I. Une maladio
Entre beaucoup de maladies sérieuses qui affligent notre époque, il en est une qui me semble particulièrement dangereuse, aiguë.., c'est l'envie de paraître. Chacun veut bâtir un château au sommet des monts, près du soleil. Nul ne veut planter sa tente dans la modeste obscurité de la vallée. Et, comme le séjour à la campagne et les travaux de la campagne sont essentiellement humbles, silencieux, inaperçus, tout le monde veut quitter la campagne pour aller dans les villes où la vie est décorative, tapageuse, voyante. C'est une vraie maladie.
Le paysan voit le fonctionnaire, l'employé, le simple ouvrier urbain mettre le dimanche de beaux habits, tandis que lui, homme des champs, n'a qu'une blouse qui lui donne un air gauche et qui prête au ridicule. Pourquoi ne sortirait-il pas de sa
condition, afin d'être mieux considéré? pourquoi ne prendrait-il pas une physionomie bourgeoise comme tant d'autres? pourquoi ne deviendrait-il pas un homme comme il faut, un Monsieur, au lieu de rester indéfiniment un manant et un villapjeois ?
V ouvrier rural rêve les grands chantiers, les grandes usines, les industries qui ont une sorte de façon artistique. Il se croit déshonoré, si son marteau frappe toujours sur l'enclume vulgaire d'un forgeron de village, quand il pourrait à la ville s'en servir plus utilement. Il se croit diminué, s'il continue à servir dans la métairie, quand il voit le camarade qui revient de la ville ou de la grande agglomération industrielle avec des airs de mépris et un langage où il entend bien affirmer sa suprématie et sa suffisance.
Le jeune campagnard arrive de la caserne. II a vu la ville, ses beaux trottoirs, ses rues spacieuses toujours propres, ses magasins toujours reluisants, et il éprouve de la répugnance à rentrer dans sa ferme qui sent le fumier. Il reste donc à l'armée avec l'espoir de porter de beaux galons, ou bien il cherche une place dans la cité. Cette place ne lui donnera parfois que du pain bis, mais il s'en contente, parce que du moins il peut échanger sa blouse pour un joli veston, arrondir sa personne et faire le Monsieur. Quelle joie de ne plus habiter une chaumière noircie par la fumée... de voir des murs bien blancs, une chambre bien plafonnée!
La fille des champs^ elle aussi, sent ses occupations grossières lui répugner. Elle aura à la ville, pense-t-elle, une toilette de meilleur goût et des mains plus blanches. Elle verra des édifices splendides, elle vivra avec des personnes distinguées. Elle se déniaisera. Elle sera élégante et belle. Et ce désir insensé de paraître est une maladie qui sévit sur
Les farents autant que sur la jeunesse. Aveuglés par l'orgueil, ils rêvent pour leurs enfants des positions brillantes. Au prix de sacrifices écrasants pour leur modeste fortune, ils poussent leurs fils à des études dont les résultats trahissent souvent toutes leurs espérances. Ils veulent pour leurs filles une instruction qui n'est point en rapport avec la situation de leur famille et avec les travaux qui leur sont destinés. Pour que son fils devienne un Monsieur et sa fille une demoiselle, le petit paysan sacrifie son modeste lopin de terre ou son échoppe. Que lui importe? Son ambition est satisfaite. Il voit son garçon avec des habits d'une coupe plus relevée que celle de ses camarades. Il voit la toilette de sa demoiselle exciter l'envie de toutes ses compagnes d'école et de catéchisme... voilà la maladie qui sévit sur les campagnes et qui les dépeuple : l'orgueil et l'ambition. On veut paraître.
Mais toute médaille a un revers, et l'orgueil en particulier se paie par des déceptions cruelles et des humiliations profondes. Je viens de vous signaler une maladie. Que je vous signale maintenant
3i0 CONFÉRENCES AUX HOMMES