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II. Les familles désordonnées

i° Il importe extrêmement que la famille soit bien ordonnée. C'est le berceau qui fait un homme. Ce sont les foyers qui font un peuple. Or, qu'est-ce qu'un foyer bien ordonné? Est-ce un foyer riche? Non. La richesse n'est pas un obstacle au bonheur et à la vertu, mais elle ne fait ni le bonheur, ni la vertu. Il me semble qu'un foyer bien ordonné est surtout un foyer qu'on aime, dans lequel père, mère, enfants sont heureux de se trouver ensemble et de jouir le plus possible les uns des autres. Le foyer peut n'être qu'une chaumière, qu'une médiocre masure. Qu'importe... pourvu qu'on s'y trouve heureux? « Mieux vaut, dit le Livre inspiré, mieux vaut le repas du pauvre sous son toit de'

chaume, que des festins splendides dans la demeure étrangère ! » Tant que la famille ne sera pas bien ordonnée, c'est-à-dire très unie dans ses membres, elle portera dans ses flancs un trait Jont toutes les enquêtes et toutes les lois ne la guériront jamais. Dans la famille bien ordonnée, on trouve son plaisir ensemble, et des joies, même légitimes, semblent toujours incomplètes, quand elles ne sont pas partagées. Le foyer, le foyer... on ne connaît, on ne cherche rien au-delà. On y puise la vie du cœur et la vie du corps. Avec le prophète on dit : Ah ! j'ai vu le foyer, je m'y suis récliaufïé. Vah! calefactus sum, vidi focumî

2"* Dans les campagîies, les familles sont en général bien ordonnées. Les vrais foyers du peuple, les plus beaux, les plus sains, les plus purs, les meilleurs h l'âme et au corps, sont à la campagne. Si le toit est humble et modeste, il est toujours riant. L'enfant ne quitte pas sa mère, et, dès qu'il peut marcher, le premier apprentissage qu'il fait de la vie, du travail, c'est en voyant la sueur qui tombe du front de son père dans les sillons. L'homme ne quitte pas sa compagne, ou, s'il la quitte pour le travail des champs, il la revoit à midi, et le soir quand il revient à pas lents vers le toit qui fume. A la campagne on a la vie de famille, pourvu cependant que le village ne se laisse pas envahir par la corruption urbaine, par le cabaret qui isole l'homme

de sa compagne, et qui dès l'adolescence arrache l'enfant à son père, par le cabaret où l'homme trouve deux liqueurs malsaines : un alcool qui tue son corps, et un journal qui empoisonne son âme. Dans les campagnes, les familles sont en ge'néral bien ordonnées.

3° Da7îs les grandes cités les familles sont souvent (léso}'donîiées. Je parle des familles ouvrières, telles que les a faites ce siècle de la houille et de la vapeur. Les populations, jadis agricoles, sont devenues industrielles. Et, une fois déracinée, la famille est vite désordonnée. Un chômage, une maladie la réduisent au dénuement. Elle ne peut plus ni soigner ses malades, ni protéger ses orphelins, ni garder ses vieillards, car elle est absorbée par l'intensité du travail et dispersée entre divers ateliers. Ce n'est pas avec de tels éléments, Messieurs, et dans de telles conditions que l'on fait un grand psuple. ?i nous voulons restaurer la patrie, il faut de toute nécessité imprimer à l'œuvre de la richesse matériel'e e cachet de l'ordre moral. Il faut en particulier relever la famille, la reconstituer sur ses bases naturelles, c'est-à-dire sur la permanence de la mère au foyer domestique. Et pour vous prouver que je ne suis ni dans l'utopie ni dans l'exagération, laissez-moi vous lire une page d'un philosophe rationaliste, de Jules Simon. Dans son ouvrage intitulé VOuvrière, J. Simon écrit. Le mal,'.

c'est que la femme « devenue ouvrière n'est plus une femme. Au lieu de cette vie abritée, cachée, pudique, entourée de chères aflections, et qui est nécessaire à son bonheur et au nôtre même par une conséquence indirecte, mais inévitable, elle vit sous la domination d'un contre-maître, au milieu de compagnes de moralité douteuse, en contact perpétuel avec des femmes, séparée de son mari et de ses enfants. Dans un ménage d'ouvriers, le père et la mère sont absents, chacun de son côté, quatorze heures par jour. Donc il n'y a plus de famille. La mère, qui ne peut pas allaiter son enfant, l'abandonne à une nourrice mal payée, souvent même à une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De là une mortalité effrayante, des habitudes morbides parmi les enfants qui survivent, une dégénération croissante de la race, l'absence complète d'éducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans courent au hasard dans des ruelles fétides, poursuivis par la faim et le froid. Quand, à sept heures du soir, le père, la mère et les enfants se retrouvent dans l'unique chambre qui leur sert d'asile, le père et la mère fatigués par le travail et les enfants par le vagabondage, qu'y a-t-il de prêt pour les recevoir? La chambre a été vide toute la journée; personne n'a songé aux soins les plusélémenlaires de la propreté ; le foyer est mort ; la mère épuisée n'a pas la force de préparer les aliments ; tous les vêtements tombent en lambeaux. Voilà la

famille telle que les manufactures nous l'ont faite. Il ne faut pas trop s'étonner si le père, au sortir de l'atelier, oii sa fatigue est quelquefois extrême, rentre avec dégoût dans cette chambre étroite, malpropre, privée d'air, où l'attendent un repas mal préparé, des enfants à demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison, et n'y rentre que pour prendre à la hâte un peu de repos, entre deux journées de travail. Il ne faut pas trop s'étonner, si le père cède aux séductions du cabaret, oii s'engouffrent sa santé et ses profits ».

