III. Les Causes (suite
LES CAUSES VOLONTAIRES
3** On veut gagner beaucoup d'argent sans beaucoup travailler
On déserte les campagnes : 1° parce qu'on veut paraître; 2° parce qu'on veut jouir; 3" parce qu'on veut gagner beaucoup d'argent sans beaucoup travailler.
Nous allons, ce matin, jeter un regard sur la nation et sur les populations rurales, et nous allons constater ici et là le même rêve, la même ambition : gagner de l'argent sans travailler... gagnei beaucoup d'argent sans beaucoup travailler.
I. Gagner de l'argent sans travailler,., c'est le rêve de beaucoup dans la nation.
Le xix" siècle vient de finir. Quel nom portera-t-il dans l'histoire ? On l'appellerait le siècle de l'ar-
gent, que je n'en serais pas étonné. Le dieu-argent, le veau d'or a tenu, en effet, une place considérable dans le xix* siècle. La spéculation financière, c'està-dire la pratique de gagner de l'argent sans travailler, a été élevée à la hauteur d'une institution, elle est devenue une fièvre populaire, et elle a grandement démoralisé la nation.
i° La spéculation financière a été élevée à la hauteur d'une institution.
Qui pourrait compter les machines financières qui ont été fondées depuis cinquante ans? Qui pourrait évaluer le nombre des victimes qu'elles ont faites, et le chiffre des rapines qu'elles ont impunément consommées? Le siècle dernier n'a eu qu'un Law, et il l'a cloué au pilori de l'histoire. Notre siècle a vu surgir de ces aventuriers malfaisants par centaines, et il les a graciés, quand il ne les a pas faits ministres ou députés.
Je sais bien que la spéculation financière fonc tionne sur toutes les places de l'Europe. Mais : 1° le mal de nos voisins ne guérit pas notre mal; 2** nulle part plus que chez nous ce moyen de s'enrichir n'a été en vogue. Et, pendant que la loi flétrissait tout citoyen qui prenait un porte-monnaie dans la poche du prochain, l'opinion tenait pour inviolable et digne de respect tout exploiteur chamarré de décorations qui appelait à lui, pour des entreprises hypothétiques, des millions dont il ne
rendait plus compte. La spéculation financière a été élevée à la hauteur d'une institution.
2' La spéculation financière est devenue une fièvre populaire.
Tandis que chez les autres nations elle demeure l'occupation des grands et des hommes d'affaires, chez nous elle s'est insinuée à peu près dans toutes les classes de la société. Où les jeux de Bourse n'ont-ils pas pénétré? On a intéressé les femmes, les domestiques, les jeunes gens, les enfants, les âmes pieuses même aux valeurs d'Etat et aux valeurs industrielles de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce, du Mexique, de la Turquie, du Panama, de la Russie, etc.. On a rempli le sac à ouvrage, les cartons de l'écolier d'affreux petits papiers qu'on appelle des titres de rente. On a donné les joies de la hausse et les désespoirs de la baisse à un âge où l'on ne doit connaître que la joie d'être le premier de sa classe, et le désespoir d'être le dernier. On a fait de la noble terre de France un comptoir et un marché. La spéculation financière est devenue une fièvre populaire.
3" La spéculation financière a grandement démo^ ralisé la nation.
Car c'est un rêve malsain que le rêve de s'enrichir sans travailler. Un jour le petit-fils du grand Çondé montrait des valeurs en papier qu'il venait
d'acheter et criait aux passants devant un bureau de Law : « Je suis propriétaire de deux cents actions ! » Un inconnu, jouant sur les mots, lui dit : « Pour une action de votre grand-père, prince, je donnerais volontiers toutes celles-là ». Un peuple, en effet, est bien malade quand il préfère les actions lucratives aux actions héroïques, quand il sait compter et qu'il ne sait plus se dévouer, quand il met son espoir dans les cours de la rente et non dans le labeur consciencieux et persévérant.
