II. Les Conséquences (suite
2° LA DÉMORALISA TION /"suite)
Messieurs,
Un homme respectable, ces jours-ci, m'a fait une objection. Il m'a dit : »' Vous parlez de la désertion des campagnes. Mais cette désertion n'est-elle pas nécessaire, donc légitime? Quand on ne peut pas gagner sa vie à la campagne, n'est-il pas permis de venir la gagner à la ville ? Et nous, gens des villes, est-ce que nous avons tort de prendre comme servantes les filles de la campagne ? »
Cette objection, Messieurs, repose sur une confusion qu'il est important de dissiper tout de suite. Je n'ai jamais dit que tout départ de la campagne à la ville était un désordre. Ce que je condamne, ce que tous les observateurs attentifs condamnent avec moi, ce qui est un mal et une véritable plaie sociale, c'est r exode en masse des champs vers les grandes cités. — Qu'un certain nombre de villageois et de villageoises, pour des motifs légitimes, passent de la vie des champs à la vie urbaine, rien n'est plus naturel, rien n'est moins blâmable. Que
le trop-plein du village se ddverse à la ville pour y trouver un emploi lucratif et y exercer des services nécessaires, la chose est on ne peut plus régulière, normale, profitable à tous. Mais, à l'heure présente, l'émigration qui se fait de la campagne à la ville prend des proportions qui dépassent toute mesure, tout besoin et toute raison. Il y a excès. Il y a désertion. Et c'est la désertion, c'est l'excès que je combats. Ceci étant une fois dit et bien compris, ma thèse devient inattaquable, et les esprits les plus exigeants pourront peut-être en discuter quelques détails, mais ne pourront guère en contester la solidité et l'opportunité.
Je vous ai dit et prouvé dimanche que la vie des grandes cités est démoralisatrice. J'ai besoin d'y revenir, et je dois vous signaler aujourd'hui un point particulièrement navrant de la démoralisation urbaine. Il s'agit du sort qui est fait dans les grandes cités à la fille du peuple, à la fille de nos villages. Vous êtes des hommes sérieux, et j'aide vous cette opinion que vous êtes de force à entendre toute la vérité. Disons donc la vérité, rien que la vérité, mais toute la vérité.
La fille de nos villages débarque sur le pavé d'une grande ville, à Paris, pour se mettre en condition, pour gagner sa vie, pour se créer une situation sortable. Imaginez so?i embarras.
Je fais l'hypothèse la plus favorable. Je la suppose recommandée d'avance à des parents ou à des compatriotes. Mais connaît-on bien ceux à qui on la confie? Il y a longtemps peut-être qu'ils ont quitté le village. Sont-ils restés fidèles aux devoirs de la religion et de la morale? Sont-ils dignes d'estime? Sont-ils capables d'une surveillance utile et leurs travaux leur en laissent-ils le loisir? Autant de questions qu'on a oublié de se poser.
Et puis la jeune fille qui arrive de son village à Paris a-t-elle seulement un endroit sûr oii elle puisse aborder? Elle doit avoir une recommandation, pensez-vous. Fort bien. Mais si elle ne rencontre pas la personne à qui elle est recommandée ? — On n'a pas pu la laisser partir sans adresse. Admettons-le. Mais si l'adre.sse est mal écrite, ou difficile à découvrir? — Elle a probablement quelque place en vue. Je le crois. Mais si elle ne peut y entrer? — Autant d'hypothèses qui ne sont point chimériques, et dans lesquelles la pauvre villageoise est abandonnée à ses propres ressources, et par conséquent aux conseils du premier venu. Et ici devinez l'hôtel borgne et louche, la maison meublée de dernière catégorie oiî elle peut tomber, les multiples dangers qui vont la guetter au passage.
Enfin elle trouve une place.. . mais quelle place souvent ? Attirée loin du clocher natal par des annonces fallacieuses, des promesses fantastiques et des gains
hypothétiques, enfiévrée d'espoirs et d'illusions, elle prend n'importe quelle place. Elle va d'elle-même offrir ses services en aveugle dans le premier magasin qui lui est indiqué — dans le premier atelier qui manque de bras — à la première brasserie qui réclame un personnel féminin — au premier patron qui offre un plus fort salaire — à une famille entièrement inconnue. Elle peut très mal tomber. Et la plupart du temps elle tombe très mal. Du matin au soir elle est soumise, la pauvre créature, à des conversations honteuses, à des contacts impurs, à des influences pervertissantes. Ignorante et naïve, la voilà jetée avec l'ardeur de ses 20 ans, au milieu des tentations et des périls.
