‹ Nos plaies socialesChapitre 69 sur 133 · L'AVENIR DE LA PATRIE COMPROMIS · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE LA PATRIE COMPROMIS

Messieurs,

La désertion des campagnes est une plaie sociale qui a de terribles conséquences. J'ai essayé de vous les énumérer. Je n'ai pas tout dit, et je pourrais continuer longtemps encore. Mais je dois me borner, et je vous signale aujourd'hui un dernierrésultat de la désertion des campagnes. Elle compromet Tavenir de la patrie, dont elle amoindrit la puissance militaire.

L'armée est un élément essentiel de la vie nationale. L'administration centrale du ministère de la guerre produit plus que toutes les usines de France : elle produit l'armée. Et l'armée produit plus que toutes les machines de l'univers; car elle produit la sécurité publique et l'honneur de la France. — Que serait la France à l'intérieur, quelle place tien- <lrait-elle dans le monde, si elle n'avait pas d'armée? Elle serait un peuple fini, et l'étranger pourrait venir à chaque heure fouler son sol et dévorer sa substance. — Que serait la France à l'intérieur, quelle physionomie prendrait-elle, si elle n'avait

pas d'armée? Elle serait un chaos. Quelquefois le soldat est sorti de Paris ; il sortait par une porte, la misère et la honte entraient par l'autre. Supprimez l'armée, et à l'instant même, comme par enchantement, les capitaux seront consignés dans les coffres, les magasins se fermeront, les rues deviendront désertes, les étrangers prendront leurs passeports, et on entendra les intellectuels consternés dire tout bas : Quand donc les soldats reviendront-ils? — L'armée coûte cher. Oui, mais la révolution et l'invasion coûtent plus cher encore. Le dernier soldat d'infanterie est un énorme capital qui produit la confiance et la paix, et partant la richesse. Il n'a qu'un sou dans sa poche, il met des millions dans la vôtre. Non, l'armée n'est pas improductive. Elle produit la sécurité publique et l'honneur de la France. L'armée est un élément essentiel de la vie nationale.

Il faut à la patrie une puissance militaire imposante par le nombre, par la vigueur, par la bravoure. Or, à ce point de vue, la désertion des campagnes est désastreuse. Vous allez voir.

I. La première qualité nécessaire à notre armée, c'esiJe nombre.

De toutes parts aujourd'hui on demande des soldats, partout on enrégimente les multitudes, •omme si le monde devait finir demain dans une

300 GOiNFKRENCES AUX HOMMES

immense étreinte de haine. On mobilise des peuples entiers. Le sacerdoce lui-même n'est pas épargné, et les lévites sont appelés comme les autres à faire partie de nos innombrables légions. A tort ou à raison, le monde ne veut plus être qu'un soldat sous les armes.

Or , qui donnera des recrues à l'armée? qui donnera des soldats à la patrie? Pas la ville autant que le village; plus abondamment, en tous cas, l'ouvrier des champs que l'ouvrier de la mine et des grandes fabriques urbaines où l'on étouffe dans la chaleur et dans la fumée.

Messieurs, voici une grosse question que je soumets aux méditations de votre patriotisme. L'incrédulité, la corruption, l'habitude de chercher le plaisir sans accepter la peine, la diminution de la foi et l'égoïsme grandissant rendent de plus en plus lourds et de plus en plus redoutables les devoirs sacrés de la paternité. La vertu et la fécondité du sang s'en vont d'un même pas. En même temps que les âmes défaillent, les sources de la vie se tarissent. Une stérilité voulue dépeuple la France, et la livre mathématiquement aux armées étrangères, à une époque que la lourde main de la statistique peut déjà écrire en chiffres de deuil. La Russie s'avance au centre de l'Asie et touche aux murs de Constantinople . V Angleterre , maigre l'étroitesse de son berceau, couvre de ses riches colonies l'Océanie et les Indes et déploie son dra-

