L'ABAISSEMENT DU NI VEA U RELIGIE UX
Messieurs,
La désertion des campagnes a des conséquences terribles, qui s'appellent la misère et la démoralisation. Ce n'est pas tout. La désertion des campagnes produit encore l'abaissement du niveau religieux. Jai dessein de vous montrer aujourd'hui combien la religion est facile dansles campagnes et menacée dans les villes. Et, pour prévenir et résoudre une objection que vous pourriez me faire, je vous dirai un mot de la situation religieuse exceptionnelle de notre ville d'Orléans, par rapport aux campagnes de notre département.
Dans les campagnes, la religion généralement est facile à connaître et à pratiquer.
Quel est en effet latelier oii se passe la vie de l'habitant des campagnes? Son atelier, c'est le soi qui a porté ses premiers pas, cette terre que ses
bras remuent pour la rendre féconde, et à laquelle le ciel envoie ses clartés, ses ombres et ses chauds rayons. Son atelier, ce sont ces vignobles, ces prairies, ces champs qui s'étendent à perte de vue... et tout cela recouvert de milliers d'astres, comme des clous d'or fixés dans une tapisserie d'azur. Le laboureur qui trace ses sillons, le pâtre qui conduit ses troupeaux, le vigneron qui aligne ses cépages est en communication perpétuelle et intime avec /a nature... Et la nature est un ostensoir et un encensoir; elle fume de tous les parfums de la divinité, et elle révèle à qui la regarde l'existence et les attributs du Dieu Créateur. Là, dans les champs, on voit Dieu, on travaille avec Lui, on ne peut pas ne pas Le servir.
1° L'homme des champs voit Dieu. Il le voit dans les infiniment grands et dans les infiniment petits. Il devine sa puissance, sa sagesse, son immensité, sa beauté et sa bonté dans ces plaines immenses et fécondes, oii la vue semble errer sans fin sur des blés verdoyants, et dans ce firmament, où évolue la grande armée des astres sous la main toujours tendue du Législateur suprême. Et d'ailleurs, pour voir Dieu dans la nature, il n'est pas besoin de regarder ni si haut ni si loin. L'homme des champs n'a qu'à prendre un brin d'herbe, un épi de blé, le dernier des insectes. Une fleur est une morveillc. Un épi de blé est une merveille. Un
insecte microscopique est une merveille. Newton trouvait Dieu dans la marche des cieux, et Chateaubriand le trouvait dans un nid de rossignol, placé sur un rosier. Dieu est si vivant, si visible, si palpable dans la nature, que si une erreur était possible au milieu des champs, ce ne serait pas l'affreux matérialisme qui ne le voit nulle part, ce serait le panthéisme qui le voit partout.
2° L'homme des champs travaille avec Dieu. C'est Dieu qui amène tour à tour le printemps avec ses jours sereins et sa sève généreuse, l'été avec ses brillants rayons et ses ardeurs fécondes, l'automne avec ses crépuscules plus sombres et ses récoltes savoureuses, l'hiver avec son manteau de neige et ses nuits plus longues. L'homme des champs travaille avec Dieu. Dieu a^zV plus que l'homme. C'est Dieu qui envoie ses rosées et ses pluies bienfaisantes, qui fait croître les moissons et mûrir les fruits, qui multiplie les troupeaux dans les bergeries et le froment dans les greniers. C'est Dieu qui tient dans sa main les fléaux^ la grêle, la foudre, la gelée des nuits et les soleils brûlants, qui les déchaîne dans sa justice ou les arrête dans sa miséricorde. Aussi, au milieu des travaux des champs, l'adoration s'impose comme un facile devoir.
3° L'homme des champs ne peut pas ne pas servir Dieu. Tout lui prêche la religion : les croix plantées
à tous les angles des routes — les doux tintements de l'Angelus — la flèche de l'Eglise dressée au sein du village comme un doigt levé vers le ciel — les bons exemples et les traditions des familles chrétiennes que l'on voit de plus près — les exhortations du pasteur que l'on entend de moins loin. Oh ! qu'il est beau le foyer du paysan resté religieux ! La prière s'y fait en commun. On va à la messe ensemble, le laboureur, sa femme, ses enfants et ses serviteurs. On a sur le mur un vieux et beau crucifix, et sous le crucifix de l'eau bénite, qui fortifie le matin les doigts du père et de la mère qui vont travailler, et qui protège le soir le lit des enfants qui dorment. Gloire aux ehaumières de nos villages dont la religion est encore l'inspiration et la vie ! C'est de là que la France épuisée tire ce qui lui reste de vigueur et d'espérance.
A la ville, en général, la religion est plus difficile à connaître et à pratiquer qu'à la campagne.
1° On oublie Dieu assez vite dans les rues étroites des grandes cités, dans des ateliers sombres, au milieu de la fumée des usines, des bruits incessants de la foule, du mouvement fiévreux des affaires. Quand, dans les rues d'une immense cité, vous vous heurtez un jour de fête à ces multitudes bruyantes d'êtres légers et frivoles, rendus plus
frivoles encore par leur rapprochement même — quand vous voyez défiler devant vous, tous ces visages sur lesquels vous ne surprenez aucun rayon de lumière et d'espérance divine — quand quelque ignoble refrain monte de cette foule comme l'expression cynique de ses goûts el de ses pensées... n'éprouvez-vous pas un effet étrange de scepticisme et d'ébranlement intérieur ? N'êtes-vous pas tentés alors de ne voir dans l'humanité, qu'une fourmilière immense, qu'une masse indistincte et confuse? Au sein des grandes agglomérations humaines, le ciel se voile, l'éternité s'éclipse. Dieu disparait. On l'a remarqué depuis longtemps, le sentiment religieux se conserve avec bien plus d'intensité chez les hommes qui vivent solitaires au sein de la nature. Le marin sur la mer, le montagnard dans le silence des hautes vallées, l'Arabe dans le désert sont naturellement religieux.