Attention, Messieurs, la désertion des campagnes décompose la famille. Luttons contre le mal. Travaillons pour l'avenir inconnu. Refaisons les fondations de l'édifice social, en restaurant des foyers stables et des familles fortement unies. C'est avec de bonnes pierres qu'on bâtit un monument solide. C'est avec des familles bien organisées que nous reconstruirons une nation heureuse et prospère, une France digne de son passé et sûre de son avenir.

Amen!

DIXIÈME CONFÉRENCE

II. Les Conséquences (suite) 5» LA DECADENCE DE L'AGRICULTURE

Messieurs,

La désertion des campagnes n'est pas seulement un mal pour l'individu et pour la famille. Elle atteint la société dans ses éléments les plus essentiels et dans ses sources vives. Et d'abord elle atteint l'agriculture. Voyons aujourd'hui 1° la dignité et l'importance de l'agriculture, et 2° comment la désertion des campagnes est une menace pour l'agriculture. Ce sujet convient tout à fait à la chaire. La religion ne saurait se désintéresser des besoins matériels des peuples, et, d'ailleurs, il n'y a pas loin de la charrue à la croix. Vous allez voir.

I. La dignité et l'importance de Tagriculture ; Interrogeons là-dessus les poètes, ces nobles inter-

prêtes de la croyance humaine. D'une lèvre unanime, ils ont redit dans des chants immortels la gloire pure et les enseignements pleins de lumière et de charmes de l'agriculture. Tons, ils ont vanté la vie champêtre et répété la charmante idylle du poète de Mantoue : Heureux l'homme des champs, s'il connaît son bonheur. 0 fortunatos niinium! Mais les poètes sont des hommes d^imagination. Ils se sont peut-être trompés.

Interrogeons les philosophes^ qui out scruté et analysé les besoins et les instincts de l'humanité. Leur témoignage n'est pas moins catégorique que celui des poètes. Ils ont proclamé universellement l'efficacité incomparable de l'agriculture pour maintenir la pureté des mœurs et donner a la patrie de robustes et vaillants défenseurs. Xénophon place l'agriculture au-dessus de tous les arts, et Gicéron déclare que rien n'est plus digne d'un homme libre. Mais les philosophes sont des hommes de spéculation. Ils se sont peut-être trompés avec leur plume, comme les poètes avec leur lyre.

Interrogeons les législateurs^ qui ont eu à gouverner les peuples et à diriger les sociétés dans la voie du progrès, de la prospérité et du bonheur. Partout et toujours, ils ont prodigué à l'agriculture leurs encouragements, et l'ont favorisée par leurs décrets. Rome, aux jours de sa grandeur, allait

20 i- CONFÉRENCES AUX HOMMES

chercher au milieu des champs ses généraux et ses dictateurs, et elle les voyait avec admiration retourner à leurs charrues, après qu'ils avaient repoussé les ennemis, multiplié les victoires et rendu la paix à leur patrie. L'ami et le ministre d'Henri IV, Siilly, disait : « Labourage et pâturage sont les trésors du Pérou et les mamelles de la France ». Et à la lin de ce siècle, résumant tous les témoignages de l'histoire, l'économiste Le Play écrit : « La prééminence de l'agriculture sur les autres arts a été si souvent proclamée chez les anciens et les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome». Réf. soc, t. II, ch. xxxiv. Mais les anciens et les modernes après tout ne sont que des hommes. Ils ont bien pu se tromper.

Interrogeons donc le livre inspiré, la Bible, la vieille Bible, qui nous apporte les oracles du ciel, la parole même de Dieu. La Bible est formelle. A chaque page, nous y voyons que les hommes appelés chez le peuple de Dieu à des missions providentielles se sont livrés aux nobles travaux de l'agriculture. Adam, aux jours de son innocence et après sa chute, cultive la terre. Abraham est un patriarche qui habite et cultive les plaines de la Ghaldée. Moïse conduit pendant quarante ans les troupeaux de Jéthro, son beau-père. Gédéon bat son blé, quand l'ange du Seigneur lui commande d'aller délivrer Israël. Avant de recevoir sur son front

l'huile qui le fait roi, Saûl cherche les ânesses de son père, et David garde les troupeaux, lorsque Dieu l'appelle à remplacer Saûl. L'Évangile ne parle pas autrement que l'ancien Testament. C'est à la vie des champs que Jésus-Christ emprunte sans cesse ses paraboles, ses comparaisons, les images simples et touchantes qui éclairent sa doctrine. Il est le cep et nous sommes les branches. 11 est le semeur qui répand le bon grain de la vérité et de la grâce. Il est le père de famille qui sort de grand matin pour louer des ouvriers et les envoyer travailler à sa vigne. Il est le bon Pasteur qui connaît ses brebis et que ses brebis connaissent. Il compare son Eglise à une vigne, à un grain de sénevé — à un champ dans lequel l'homme ennemi a semé de l'ivraie — à une bergerie où il y a des brebis fidèles et une brebis perdue. Et dans un élan délicieux de sa miséricorde il se compare lui-même à la poule qui veut rassembler ses poussins sous ses ailes. Vous ne pouvez pas lire l'Evangile, sans y rencontrer l'évocation perpétuelle de l'idée agricole. Enhn, Messieurs, après avoir interrogé les poètes, les philosophes, les législateurs, l'ancien et le nouveau Testament,