Et puis rien n'habitue davantage les masses à nier la Providence que les bonheurs fabuleux de la spéculation. Ce qui surexcite les convoitises populaires, ce ne sont pas les richesses qui coûtèrent du génie et du travail, ce sont les succès immérités du jeu et de l'agiotage. A la vue de ces fortunes fantastiques sorties d'un coup de dé, les ressorts de l'attention publique se tendent, les ambitions s'éveillent, les principes s'oblitèrent, les droits sont ridiculisés, les devoirs sont oubliés, et la masse ne croit plus à rien qu'à l'intérêt. Dans toutes les cervelles, h la même heure et avec la même intensité, le même rêve se formule : gagner de l'argent sans travailler !
Le dépeuplement des campagnes au profit des grandes villes est, partiellement du moins, la conséquence de ce rêve malsain et immoral. Jetons maintenant un regard sur les populations rurales.
II. Gagner beaucoup d'argent sans beaucoup travailler... c'est le rêve de quelques-uns au village.
Qu'est-ce qui attire le campagnard à la ville? N'est-ce pas souvent l'appât des grands salaires, c'est-à-dire la pensée qu'il gagnera davantage en travaillant moins? Il ne voit pas que les grands salaires sont fréquemment suivis des grandes misères. Il voit seulement l'argent qui miroite à ses yeux comme une réalité facile à saisir.
1° // quitte son village avec P espoir de vivre à Taise sans beaucoup de peine.
Étendre de quelques parcelles de terre, peut-être de quelques hectares, la propriété des ancêtres, au prix du travail de toute une vie, était autrefois la suprême ambition. Aujourd'hui, c'est en quelques années qu'il faut arriver à l'aisance. On laisse derrière soi l'héritage paternel, la maison toute remplie de si doux et de si grands souvenirs, pour aller demander aux travaux des grandes villes le secret de gagner plus d'argent. On laisse derrière soi les traditions du passé, le clocher natal, ce sol que tant de générations ont foulé de leurs pas et arrosé de leurs sueurs. Rien ne peut retenir les cœurs que la cupidité domine.
Le service militaire prend chaque année en
moyenne 220.000 hommes dont les deux tiers sont d'origine rurale. Tous, ou presque tous, avant de partir, avaient un métier, une carrière assurée. Les uns cultivaient la terre, et les autres exerçaient au pays une industrie connexe à l'industrie agricole. Après trois ans de service, ils sont généralement déshabitués du milieu oii ils ont grandi, de la carrière commencée, du dur labeur des champs. Ils aspirent aux salaires plus élevés et à la vie en apparence plus douce que l'on trouve à la ville... car ils rapportent du service des idées nouvelles, des goûts nouveaux, l'aspiration à une vie différente, l'appétit du plaisir et l'horreur de la peine.
Si une foi religieuse ardente et forte était là pour les contenir, peut-être les défendrait-elle contre eux-mêmes. Mais hélas! dans l'air que nous respirons, sous l'influence de l'école sans Dieu et des doctrines malsaines qu'une presse sans frein et sans scrupule répand jusqu'au fond des chaumières^ la foi va chaque jour s'affaiblissant dans les campagnes. Et alors, à peine rentrés dans leurs foyers, nos jeunes soldats d'aujourd'hui ne songent qu'à on ressortir, en quête d'un autre avenir et d'une vie meilleure.
Sur les rives de la Loire, d'Orléans à Nantes, il n'est guère de commune où le maire ne voie, au moins une fois par mois, un de ses jeunes administrés venir solliciter son concours pour l'aider ài entrer au chemin de fer, au service d'une des Gom-
pagnies de l'Ouest et d'Orléans. Tous, bien entendu, n'y entrent pas, et beaucoup, après avoir inutilement tenté de se créer une situation à la ville, opprimés par la misère et démoralisés par la souffrance, finissent, de chute en chute, par grossir, à leur tour, l'armée des déclassés et des vagabonds. Ils ont rêvé de gagner beaucoup d'argent sans beaucoup travailler.
2° Ils se sont trotnpés grossièrement. Car :
1 . // n'est pas certain qu'à la ville on gagne plus d'argent quà la campagne.