LA DESERTION DES CAMPAGNES 30 i

peau à tous les coins du monde. Les États-Unis sortent de leur ruche bourdonnante, et dès maintenant inquiètent la vieille Europe. V Allemagne multiplie ses formidables armées. En vingt-cinq ans, de 1874 à 1899, elle a passé de 41 millions d'habitants à 54 millions, soit une augmentation de 14 millions. Et nous? Dans le même laps de temps, nous avons passé de 37 millions à 38 millions, soit une augmentation de 1 million. Depuis treize ans, le nombre des naissances en Allemagne est double de ce qu'il est en France. Donc, dans sept ans, ce pays aura deux fois plus de jeunes hommes, deux fois plus de conscrits que nous. Au lendemain de la guerre, il y en avait un nombre à peu près égal. Qu'en dites-vous, Messieurs? N'y a-t-il pas là pour l'avenir une perspective terriblement inquiétante au point de vue national français? Notre population diminue, et, pour enrayer cette effroyable décadence, ne trouvez-vous pas qu'il serait temps de revenir, enfin, au seul remède véritablement efficace, je veux dire à la Religion^ qui enseigne à l'homme l'observation loyale de la loi de Dieu, et qui du même coup sauve les âmes et les peuples, les âmes de la damnation et les peuples de l'anéantissement? Chose étrange ! c'est précisément contre ce remède que des sectaires élèvent toutes les entraves possibles. Comprenez-le, Messieurs. Les coups portés à la religion sont des blessures faites à la patrie. Avançons.

II. La seconde qualité nécessaire à notre armée, c'est la vigueur»

On a dit que la nation la plus forte était celle qui, à un moment donné, pouvait mettre le plus d'hommes sous les armes. C'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait vrai. A quoi servirait, en effet, d'avoir beaucoup de soldats, si ces soldats étaient débiles, efféminés, peu aptes à remuer l'épée et à supporter les dures fatigues du métier militaire? Si ces soldats étaient décimés par les privations et les maladies, par les premières épreuves de la guerre, avant même d'affronter une seule fois le feu de l'ennemi? Une armée vaut moins par le nombre que par la vigueur de ceux qui la composent. Non numerantur sed ponde rantur.

Or, le soldat robuste, n'est-ce pas principalement l'homme des champs, le fils de la ferme et l'habitué des travaux qu'elle exige? Celui qui de bonne heure a vécu en plein air, lutté avec les éléments, supporté les vents et la pluie du dehors, assoupli ses reins aux fardeaux agricoles et façonné ses pieds à la marche par les chemins raboteux... celui-là supportera mieux les fatigues militaires que le citadin. Il résistera mieux aux intempéries des saisons et aux exigences du service. Il tiendra mieux la campagne, et il aura par là même le cœur plus ferme devant l'ennemi, et la main plus

LA DESERTION DEà CA-MIMG.NE:< 30;j

solide pour parer ses coups ou pour les porter à qui les lui destinait.

Les conseils de révision attestent que là où l'industrie est la plus florissante, l'espèce humaine décroît et se consume, minée par les scrofules et la phtisie.

Et les chefs militaires sont unanimes à nous dire que la sobriété, l'amour du travail, la vigueur physique et l'endurance se trouvent plutôt dans les races neuves et bien portantes de la plaine et de la montagne que dans les races affaiblies des grandes cités et de l'usine.

La nation est donc intéressée à favoriser la vie rurale pour multiplier et viriliser ses soldats. La désertion des campagnes est un danger pour notre puissance militaire. Elle amoindrit le nombre et la vigueur des défenseurs de la patrie.

III. La troisième qualité nécessaire à notre armée, c'est ia bravoure.

Il ne suffit pas à un peuple d'avoir beaucoup de soldats vigoureux. Il lui faut beaucoup de soldats valeureux et braves. Une armée n'est pas un amas de géants. C'est un grand corps animé par une grande âme. Et pour que le soldat soit brave, il doit avoir une foi et un intérêt. Il doit tenir à quelque chose ici-bas, et il doit attendre quelque

chose là-haut. S'il a ici-bas un sol aimé à défendre, et s'il a là-haut un bonheur éternel à conquérir, volontiers il sacrifie sa vie. Les anciens capitaines, quand ils voulaient agir sur l'esprit de leurs troupes, leur montraient les autels et les foyers de la patrie. Pro aris et focis, leur criaient-ils. Et ce cri était habiluellement un cri de victoire.