Interrogeons notre histoire de France. Est-ce que chez nous l'agriculture ne tient pas une place tout à fait première? Est-ce qu'elle n'est pas pour nous une condition nécessaire de prospérité et de puis-

sance? Ce sont les moines agriculteurs qui ont fait la France. Ils allaient ces hommes prodigieux, le bâton, du voyageur à la main, la prière aux lèvres et Dieu dans le cœur, ils allaient parmi les contrées sans route et les forêts impénétrables. A nos ancêtres barbares et fils de barbares, ils annonçaient l'Évangile, c'est-à-dire la vérité moralisatrice et civilisatrice, et, en même temps, ils enseignaient comment on enrichit la terre, comment on en multiplie les ressources en la cultivant avec méthode. Entre un sermon et une prière, ils travaillaient de leurs mains et joignaient ainsi l'exemple au précepte. Par eux la hache ouvrait des cclaircies dans l'épaisseur des bois, et la charrue préparait les sillons à recevoir la semence du blé. Et de la sorte les moines laboureurs, obscurément et lentement, faisaient la France. Nous vivons de ce passé. Messieurs, ne l'oublions pas. La France est essentiellement un pays agricole... Et lorsque les populations rurales fuient le travail des champs et sont entraînées vers les villes par l'ambition et la soif des plaisirs, c'est un malheur pour la France entière, parce que c'est un malheur pour l'agriculture. J'arrive ici à ma seconde pensée.

II. La. désertion des campagnes est une menace pour l'agriculture.

Elle la déprécie, elle la grève, elle Ténerve.

1° La désertion des campagnes énerve Vagricullure. Elle en diminue les produits. La terre pourrait produire plus qu'elle ne produit. Elle nourrit aujourd'hui un milliard et demi d'habitants. Si elle était cultivée dans toute son étendue, on a calculé qu'elle pourraiten nourrir treize milliards. LaFrance, si fertile qu'elle soit, pourrait-elle aussi produire davantage ? Non seulement elle le pourrait, mais elle le devrait. Elle devrait suffire à ses besoins, aux besoins de la consommation nationale. Or, assezsouvent elle n'y suffit pas. Elle est obligée de se procurer sur des marchés lointains, des quantités considérables de blé et de farine qui lui manquent pour compléter ses approvisionnements. Et ce fait coïncide précisément avec le déplacement et l'émigration vers les villes des travailleurs agricoles, avec la désertion des campagnes. Et puis la France devrait produire d'autant plus de blé, qu'elle a à compter avec une terrible concurrence internationale. Les terres vierges des Etats-Unis et du Canada, les pampas de l'Amérique du Sud, produisent le blé à 4 francs l'hectolitre, et ce blé nous arrive par les bateaux à vapeur moyennant un prix de transport insignifiant. L'agriculture française ainsi talonnée par l'étranger a donc grandement besoin de lutter, de se perfectionner, de se développer, de se faire vigilante et savante, de devenir progressive et intensive. Tout le monde le voit. Tout le monde le dit. Or, c'est juste à cette heure critique que

s'opère la dépopulation rurale, et que les bras manquent à l'agriculture. La désertion des campagnes énerve l'agriculture, diminue sa force de production, et la met sur le chemin de la décadence.

2" La désertion des campagnes grève l agriculture. Elle ne se contente pas d'en amoindrir les produits, elle en augmente les charges. La main-d'œuvre surabonde dans les villes. H y a acluellement à Orléans plus de deux mille ouvriers sans ouvrage. Dans les campagnes, au contraire, les hommes manquent... la main-d'œuvre est rare, et l'agriculteur se voit obligée de payer plus cher les services du charretier, du faucheur et du moissonneur. Avec cela l'ouvrier agricole devient exigeant, indiscipliné, arrogant, faisant le moins possible. Considérant le meilleur patron comme un ennemi, il n'accepte de lui aucun reproche, aucune observation, le quitte au moindre prétexte, et s'en va chercher à la ville n'importe quel emploi. Les ouvriers urbains sont trop nombreux. Les ouvriers agricoles ne le sont pas assez. Dans la France entière, malgré le perfectionnement des travaux et le secours puissant des machines, les bras manquent à l'agriculture, et, plus ils se font rares, plus leur salaire monte. C'est une loi économique fatale. La désertion des campagnes grève l'agriculture. Encore un mot.

lA DÉSERTION DES CAMPAGNES 269

3° La désertion des campagnes déprécie Cagriculture.

Elle déprécie la terre. La valeur de la terre s'amoindrit tous les jours. En vingt ans elle a presque diminué de moitié. C'est un vrai malheur. C'est un amoindrissement substantiel de la richesse nationale. C'est un phénomène important. J'y reviendrai. A un autre point de vue, la désertion des campagnes est peut-être encore plus désastreuse.

Elle déprécie le métier d'agriculteur. Elle déprécie le travail manuel. Attention, Messieurs! c'est mauvais signe que le travail manuel subisse une dépréciation. Le travail manuel est le lot des quatre cinquièmes au moins de l'humanité. Le travail manuel est noble. Que dis-je? le travail manuel est divin. Voyez donc le Christ ouvrier, le Christ apprenti de Joseph ouvrier. Le Christ n'a pas voulu être un rêveur, un intellectuel, mais bien un artisan. Ses chères mains se sont meurtries au dur maniement de l'outil. Il s'est incliné pendant des heures entières sur un bois vil. 11 a fait sa journée et gagné son pain à la sueur de son front. 0 mystère ineffable et sublime! Pourquoi Jésus, vous le roi de la terre et des cieux, vous le roi des anges et des saints, pourquoi avez-vous travaillé de vos mains comme les pauvres enfants du peuple? Pourquoi, Messieurs? Est-ce que vous ne le devinez pas? Le Christ a choisi le travail manuel pour le réhabiliter, pour le consacrer, pour le diviniser. Le

Christ s'est fait ouvrier pour relever la grande nation des travailleurs. Rois de la terre, grands du monde, hommes d'opulence, de faste et de loisirs, artistes, littérateurs et savants, le Christ n'a pas voulu vous ressembler. Il est allé au plus bas de l'échelle sociale, et par un a fortiori sublime il a prouvé que le travail manuel était digne de l'homme puisqu'il était digne d'un Dieu. Arrêtons-nous, Messieurs, sur cette grande leçon. Elle mérite toute notre attention et tout notre respect!

Amen!

ONZIEME CONFÉRENCE

II. Les Conséquences (suite) Q''LA BIMUNITION DE LA RICHESSE P UBLIQ UE

Messieurs,

La désertion des campagnes est une menace pour l'Agriculture. Gela vous laisse peut-être froids et indifférents, vous autres habitants des cités. Prenez garde. La décadence du village a son contre-coup à la ville. Le marasme de l'agriculture produit dans la nation une diminution de la richesse publique. Voulez-vous qu'aujourd'hui nous considérions ensemble ce problème intéressant? C'est un problème d'ordre matériel et économique. Mais nous ne sommes pas des anges. Nous avons un corps, et la religion, pour mieux sanctifier et sauver nos âmes, a le droit et le devoir de se préoccuper de nos besoins temporels.

Je dis donc, Messieurs, que de la décadence de l'agriculture résulte une diminutionde la richessepublique. Pour prouver cette assertion aussi clairement que possible, je vais 1° Etablir, 2° Discuter un fait.

I. J'établis le £ait que voici. Nous assistons de nos jours à une transformation de la richesse publique.

On distingue, vous le savez, deux sortes de richesse : la richesse foncière et la richesse mobilière. La richesse foncière consiste en fonds de terre et en maisons, et la richesse mobilière consiste en or, en argent, en titres de rente, en actions et en obligations, et en effets de tous genres. La richesse foncière repose sur le sol. La richesse mobilière gît dans des métaux et des papiers de convention.

Autrefois^ je veux dire antérieurement à notre siècle, la richesse foncière était seule en faveur. La terre était préférée à tout. La richesse mobilière existait à peine. Il n'y avait pas de titres, pas d'actions, pas d'obligations, pas ou presque pas d'emprunts d'Etats ou de villes, nul de ces papiers qui constituent la plus grande part des fortunes modernes. Il suffit de tous les vieux inventaires pour voir que nos aïeux n'ont rien connu de tel. Cependant déjà au xvni* siècle on se précipite sur les billets fiduciaires et sur les monnaies représentatives, et Gondiilac combattant cette tendance qu'il appelle une méprise écrit: « Vous croyez donc qu'un million en or et en argent est une plus grande richesse qu'un million de productions, ou qu'un million de matières premières mises

en œuvre? Vous en êtes encore à ignorer que les productions sont la première richesse ! » Depuis ('ondillac nous avons raarctié. L'opinion s'est de plus en plus prononcée en faveur de la richesse mobilière.