2° On a de la peine à servir Dieu dans les grandes cités. On entend retentir le blasphème, les plaisanteries sacrilèges contre les choses saintes et les personnes consacrées à Dieu. On voit s'étaler au grand jour la liberté de la débauche, la liberté du cabaret et des plaisirs déshonnêtes, la liberté des lectures immorales et des négations impies — Et avec cela on est souvent privé de la liberté du dimanche chrétien. Or, quand cette loi fondamentale du dimanche chrétien est violée, la religion s'en va : les notions les plus élémentaires de l'instruction
religieuse disparaissent rapidement; tous les actes ilii cuHe sont supprimés. C'est la destruction delà religion elle-même.
3° Voyez les étrangers qui arrivent de la campag';u à Paris. Originaires, pour la plupart, de pays demeurés chrétiens, delà Savoie, de l'Auvergne, dt ia Flandre, de la Bretagne, ils végètent dans la misère, oubliés de tous, sans églises et sans pasteui s, et leur foi ne tarde pas à sombrer dans cette atmosphère de corruption, de préjugés et d'irréligion. Ils espéraient trouver à Paris des écoles pour leurs enfants, des églises avec des prêtres en qui ils pourraient se confier comme au pays. Hélas! les écoles chrétiennes sont rares et insuffisantes. Les églises sont loin des usines... Et les pauvres émigrés de Bretagne et de Savoie s'y sentent mal à l'aise. Les églises de Paris sont peu hospitalières pour le petit monde. Et alors tout ce petit monde venu de la campagne se détériore et se paganise très vite dans la grande ville. Son intelligence s'obscurcit et son cœur setrouble. Les enseignements du catéchisme sont oubliés. Il ne sait plus prier ni appeler les bénédictions de Dieu sur ses journées écrasantes et sur ses nuits si sombres. Quand il revient, brisé par le travail, dans sa pauvre mansarde, c'est pour maudire, de concert avec sa femme et ses enfants, cette civilisation qu'on lui avait vantée, et dont il ne connaît que les duretés impitoyables. Au pays il était croyant, il pratiquait sa religion ; il
respectait l'autorité du prêtre, qui était pour lui un père autant qu'un chef. A Paris, il devient facilement un païen et un athée. En résumé, la désertion des campagnes est dangereuse au point de vue religieux, et ceux qui laissent le village pour venir dans les grandes cités, sont menacés d'y perdre la foi.
Ici vous m'arrêtez pour me faire une objection qui n'est point à dédaigner. Vous me dites : « Et pourtant, est-ce que notre ville d'Orléans n'est pas plus religieuse que les campagnes du département? Estce que bon nombre d'hommes venus de la campagne à Orléans, n'y trouvent pas plus de facilités pour connaître la religion que pour la pratiquer? »
Cest vrai. La chose m'a été dite par beaucoup de braves gens, par beaucoup de braves chrétiens qui sont plus facilement religieux ici que dans leur village. Ici, à Orléans, les bons exemples <ilûOTïàQ,Td\ les familles les mieux posées, les plus honorables, les plus influentes, non seulement respectent la religion, mais la pratiquent et l'accréditent. La religion est en honneur. Ici, à Orléans, le clergé formé par de grands évêques, et élevé dans des séminaires modèles, lutte pour Dieu et pour les âmes avec une ardeur que rien ne déconcerte. Il parle, il agit, il crée des œuvres multiples, il court à toutes les détresses morales et physiques, il prend
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contact avec toutes les classes de la société. La religion est en bonne posture. Ceux-là seuls ne la voient pas, qui ne veulent pas la regarder. Ceux-là seuls ne la pratiquent pas, qui ont le parti pris de la dédaigner. Ici, à Orléans, la sagesse est proverbiale,le respect humain est en décroissance, beaucoup plus d'hommes qu'autrefois ont le courage de leurs convictions. En un mot, notre niveau religieux est plus élevé que dans les campagnes du département. C'est vrai. Il est généralement plus facile de pratiquer sa religion ici qu'au village. C'est vrai. Beaucoup me l'ont dit, et je l'ai constaté plus d'une fois. Mais
Nous sommes une exception. Presque toujours et presque partout, la désertion des campagnes se fait au détriment des idées et des pratiques religieuses : telle est la loi générale. Cette loi ne s'applique pas à nous? Tant mieux. Il faut en bénir le ciel. 11 faut rester ce que nous sommes, et devenir meilleurs encore, Messieurs. Ratîermissons nos autels, car c'est de leur abandon et de leur ruine que le poète romain disait autrefois, que venaient tous les malheurs de la patrie : Hoc fonte derivata clades in patriam, populumque fluxit.
Raffermissons nos autels. Ce n'est pas assez. Ne nous contentons pas d'avoir la foi pour nous. Tâchons de la répandre autour de nous. Améliorons de plus en plus l'esprit public. Faisons comprendre à tous nos concitoyens qu'il est possible, qu'il est
raisonnable, qu'il est utile, qu'il est aujourd'hui indispensable de croire à la religion et de la pratiquer. Qu'un grand exemple de christianisme soit donné à tout le départementpar cette ville d'Orléans, par vous. Messieurs. C'est par la tête que pourrit le poisson. Les villes ont été déchristianisées avant les campagnes. Que le salut vienne donc aussi des villes... Et que des sommets la lumière descende dans les vallées et dans les plaines!
Amen '
NEUVIÈME CONFÉRENCE