L'ouvrage manque assez souvent. Et quel est le taux des salaires? Dans les chefs-lieux de départements, on a calculé que la moyenne du salaire pour les ouviers est de 3 francs, et pour les femmes de 1 fr. 50. A Paris, les salaires sont plus élevés ; mais la proportion des dépenses y est plus considérable aussi. La moyenne des salaires à Paris est pour les hommes de 5 francs, pour les femmes de 3 francs, et encore pas toujours. Il y a à Paris 300.000 ouvrières vivant des travaux de l'aiguille. On a calculé que bon nombre d'entre elles doivent se nourrir au prix de 0 fr. 65 par jour, et qu'elles ont 125 fr. 65 par an pour se loger, s'habiller et s'éclairer. Ce n'est pas magnifique. Tout compte fait, il n'est pas certain qu'à la ville on gagne plus d'argent qu'à la campagne. Et d'un autre côté :
7/ est certain qu'à la ville on dépense plus d'argent qu'à la cainpagne .
A la campagne, on vit simplement et à peu de frais. Pendant la belle saison, le cultivateur accumule dans son grenier, dans sa cave, de quoi se nourrir une année entière, lui, sa famille et son bétail. Dans ses heures de loisir, il défonce sa terre, en ôte les pierres, arrache les buissons, draine les marécages, plante et greffe des arbres fruitiers, enclôt son jardin et encadre ses légumes de fleurs, agrandit et meuble sa demeure. Sa femme soigne la chèvre ou la vache, élève les poules, et range dans son armoire le linge qu'elle a filé, tissé, blanchi, et les vêtements qu'elle a taillés et cousus pendant les longues soirées d'hiver. On vit de son travail, et l'on fait même quelquefois de petites économies pour les jours difficiles de la maladie et de la vieillesse.
A la ville, c'est bien différent. Tout est plus cher, et il faut tout acheter. Je sais bien qu'à la ville on a sous la main et sous les yeux mille choses séduisantes dont on est privé à la campagne : de beaux trottoirs, de beau^x magasins, l'eau, le gaz, l'électricité, la musique, les fêtes publiques... La belle avance! Pour jouir de tous ces avantages delà civilisation, la plupart du temps il faut les payer. Il faut acheter le nécessaire, et, pour résister à la tentation de goûter au superflu, il faut une force d'âme qui n'est pas commune. En résumé, si quelquefois
on gagne plus d'argent à la ville qu'à la campagne, à peu près toujours on en dépense davantage.
Et enfin... Est-ce que l'argent fait toujours le bonheur? Non.
1° Ceux que dévore le désir immodéré de l'argent sont malheureux? 2^^ Ceux qui possèdent l'argent ne sont jamais satisfaits. Plus ils ont, et plus ils veulent avoir. Et ils ont une peur terrible de le perdre. Les Grésus sont presque tous des irrassasiés et des inquiets ; 3° Il est aussi difficile de bien employer l'argent que de l'acquérir et de le conserver... L'argent est dangereux. Il ne remplit pas le cœur. C'est plus haut qu'il faut monter pour cueillir le fruit de la félicité. Beatus vir qui inventus est sine macula, et qui post aurum non abiit ! Nec speravit in pecunid et thesauris! Bienheureux l'homme qui est sans tache... et non point celui qui met son espoir dans ses trésors? Quis est hic et laudabi?nus eum î A lui gloire et honneur 1
Amen!
DIX-HUITIÈME CONFÉRENCE III. Les Causes (suite)
LES CAUSES SEMI-VOLONTAIRES i" L'entraînement
Messieurs,
On déserte les campagnes parce qu'on le veut bien : 1° parce qu'on veut paraître; 2° parce qu'on veut jouir; 3° parce qu'on veut gagner beaucoup d'argent sans beaucoup travailler. Ce sont là les causes volontaires de la désertion des campagnes. Il y en a d'autres. Il y a des causes que j'appelle semi-volontaires. On se précipite vers les villes parce qu'on le veut bien sans doute, mais aussi parce qu'on n'a pas le courage de résister à l'opinion régnante, aux habitudes communes. Et d'abord on obéit à l'entraînement. Etudions ce phénomène.