Et de nos jours, surtout dans ces trente dernières années, la richesse foncière et territoriale a subi une déchéance considérable. Les valeurs fiduciaires ont pris une extension énorme, et la valeur de la terre s'est amoindrie. Le sol est de moins en moins estimé, demandé, recherché, et les capitaux qui le fécondaient sous forme d'engrais, de bétail, de bâtiments bien entretenus se retirent, disparaissent, et vont s'engouffrer dans des valeurs d'État ou dans des valeurs industrielles plus ou moins authentiques. Ecoutez là-dessus M. Gabriel Hanotavx qui écrivait ces jours-ci: « Le bourgeois a tourné ses vues vers les revenus réguliers, les coupons faciles à détacher, l'accroissement automatique des capitaux, le jeu décevant de la Bourse et de la coulisse. Il a vendu son bien pour acheter du papier. Le paysan lui-même souvent en a fait autant. Il n'y a guère d'inventaire rural où l'on ne trouve aujourd'hui du gaz de Madrid, des chemins de fer de Saragosse, quand ce n'est pas des mines d'or du Panama. Tout cet argent déserte la terre. Une réclame assourdissante a pénétré jusque dans le fond de nos derniers villages. Elle vise le bas de laine; ell( 'e capte,

PLAIES SOCIALBS. — 18

10 tente par l'espoir des gros revenus, acquis h peu de frais, sans travail, et à peu de risque, ajoute-t-on. 11 résiste d'abord, puis il s'entrouvre; l'argent tombe, et le lopin de terre, qui n'est pas défendu, lui, se couvre de la brousse qui le reprend ».

Voilà le fait, Messieurs, auquel nous assistons.

11 n'est pas contestable. La richesse publique se transforme. La richesse mobilière augmente et la richesse foncière diminue. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Est-ce un signe de prospérité ou un phénomène inquiétant ?

IL Je discute le fait après l'avoir établi. La question est intéressante, mais difficile, délicate. Je vais tâcher de la résoudre. Donnez-moi toute votre attention. La progression de la richesse mobilière au détriment de la richesse foncière est-elle un indice de prospérité ou un phénomène inquiétant? Je pense que c'est plutôt un phénomène inquiétant, et je le prouve.

1" La richesse mobilière n^ est pas la vraie richesse d'un pays.

Sans doute elle a de grands avantages. Elle est utile. Elle circule de main en main, de la campagne à la ville, d'une ville à une autre^ ville, d'un peuple à un autre peuple, d'un bout du monde à

l'autre. Elle facilite les échanges. Elle rend des services signalés. On ne pourrait guère s'en passer — avec cela, elle est très commode. Elle n'exige de celui qui la détient aucun autre souci, aucun autre exercice que celui de détacher des coupons et, d'un pied léger, de passer au guichet. La richesse foncière est bien plus laborieuse à gérer, à conserver, à exploiter. Mais si la richesse mobilière a des avantages certains, elle a aussi

Des inconvé7iients majeurs. 1° D'abord elle est aléatoire. Un voleur peut vous dérober votre or, votre argent et vos papiers; il ne peut pas vous enlever votre champ ou votre maison. Les valeurs mobilières sont on ne peut plus fantasques. Elles ne tiennent qu'à un fil. Elles sont à la merci du moindre incident. Elles reposent sur le crédit qui va et qui vient comme le souffle du vent..! Et puis 2° la richesse mobilière n'est pas toujours ino/fensive au point de vue national et patriotique. Car de quoi se compose-t-elle, partiellement du moins, sinon de sommes prêtées à l'étranger pour perfectionner ses armements et construire des chemins de fer? La richesse foncière a une patrie. La richesse mobilière n'en a pas. Et enfin 3" en soi la richesse mobilière est stérile et factice. On cultive une terre, on exploite un domaine, on habite une maison. Voilà des objets réels et des matières productives. Les biens en nature ont une valeur intrinsèque et

276 CONFÉREISGES AUX HOMMES

substantielle. L'or, l'argent et les papiers sont par eux-mêmes stériles et improductifs. La richesse mobilière n'a qu'une valeur extrinsèque et conventionnelle.

Faut-il donc approuver sans restriction la transformation qui s'est faite dans notre siècle de la richesse publique, la progression de la richesse mobilière et l'amoindrissement delà richesse foncière? Faut-il voir là un bien, un indice de prospérité? Non. La richesse mobilière n'est pas la vraie richesse d'un pays. J'affirme et je vais prouver que

2° La richesse foncière est la vraie richesse d'un pays^ et surtout d'un pays comme le nôtre.

Pour ne pas m'égarer dans un tel sujet, je vous apporte le témoignage de deux hommes, bien différents d'éducation, de costume et de situation, d'un académicien et d'un cardinal. Ecoutez d'abord l'académicien HanotauxK II écrit : « II serait temps de revenir un peu vers ce qui fut le fond de la vie de nos aïeux et qui reste bien le fond et le tréfonds de la vie de l'humanité. Si peu qu'un homme sérieux, un père de famille, s'y appliquât, il trouverait aujourd'hui dans l'acquisition d'un domaine ou d'une propriété rurale, des sécurités, une solidité, un agrément et même un revenu que les valeurs mobilières sont mainte-

1. La citation d'Hanotaux se trouve dans les Annales politiques et littéraires du 18 novembre 1900.

liant loin de donner. Il y trouverait pour ses heures de loisir et pour sa vieillesse la certitude du repos — pour sa famille un lien solide où asseoir la pierre du foyer — et puis peut-être, non loin, près du clocher d'ardoises, un endroit où dormir tranquille sans être dérangé par les travaux de quoique métropolitain. Et tout cela vaut bien, en somme, le 3 0/0 douteux que rapportent les valeurs à lots et les fameux dividendes promis par ces mines d'or, qui font, en attendant, comme chacun sait, le bonheur du Transvaal ».

Ecoutez maintenant un cardinal, le cardinal Bourret ' ; il est encore beaucoup plus explicite que l'académicien Hanotaux : « En général la richesse ne vient point des artifices de vente et d'achat, des jeux de banque, des valeurs de portefeuille. La richesse vient du sol. Le reste n'est que de la mise en œuvre ou de la représentation. Celui-là est riche et rend les autres aisés qui fait pousser l'herbe des champs, qui creuse le sillon, et prépare les moissons qui le font vivre d'abord et de leur surplus font vivre les autres. Les champs n'étant plus cultivés, les bras manquant à l'agriculture, la pléthore dans la cité et le désert au village et à la ferme, c'est l'appauvrissement à bref délai et la consomption progressive

\ . La citation du cardinal Bourret se trouve dans son mandement Sur la désertion des campagnes.

de la fortune publique et de celle des partiiiuliers. Peu importent les dehors brillants de vos places publiques, ô bourgeois raffinés de nos cités orgueilleuses; peu me touche l'éclat de vos devantures, et le clinquant de vos maisons et de votre ameublement : au fond vous êtes des pauvres, vous vivez sur la valeur que représentent les denrées agricoles et les échanges qu'elles nécessitent ; mais le jour où la charrue s'arrêterait, oii le hoyau cesserait d'éventrer les guérets pour vous nourrir, vous péririez de faim avec tous vos papiers de crédit, tous les étalages de votre luxe et tous les objets plus ou moins bien étiquetés de vos magasins ! «...

Messieurs, il est difficile de dire plus vrai et de mieux dire. Et après avoir entendu les paroles d'un cardinal, vous me permettrez bien de répéter après lui que la vraie fortune d'un pays est dans la terre, que la vraie richesse d'un pays est la richesse foncière.

Et j'ajoute en plus que cela est vrai surtout pour la France, pour la France qui est essentiellement un pays agricole. Chez nous, plus qu'ailleurs, lorsque l'agriculture languit, la production en est diminuée et le pays tout entier souffre. Chez nous plus qu'ailleurs, l'industrie et le commerce, si prospères soient-ils, ne peuvent pas remplacer les produits essentiels que la nature réclame et que lessaintes Ecritures appellent si admirablement

la force du pain, robur partis, et le vin qui réjouit le cœur de l'iiomaie. Habitants des villes, vous en avez fait plus d'une fois la douloureuse expérience... une mauvaise année à la campagne se répercute dans la cité par un malaise général.

Conclusion.

Donc la désertion des campagnes affaiblit l'agriculture etestune faute économique, dont tôt ou tard la société porte la peine et expie le dommage. La désertion des campagnes est une cause directe de l'appauvrissement du pays et de la ruine de la richesse publique et privée. C'est comme le déboisement qui, à première vue, semble inofîensif et même salutaire, et qui en réalité est désastreux. La forêt se meurt. Nous n'avons plus darbres, et nous voilà réduits à demander du bois à la Suède, à la Norvège, à la Finlande, au Canada pour plus de 150 millions par an. Et puis les forêts remplissent des fonctions providentielles. Elles servent de paravent à tel pays placé peut-être à une grande distance — d'abreuvoir aux 50 vallées adjacentes — de mur d'appui à des terres qu'il est bon de laisser là — de rempart contre les inondations. Les paysans sont sur la terre de France ce que sont les forêts sur les flancs de la montagne. S'ils désertent leur poste, toute la nation en souffre, l'agriculture

s'épuise et la richesse publique diminue. C'est uniquement ce que je voulais vous dire aujourd'hui. La question, n'est-ce pas, valait bien la peine d'être traitée. Méritait-elle les honneurs de la chaire chrétienne? Pourquoi pas? Elle est très grave en elle-même, et elle touche aux intérêts les plus sacrés de la religion et du pays.

Amen.

DOUZIÈME CONFÉRENCE

II. Les Conséquences (suite) 7° LA PERTURBATION DE LA PAIX SOCIALE

Messieurs,

La désertion des campagnes est une menace pour TAgriculture, et par suite pour la richesse publique. C'est déjà grave, très grave. Cependant il y a plus et pire. La désertion des campagnes est un élément de perturbation sociale. Elle agglomère dans les grandes cités une masse de déclassés et de mécon tents, de déracinés et de déséquilibrés, qui sont une recrue toute prête pour la pêche en eau trouble, pour la guerre des classes et l'anarchie révolutionnaire. La désertion des campagnes est désastreuse au point de vue de la paix sociale. Je vais vous donner à méditer là-dessus : 1° des témoignages; 2° des faits ; 3° des conclusions.

L Les témoigTiag'es abondent. Je n'ai que l'embarras du choix. Je me contenterai de vous en citer seulement quelques-uns, émanés de personnages

très dissemblables. Je vous les cite. Vous en penserez bien entendu ce que vous voudrez.

Déjà au xvi^ siècle Charles-Quint écrivait au roi de France, François I" : « Mon frère, craignez d'amoindrir les corporations marchandes et industrielles qui sont les plus solides barrages aux flots écumeux de vos provinces, qui sans elles envahiraient Paris et briseraient votre trône... n'oubliez pas cette vérité, mon frère : les capitales où les classes nécessiteuses dominent par le nombre deviendront immanquablement le tombeau des royautés et des grandes nations ».