Partout assurément le patriotisme compte ses dévoués et ses héros. Cependant peut-on espérer beaucoup de patriotisme de ces cosmopolites, qui sortent des quartiers mal famés de nos grandes cités, et qui sont presque sans autels et sans foyers? D'autels, ils n'en ont pas, et de foyers, guère plus. Ce sont des nomades, des internationaux, des sans feu ni lieu, qui roulent d'ici et de là, comme les cailloux que la mer remue sur les grèves... des déracinés, qui n'ont aucun berceau, ni aucune stabilité. Ils ne tiennent à rien, ils ne croient à rien.

Les habitants de nos campagnes, eux, tiennent à quelque chose, et parce qu'ils tiennent à quelque chose, ils sont plus disposés à aimer leur pays et à le défendre... Des défauts, des misères morales, certes, ils en ont, et pas mal... mais ils conservent plus et mieux que les gens des villes l'amour du sol natal, le sentiment de la famille, le respect des traditions, l'ardeur au travail, la patience à subir l'inévitable loi de la souffrance, en un mot, le trésor de la sagesse du pays. Que si avec cela le

paysan garde dans son cerveau un peu sombre cette petite flamme d'idéal sur laquelle prétendent stupidement souffler les sectaires matérialistes, s'il reste croyant, fidèle à Dieu et à sa religion, il fait un soldat superbe. Son courage s'exalte dans les périls, et son patriotisme est invincible. Voyez les lioers. Quels laboureurs et quels soldats ! Ils font létonnement du monde. Cette poignée de paysans ébranle la toute-puissante Angleterre.

Rien de plus grand, rien de plus beau dans nos sociétés modernes que le paysan transformé par la loi en soldat!

Pauvre, il protège la richesse. Ignorant, il protège la science. Au moindre signe il traverse les mers et va mourir silencieux et résigné. A l'ombre de sa baïonnette, les uns s'enrichissent, les autres élèvent les monuments de la pensée, le siècle grandit, l'humanité marche.

Voyez-le, il avait une fiancée, et la loi les sépare. Il avait une famille, un champ, une maison, et la loi les lui arrache. Il était timide, et la loi le fait hardi. Il aimait le silence, et la loi le jette dans le tumulte. Il vivait en paix pour lui-môme, et la loi le fait vivre pour les autres. Qu'est-ce que cela, sinon la mise en pratique de la pensée chrétienne du sacrifice? Et cela vous explique pourquoi la carrière des armes a été, est, et sera toujours en honneur.

A?nen!

QUINZIÈME CONFÉRENCE

m. Les Causes

LES CAUSES VOLONTAIRES 1° On veut paraître

Messieurs,

Dans tous les siècles on a vu l'habitant des campagnes quitter son canton, sa commune, son village, sa métairie pour aller chercher fortune ailleurs. De tout temps le paysan, en proportiou plus ou moins grande, a eu l'ambition, a fait le rêve de devenir citadin... Mais ce qui ne s'était jamais vu jusqu'ici, c'est l'exode en masse, rendu facile aujourd'hui par la rapidité et le bon marché des communications. La campagne se dépeuple. Les laboureurs émigrent vers la grande ville. Nous avons constaté le fait, et nous en avons étudié les graves conséquences. Une question se pose maintenant. Quelles sont les causes de ce fait ? Essayons de résoudre cette question. Elle en vaut bien la peine.

Les causes de la désertion des campagnes sort ou nécessitantes, ou semi-volontaires, ou volontaires.

Etudions d'abord ces dernières. On déserte les campagnes parce qu'on le veut bien, c'est-à-dire par orgueil et ambition, par amour et recherche du bien-être, par espoir des gains faciles.

On veiU paraître... première cause de la désertion des campagnes. Laissez-moi vous signaler ce matin : 1° une maladie; 2" un châtiment; 3° une résolution.

Page 1