LA DÉCOMPOSITION DE LA FAMILLE
La désertion des campagnes est une source de misère, de démoralisation et d'irréligion. Elle est de plus un mal familial. Elle multiplie d'une manière inquiétante les familles déracinées et les familles désordonnées. Je vais toucher là une plaie saignante de notre peuple contemporain. Attention!
L'éducation populaire, Messieurs, est l'une des plus vives et des plus justes préoccupations de notre époque, et le moyen qui parait à plusieurs le plus efficace pour atteindre ce noble but, c'est l'école. L'importance de l'école, j'en conviens, est considérable. C'est une féconde vérité qu'on a bien fait de mettre en lumière, mais qu'il ne faudrait pas pourtant exagérer. Partout, mais surtout en France, il n'y a rien de plus redoutable que les vérités exagérées. Même dans les régions de l'éducation supérieure, ce n'est pas l'école qui donne la science profonde des idées et des choses, l'expérience de la vie, des hommes et des faits. Combien
moins encore le poiirra-t-elle dans la sphère plus modeste et plus pratique de l'éducation populaire! Si importante que soit l'école, elle m'a pas la solution de l'avenir des masses par l'éducation. Cette solution, c'est surtout à la famille qu'il faut la demander. Les éducateurs de la vie réelle, ce sont les parents. Le foyer par excellence de la civilisation, c'est le foyer domestique,
Or, à ce point de vue, la désertion des campagnes est désastreuse. Elle entame et elle altère le foyer domestique. Elle multiplie d'une manière inquiétante les familles déracinées et les familles désordonnées.
l. Les familles déracinées.
1° // importe extrêmement que la famille soit stable. L'homme qui a une famille a besoin d'un lieu, d'un coin sacré pour y étendre la couche de son épouse et pour y poser le berceau de ses enfants. Et, autant que possible, ce lieu, ce coin sacré de la famille doit être stable. C'est une conditioi d'indépendance, de bonheur et de moralité. La fa mille qui s'enracine à un foyer stable est indépen dante., libre et souveraine chez elle. Elle a des frontières que nul être au monde n'osera franchir sans son assentiment. Elle est heureuse. Elle brave ks bruits de la cité, les bruits de la nature, le tu-
milite troublé de la foule, les sifflements du vent, la pluie qui fouette les vitres, furieuse mais impuissante. Elle a toute chance d'être morale. Vous, en* fants des villes tumultueuses et mouvantes, quand vous revoyez après des années le simple appartement qu'avaient loué vos parents, la maison oii vous êtes nés, ou vous avez grandi, la brique et la pierre qui composent cette maison et les vieux meubles qui la remplissent, vous sentez une blessure qui s'ouvre à votre cœur, des larmes saintes qui coulent involontairement de vos yeux, et vous vous écriez avec le poète : « Objets inanimés, avezvous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer? » Mauvais, on redevient bon, et bon on devient meilleur, quand on retrouve la maison des ancêtres, quand on peut se rattacher à un foyer stable. Il importe extrêmement que la famille soit stable.
2° Dans les campagnes les familles généralement sont stables. Comme il a un vêtement pour se couvrir contre les intempéries de l'air, le paysan a une maison, qui est comme le vêtement de pierre de sa famille. Là, il est enraciné. Là, il reçoit librement la lumière et la chaleur du soleil, il jouit des dons primitifs de Dieu. Là; il se tient debout, sans que personne ait le droit de l'écarter. Et, tout autour de sa demeure, en enfonçant dans le sol sa bêche, sa pioche ou sa charrue, le paysan sait que rien ne sera perdu
de ses travaux — qu'il y a auprès de lui une femme et des enfants qui vivent de ses sueurs — qu'il y aura après lui des êtres chéris qui diront : « C'est ici le champ de mon père ; voici la haie qu'il a semée, les arbres qu'il a plantés, le lopin de terre qu'il a défriché ». Et tout radieux à la pensée de se survivre dans un bienfait, il sent la vigueur revenir à ses bras épuisés. Le foyer à la campagne est stable. C'est pour cela qu'il est bon à l'âme et inspirateur de toute vertu.
3° Dans les grandes cités les familles sont souvent déracinées. On vit dans un état de déménagement universel et perpétuel. Voyez un peu comment se comporte le monde populaire urbain. Il ne tient pas en place. L'ouvrier est obligé de changer, de se déplacer constamment pour chercher un logement moins cher et moins incommode, avec la certitude de ne pas le rencontrer — ou pour suivre le travail, courir après, sans être bien sûr de l'atteindre. Sans doute, de tout temps il a dû exister une population ouvrière flottante. Mais il y a quelque cinquante ans, elle se composait à peu près exclu sivement des ouvriers faisant leur tour de France en attendant de s'établir. Depuis, en vertu de la désertion des campagnes, la population flottante des villes s'est considérablement accrue... et l'instabilité est devenue le partage d'un très grand nombre de familles. Entendez-les raconter leurs
odyssées souvent très compliquées. Voyez-les solliciter partout un emploi assuré, durable — courir les ateliers pour trouver du travail — passer d'un bout d'une ville à l'autre bout pour ne pas manquer une place très aléatoire, et quelquefois voyager sans fin d'une ville à une autre ville. On n'a pas de chez soi. On est sans feu ni lieu, et parce qu'on n'a ni feu ni lieu, on en arrive facilement, à force de rouler de par le monde, à n'avoir plus ni foi ni loi. La désertion des campagnes multiplie d'une manière inquiétante les familles déracinées.