Un peu plus tard, Sully disait à Henri IV : « Sire, n'augmentez pas, vrai Dieu, le nombre du populaire dans Paris ». Qu'aurait dit le bon Sully, en présence du Paris de nos jours, qui compte plus de 3 millions d'habitants?

Au xvii^ siècle Colhert fait entendre à Louis XIV qu'il faut favoriser par de bonnes institutions, par des avantages particuliers le sort des cultivateurs, qui sont les pères nourriciers de la patrie, mais qui deviennent dangereux, lorsqu'ils abandonnent leurs campagnes pour venir à Paris échanger leur bêche contre le marteau de l'ouvrier ». Et inspiré par Golbert, guidé par son propre génie, Louis XIV dit : « Si Paris s'étend outre mesure, il pèse sur la France, parce qu'il enlève chaque jour à nos villes secondaires les ouvriers, et à nos campagnes les laboureurs ». Colbert et Louis XIV attiraient à Paris

la noblesse des provinces; ils avaient tort. Mais ils avaient raison du ne pas vouloir y attirer les masses populaires.

En 1750, Mirabeau esprit chimérique, mais parfois profond, disait en parlant de Paris : « Les capitales sont nécessaires ; mais si la tête devient trop grosse, le corps devient apoplectique, et tout périt ».

« 11 faut à Paris, écrivait Napoléon /", une organisation commerciale, industrielle et municipale, qui force le laboureur à rester dans sa campagne, et l'ouvrier dans sa ville secondaire. Car, si Ton s'endormait dans une fausse sécurité, dans moins d'un demi-siècle, Paris compterait plus d'un million d'habitants... alors gare l'explosion! » Aussi grand politique que grand capitaine Napoléon voyait juste.

Voilà des témoignages. Je pourrais les multiplier, à quoi bon? J'arrive tout de suite aux faits. Plus éloquents que les témoignages...

II. Les fa.its prouvent péremptoirement que la désertion des campagnes est désastreuse au point de vue de la paix sociale.

1" Ce n'est pas au village que naissent les révolutions.

D'abord au village on est attaché au sol, à un

coin de terre. Ce coin de terre, on le chérit parce qu'on le féconde de ses sueurs, parce qu'on y voit naître et gz-andir ses enfants, parce qu'il couvre la cendre des ancêtres ; on est stable, et on est personnellement intéressé à la stabilité sociale.

Et puis au village on est dispersé chacun dans son hameau, dans sa ferme, dans sa métairie, on échappe à l'entraînement du milieu, à la contagion des passions ambiantes, à la fermentation qui s'empare facilement des foules agglomérées.

Avec cela au village on est absorbé par le travail quotidien. On gagne sa vie péniblement. On n'a pas le temps de prêter l'oreille aux apôtres du désordre, de s'agiter dans le vide, d'ourdir des complots. On dort la nuit, et on travaille le jour. On emploie toutes ses heures, on n'en gaspille aucune.

EYifm au village on est avisé. On a le jugement droit et l'habitude constante de considérer toute chose à la lumière des faits et au point de vue des résultats pratiques. On est éloigné de toutes les innovations dont on ne saisit pas l'évidente utilité. Quand il n'est pas perverti par une instruction frelatée, le paysan dédaigne souverainement la folie des utopies, les passions, les rêves, les délires des écoles et des sectes... et les pieds sur la terre, les deux bras sur sa charrue, la tête sous le beau soleil de Dieu, il garde, au milieu des lois calmes, simples, immuables de la nature, l'humilité, la sérénité, et le bon sens.

Voilà quatre-vingts ans que rien ne s'assied parmi nous. Tous les vingt ou trente ans tout craque, lout croule. Or, ce ne sont jamais nos paisibles populations des campagnes qui ébranlent la nation.

2° C'est dans les grandes cités, dans les capitales^ que fermentent et éclatent les révolutions. Là, en eiïet, dans les grandes cités, que trouvons-nous? Nous y trouvons tous les éléments de la perturbation sociale : la misère agglomérée, la misère incomprise, la misère surexcitée.

La misère agglomérée. Si parfaite que devienne la société, nous pouvons être certains. Messieurs, qu'il y restera toujours beaucoup d'inguérissables malheurs. Nous n'arriverons jamais à supprimer tous les excès, à sécher toutes les larmes. Le globe est pauvre : en le travaillant avec acharnement, il donnera quelques richesses déplus, pas assez pour satisfaire lout le monde. La misère est invincible. Elle suinte de l'humanité comme l'eau d'un vieux mur... Mais ce qu'il y a de terrible, c'est que dans les grandes cités la misère est agglomérée. Le nombre excessif des ouvriers urbains établit entre eux une concurrence qui les appauvrit tous, et toutes ces souffrances juxtaposées s'exaspèrent les unes les autres jusqu'à la convoitise et à la fureur. Et puis généralement dans les grandes cités se rencontre non seulement la misère agglomérée, maïs

