III. On a tort
1° Car, si la vie des champs a des duretés incontestables, elle a aussi des avantages très précieux. On travaille fort à la campagne, mais on y a des joies qui ne sont point à dédaigner et qui consolent de bien des fatigues : la joie de la santé sous le soleil qui resplendit, au sein de l'air pur qui vivifie
— la joie de l'indépendance dans une demeure pelite et humble, mais qui ne doit rien à personne
— la joie de la vie de famille, sous le toit qui abrite les parents, les enfants et les aïeux, près du champ de la paix où reposent les cendres des ancêtres, à l'ombre du clocher natal, qui rappelle les grands anniversaires du foyer — la joie enfin de la bonne conscience, des traditions pieuses et des fortes vertus, qui sont le meilleur remède contre les calamités du sort... Oui, vraiment, la viedes champs a sa part, sa large part de joies pures, de satisfactions vives et de vrai bouheur. On a tort delà dédaigner.
2" Sans doute la vie urbaine a des charmes, mais elle a aussi des inconvénients. On a raconté jadis, vers la fin de l'Empire, qu'un personnage de l'intimité des Tuileries aurait dit avec expansion: « Je ne sais pas si cela durera longtemps, mais nous nous serons bien amusés ». Hélas! cela ne devait pas durer longtemps, et après les années de plaisir arriva le déluge, un déluge de sang qui noya le
LA DÉSERTION DES GAMPAGxNES 321
régime, et la nation avec le régime. Ainsi en est-il des douceurs et des jouissances que l'on peut trouver à la ville» elles ont un revers. Elles se paient généralement par la rareté du travail, par l'insuffisance des salaires, par des périodes de famine, par des maladies inconnues à la campagne, par l'exagération des dépenses, et par de navrantes misères physiques et morales. Quoi de plus certain que les souffrances de l'ouvrier urbain? Un accident, une maladie, un chômage le réduisent à l'indigence. Celui qui a plus de trois enfants ne peut plus vivre de son salaire, il est à la mendicité. A la ville la lutte pour la vie est plus âpre et plus rude que nulle part ; les risques y sont plus grands comme plus profonde est la misère. L'idée que se font beaucoup de braves gejis de la campagne de l'existence urbaine n'est qu'illusion et mirage. Ils viennent chercher à la ville un peu plus de jouissances que dans les champs, et ils y trouvent moins de bien-être et des croix plus pesantes.
Conclusion.
Laissez-moi vous signaler en terminant la grande erreur qui règne sur ce siècle et qui abuse une multitude d'esprits tant à la ville qu'à la campagne. Citadins et ruraux, nous nous imaginons que l'homme est sur la terre pour jouir, rien que pour jouir. Ce serait vrai si Dieu n'existait pas, et si la vie
future n'était qu'une fable. Chacun n'ayant à se préoccuper que de soi-même et de sa félicité immédiate ici-bas, la sagesse serait de se procurer sur la terre la plus large part possible de plaisirs, de luxe et d'ivresse et de s'écrier sans vergogne : « Tout pour moi, rien pour les autres, après moi le déluge » ! Mais cela n'est pas vrai. La vie présente ^'est pas tout l'homme. Le ciel n'est pas fait que pour les anges et pour les moineaux. L'Evangilo n'est pas une vieille formule usée, une vieille chai son démodée. L'Evangile dit que le royaume du ciel souffre violence et qu'on le gagne à la sueur de son front. L'Evangile dit qu'il faut passer par la croix ici-bas pour entrer là-haut dans la gloire. Et quand l'Evangile ne le dirait pas, est-ce que la droite raison toute seule ne le dit pas? Est-ce que, aux yeux du simple bon sens, la jouissance illimitée n'est pas corruptrice, dissolvante, ruineuse pour les foyers et pour la patrie? Non, la jouissan 'ô à outrance n'est pas le but de la vie. Non, la jouissance à outrance ne vaut rien tant au point de vue naturel et humain qu'au point de vue surnaturel et chrétien. L'homme n'est pas sur la terre pour jouir, rien que pour jouir. Nous sommes ici-bas pour faire notre devoir coûte que coûte, pour servir Dieu au prix de mille sacrifices, et pour mériier de la sorte la vie éternelle que je vous souhaite à tous, comme je me la souhaite à moi-même !
Amen!
DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE