l'appât du gain dans les nouvelles manufactures, y ont subi l'influence funeste d'un milieu corrompu. A chaque retour du chômage, les populations se trouvent soumises alors aux privations les plus dures. Leur dénûment est d'autant plus pénible qu'il succède à des habitudes de superflu contractées aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique, et qu'il ne peut être adouci par les ressources du travail agricole. Sous ces mauvaises influences, les mœurs se corrompent facilement. Les femmes et les enfanls, soumis comme le chef de famille au travail manufacturier, et retenus constamment hors du i'^yer, prennent des habitudes d'indépendance et de promiscuité incompatibles avec tout ordre domestique. Lesnarcotiques et les spiritueux deviennent la seule diversion aux fatigues du travail et aux soucis de l'existence. Ils ajoutent à la perte du sens moral la dégradation physique. Ils rendent la misère permanente, malgré l'élévation du salaire, qui avec de bonnes mœurs eût assuré le bien-être de la famille... Les grands ateliers, où l'interruption des rapports de patronage laisse les subordonnés sans direction, otfrent, les jours de paye, des spectacles plus révoltants que les plus odieuses scènes de la vie sauvage. On y voit les femmes et les enfants, affamés et dénués de toute ressource, errant avec anxiété autour du cabaret, où le chef de famille

dissipe en débauche le salaire qui est l'unique ressource de la maison. » Et le Play continuant cette description tragique ajoute :

« Les éléments de la vie morale commencent à manquer à Paris. Notre capitale reproduit peu à peu le type que le christianisme semblait avoir détruit, de ces antiques cités oii l'espèce humaine s'est éteinte dans le désordre. » Depuis Le Play, Messieurs, c'est-à-dire depuis trente ans nous avons marché, et marché à grands pas dans le sentier descendant de la démoralisation. Paris, de plus en plus déchristianisé, devient chaque jour davantage la terreur des mères jalouses de la pureté de leurs fils. Ses boulevards sont nne foire aux scandales, son enceinte un vaste établissement de plaisirs sensuels, sa vie une perpétuelle sarabande, son peuple une proie palpitante livrée à toutes les séductions. Comptez, si vousle pouvez, toutce qn'ily a à Paris de faux ménages, d'enfants naturels, de suicides, de turpitudes cachées ou publiques, de vertus qui tombent, de vies qui se perdent, d'âmes qui se damnent. Oui, certes, il y a du bien à Paris, il yen a beaucoup... Mais combien peu relativement au mal qui s'étale, qui prédomine, qui triomphe! Lat vie des grandes cités est démoralisatrice... Gom- > mencez-vous à comprendre que la désertion des campagnes est une plaie sociale, une terrible plaie sociale? Et pourtant je suis loin d'avoir tout dit. Je continuerai dimanche.

SEPTIÈME CONFÉRENCE

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