La misère incomprise. Voyez à Paris et ailleurs

ces millions d'hommes venus de la province, venu» de la campagne, qui espéraient trouver un peu de bonheur et qui n'ont cueilli quî des épines. Les voilà humiliés, dépourvus de tout, endoloris. S'ils avaient de la religion, ils comprendraient pourquoi il y a des petits, pourquoi il y a des pauvres, pourquoi il y en a qui souffrent, et rien qu'en regardant le crucifix aux longs bras amaigris, au front ceint d'épines, au corps couvert d'un haillon, au cœur meurtri, au visage sanglant, ils se sentiraient apaisés, soumis, résignés. Mais non. L'idée religieuse est éteinte à leurs yeux. Presque tous, en môme temps qu'ils ont les pieds dans la douleur, ont l'esprit dans les ténèbres. Pourquoi est-il nu? pourquoi est-il pauvre? pourquoi travaille-t-il ? pourquoi souffre-t-il? pourquoi lui plutôt qu'un autre? Déchristianisé, paganisé, matérialisé, le prolétaire ne sait plus le secret du grand mystère de la douleur. Inexpliquée, incomprise, sa douleur se change en haine. 11 regarde la société, et il lui montre le poing. Ajoutez à cela que dans les grandes cités

La misère est surexcitée sans cesse par des influences perverses, par des journaux impies, par des romans profondément immoraux, par des discours antireligieux et antisociaux. A l'ouvrier, au pauvre, au miséreux, les politiciens sans conscience et les journalistes véreux répètent qu'il n'y a pas de Dieu, pas d'au-delà — que la vie présente est tout et que

la vie future n'est rien — que l'homme ici-bas n'a qu'un but : être à son aise, s'amuser beaucoup, peu travailler, ne pas souffrir, jouir, jouir encore, jouir quand même — que le devoir n'est qu'un mot vide — que la religion, la famille, la propriété, le pouvoir ne sont que des balançoires — qu'il n'y a ni Dieu dans le ciel, ni maître sur la terre. Surexcité par de telles doctrines, que voulez-vous que devienne un peuple? Il se décide à conquérir le bien-être à tout prix. Il demande les biens présents, le plaisir, et l'instrument du plaisir, l'or. Il tend vers l'assiette au beurre ses mains crispées. Et un beau jour, dans une heure de colère, il se précipite sur les barrières impuissantes qui protègent la société, et il les brise comme du verre! C'est ainsi, Messieurs, que se produisent dans les capitales les grandes catastrophes qui détruisent la paix sociale par le fait de la misère agglomérée, de la misère incomprise et de la misère surexcitée. Je n'ai pas la prétention d'annoncer l'avenir. Je raconte simplement le passé. Je vous ai présenté des témoignages et des faits. Il me reste à vous offrir

m. Des conclusions.

i° La vie des nations n'est pas dans les capitales. Les capitales, dit-on, sont la tête, le cœur du pays; là se trouvent les grandes lumières, les hautes in-

fluences, l'élite de la société. La vérité est que les capitales sont des foyers de sottise et de corruption, et que l'élite de la société y serait tout de suite dévorée, le jour où disparaîtrait l'armée, noble expression de l'esprit des provinces. Grâces en soient rendues à Dieu, le Père des peuples, le génie de la centralisation n'a pu encore réaliser son infernale devise : mouler les nations à l'image des capitales. Au-dessous de la nation factice, de fabrique moderne, centralisée dans les grandes villes, qui vit de bavardages, d'intrigues, de bouleversements, et qui croit tout mener parce qu'elle se démène beaucoup... il y a la nation vraie, de formation chrétienne, qui vit de ce qui fait vivre les peuples : foi, moralité, travail. Au-dessous des cités tumultueuses et tapageuses, il y a un peuple qui ne fait pas de bruit, mais qui fait de la besogne, qui bat l'enclume et qui retourne la terre. Les Etats seraient irrémédiablement perdus, si les provinces n'opposaient pas aux folies et aux vices des capitales la barrière du bon sens et des vertus qui sauvent les peuples. La vraie vie des nations est à la province et dans les campagnes. Seulement, attention ! J'ai à vous présenter une seconde conclusion.

2° Ne laissons pas déchristianiser les populatio?is rurales. Que je vous cite une parole de Taine. Il dit : « Par un recul insensible et lent, la grosse masse rurale, à l'exemple de la grosse masse

urbaine, est en train de redevenir païenne ». Et il ajoute aussitôt : « Et cela est plus grave pour la nation que pour l'Eglise ». Il a raison. La grosse masse rurale, c'est le fond de la nation, et, si elle se paganise, gare à la nation! ne souffrons pas qu'on enlève au paysan la foi de ses pères. Quand il ne restera plus dans ces hommes bons et simples la moindre trace de l'Evangile et qu'on les aura purgés et expurgés de toute religion, je ne sais pas trop, ou plutôt je sais bien ce qui arrivera. Ce sera le culte du sabre substitué au culte du Christ, et, comme on peut tout faire avec des baïonnettes excepté s'asseoir dessus, ce sera l'anarchie universelle dans l'universelle impiété. iVbn, non^ cela n'arrivera pas. Il y aura des chrétiens tant qu'il y aura des souffrants, et la religion du Christ vivra parce que notre peuple ne veut pas mourir.

Amen!

TJIETZTÈME CONFÉRENCE

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