Est-elle capable de résister aux séductions de la vie urbaine? Elle contemple dans la grande capitale les spectacles du luxe, les manifestations enivrantes du plaisir, les succès insolents du vice. Le vertige la saisit. Elle sacrifie d'abord à la vanité ses petites épargnes, ses gains très modiques. Bientôt son modeste salaire ne peut plus faire assez large la part de sa toilette et de ses plaisirs... Et la porte est ouverte à tous les dangers, à tous les dérèglements, aux chutes les plus lamentables.
Elle court à une existence d'étourdissement et d'infamie, jusqu'à lui sacrilier hélas ! son âme consacrée peut-être à Dieu par les larmes d'une mère, son âme pour laquelle peut-être tant de prières
silencieuses étaient montées au ciel. Elle perd peu à peu et enfin tout à fait le sens moral, jusqu'à se faire hautement gloire de son déshonneur. Et l'on voit, avec un véritable effroi, la jeune fille, elle que sa faiblesse seule devait rendre plus réservée et plus timide, rivalisant dimpudeur et de provocations honteuses avec l'autre sexe, laisser gaiement tomber sa couronne viru^inale de son front flétri... et rapporter au sein d'une famille déshonorée le fruit criminel de ses précoces dérèglements. Oui, de ces pauvres créatures déchues,
Quelques-unes reviennent au village,., dans quel état, grand Dieu ! Cette jeune fille n'a pas voulu être servante de ferme et pastourelle dans le hameau, humble couturière ou petite fermière dans son village. Des compagnes légères comme elle l'ont attirée dans la grande ville. Elle a ri d'abord, elle s'est fait des toilettes, elle s'est, assuré-telle, bien amusée. Mais l'amusement a bientôt pris fin pour faire place aux pleurs, aux désespoirs et aux chutes. Avec la ville et ses occasions tous les naufrages sont venus. Les déboires les plus cruels ont suivi l'allégresse du départ. La déchéance morale a suivi la misère physique. Elle revient au village découronnée, flétrie, découragée. C'est le tout petit nombre d'ailleurs qui revient au village.
La plupart restent à la ville... et là que de-
viennent-elles ? Beaucoup de braves gens croient que les pauvres filles du peuple qui se perdent à Paris et dans les grands centres l'ont bien voulu, et (ju'on ne saurait être trop impitoyable à l'égard de ces créatures comparables à la boue du ruisseau et dignes de toutes les malédictions. Soyons, Messieurs, moins sévères et plus justes. Beaucoup do ces malheureuses ont été saisies par la vie parisienne comme dans un engrenage meurtrier et savant. Elles ont été mises, presque sans s'en douter, sur le chemin de la honte et du déshonneur. Elles ont été les victimes, souvent inconscientes, de ce qu'on appelle la traite des blanches, plus odieuse mille fois que celle des noirs, puisqu'elle s'exerce au milieu de nations qui se disent encore civilisées et chrétiennes. Voilà le mal.
Pour le prévenir et pour le réparer, on a créé dans presque toutes les grandes villes des institutions qui ont pour objet le placement, le patronage et la protection des jeunes filles venues de la campagne et de la province.
Et parce que le mal que je viens de vous signaler sévit à peu près dans toutes les grandes capitales, on a fait le rêve humanitaire et chrétien de le combattre par une œuvre universelle.
Il y a trente ans les protef^tants ont fondé l'Asso-
lA DÉSERTION DES CAJdPAGNES 241
ciatioii des Amies de la jeune fille qï à l'heure qu'il est, cette association a des correspondants dans les plus petites localités d'Europe, même dans des pays entièrement catholiques, et son action s'étend encore en Afrique, en Asie et dans les pays d'outre-mer.
Les catholiques eux aussi se sont ébranlés et, il y a quatre ans, ils ont fondé à Fribourg en Suisse l'œuvre internationale de la protection de la jeune fille. Cette œuvre continue d'avoir son siège central à Fribourg sous la présidence de la baronne de Montenach. Elle existe en Autriche-Hongrie'. Elle est établie depuis deux ans en France. Elle a été installée Tannée dernière en Angleterre, à Mayfair près de Londres, grâce au zèle toujours vigilant de la communion catholique dans ce pays 2. Il faudrait qu'elle arrive à couvrir tous les pays civilises d'un réseau complet et sans lacunes.
Quelle est sa manière de procéder? Elle essaie de [)révenir le mal plus encore que de le guérir. Elle poursuit un but matériel et moral, et c'est souvent par les avantages matériels qu'elle atteint le but moral.
Elle reçoit et elle guide les jeunes filles du village quand elles débarquent dans les villes... et elle leur olïre des maisons d'accueil et des bureaux de placement sérieusement contrôlés.