LETTRE DE M. L'ABBÉ LEMIRE XVII
ciences une action très puissante et très efficace. C'est à provoquer cette action chez les catholiques et les prêtres que tendent vos conférences, mon cher Cure'; on ne peut que vous souhaiter des lecteurs dociles comme vous avez eu des auditeurs attentifs. Car vos allocutions sont un traite\ plus qu'un traité, elles sont une puissante et convaincante exhortation.
Je VOUS soupçonne un peu d'être terrianiste, mon cher Monsieur Gibier. Vous êtes, je le sais, un des plus anciens curés d'Orléans. Votre me de prêtre s'est passée presque tout entière dans cette ville. Vous parlez, vous écrivez pour des citadins. Vos relations sont avec eux seuls. Et cependant je surprends chez vous de vieilles tendances paysannes, je devine d'indestructibles sympathies et d'invisibles liens qui vous attachent à la campagne et à ses habitants, à la terre et à ses fruits. Le parfum des grands blés mûrs de la Beauce et la fragrante odeur des vignes prochaines vous suivent jusque dans votre presbytère. Vous aimez les forêts et les fleurs, et il me semble que vous en transporteriez volontiers les plus beaux arbres et les plus brillantes tiges dans les murs d'Orléans.
Or, vous regardez la campagne si chère, et vous la voyez abandonnée par d'autres qui la quittent avec moins de raisons que vous n'avez eues pour la quitter vous-même.
Est-ce que je surprends, dans vos pages d'aujourd'hui, la nostalgie du sillon où. vient de passer le bœuf furnant escorté par la bergeronnette y de la haie parfumée par les
XVin CONFÉRENCES AUX HOMMES
ronces et où bourdonnent les abeilles, du toit de chaume qui exhale dans la splendeur du couchant sa colonne grise de fumée?
Quoi qu'il en soit, après douze ans de conférences sur des sujets de ville, vous vous êtes dit : il faut penser à la campagne, à cette fournisseuse d'hommes, à ce grenier de moissons. Elle est désertée par. ses enfants ingrats. N'y aurait-il point là une plaie sociale à signaler, à guérir? Et avec un tendre amour pour V absente, vous avez parlé d'elle. Vous avez entrevu ses mérites dans le lointain de vos souvenirs, et vous les avez célébrés avec la tendresse secrète de quelque intime regret. Loin de moi de vous en faire un reproche !
Je crains seulement en vous écoutant de m'entendre moi-même. Je crains de louer ce que vous dites, parce quil me semble que Je l'aurais dit volontiers pour mon propre compte. Partisan déclaré du bien de famille insaisissable, fondateur et rédacteur de la Revue du Coin de Terre et du Foyer, propagateur des Jardins Ouvriers, représentant d^une circonscription principalement rurale, fils et frère de paysans, comme vous, je retrouve tout ce que j'aime dans les pages de votre livre.
Ami, je le répète, j'ai peur d'avoir tout juste pour ces pages-là des préférences trop personnelles, et de céder en les louant à un attrait du cœur.
Et alors je me prends à vous poser des questions. Je deviens défiant et précautionneux. Et je vous dis: « Monsieur le Curé, croyez-vous que la religion soit m,ieux pratiquée aujourd'hui dans les campagnes que dans les villes ? Croyez-vous qu'on soit plus généreux, plus désintéressé, plus probe, plus bienfaisant? Les vices se sontils arrêtés aux banlieues de vos cités ? La dépopulation