I. L'entraînement des camarades
On a vu un voisin, un ami quitter son village
pour aller à la ville, et revenir au village bien habillé, tout pimpant, heureux et fier d'avoir réussi. Des circonstances exceptionnelles l'ont favorisé. On conçoit l'espérance de réussir comme lui, de se faire une situation plus large qu'à la campagne et d'acquérir plus promptement sinon la richesse, du moins l'aisance... On ne voit pas, on ne veut pas voir ces multitudes urbaines qui perdent dans des travaux écrasants, dans des entreprises malheureuses, leur vigueur, leur joie, l'héritage que leur ont légué leurs pères, qui vivent dans la souffrance et qui meurent dans le désespoir. Qui ne sait qu'un nombre effrayant de villageois venus à la ville y meurent de consomption à la Heur de Tàge et même dans leur première jeunesse? On ne voit pas cela. On ne voit que le côté séduisant de la vie urbaine. On ne voit que les camarades dont la condition au moins apparente s'est améliorée. Et on se laisse entraîner. J'ai déjà dit tout cela. Je ne m'y arrête pas davantage... Et, sans plus tarder, je vous signale une cause plus puissante et plus déterminante de la désertion des campagnes...
IL L'entraînement des dirigeants.
Les grandes influences partent de haut. Les petits suivent les grands. Les villageois sont attirés dans les villes par l'exemple et par le service des dirigeants.
33i- CONFERENCES AUX HOMMES
1° L'exemple des dirigeants.
On gémit, et à juste titre, sur la désertion des campagnes. On se plaît à montrer les paysans, dégoûtés de la vie rurale et des travaux champêtres, affluant vers les villes et s 'engouffrant dans les usines, à moins qu'ils n'encombrent les pavés, jusqu'au jour oîi ils les descellent pour en dresser des barricades. Assurément, ce mal existe, on fait bien de le dénoncer, et l'on a raison d'y chercher remède. Mais la désertion des châteaux! Fléau plus terrible encore et moins vigoureusement stigmatisé, moins énergiquement combattu. Tel gentilhomme campagnard, dont les ancêtres étaient les protecteurs naturels et les conseillers du paysan, ne met plus les pieds sur ses terres que pour la saison des chasses, et ne connaît plus ses fermiers qu'à travers un intendant. Tel autre, à qui pèse encore trop ce minimum de soucis, vend son domaine à quelque juif engraissé d'or et qui vainement essaiera de s'implanter dans un sol oii il n'a point de racines. Ou'est cela, sinon une abdication coupable et désastreuse ?
Et cette abdication est une prédication puissante qui dit à l'humble campagnard de faire comme le riche propriétaire et de le suivre à la ville. Messieurs les dirigeants, vous n'apparaissez au village qu'en passant, dans le tourbillon d'une chasse ou dans l'éclat d'une fête. Et vous vous étonnez que le garçon et la fille de ferme, quand ils vous voient
passer en visiteurs, avec votre luxe, soient fascinés, que la fumée leur monte à la tête, et que la tentation les tourmente d'aller voir un peu ce qui se passe dans ce pays féerique d'oii vous venez, quittes à y périr de misère et de faim ? Non. Le phénomène de la désertion des campagnes n'a rien d'extraordinaire. Il s'explique en grande partie par l'exemple qui vient de haut et qui entraîne fatalement les classes populaires. Il y a encore autre chose. Il y a
2° Le service des dirigea/Us.
En effet, Taffluence des gens riches à la ville y attire ceux qui ne le sont pas. Aux gens riches il faut des domestiques, laquais, femmes de chamhre, cuisiniers, etc.. puis il faut des bras pour tous les arts et métiers qui procurent le bien-être, le confortable et le luxe dout les gens riches ont besoin. D'ailleurs, là où il y a de l'argent qui se dépense les gens accourent pour en avoir leur part. En langage économique le capital suscite le travail : c'est une loi inéluctable. Par suite, une personne riche qui abandonne le village pour s'établir en ville en entraîne avec elle plusieurs autres, et non pas seulement celles qui font ou feront partie de sa maison. Ici, comme dans tout grand phénomène économique, il y a ce que l'ion voit et ce que l'on ne voit pas. Ce que l'on voit, c'est un monsieur qui va habiter la ville; ce qu'on ne voit pas, c'est deux, trois, peut-être dix paysans qui le suivront de plus ou moins près.
L'exode des dirigeants vers les villes est donc une cause puissante de la désertion des campagnes. En s'en allant les dirigeants entraînent avec eux : 1° leur argent, et toute la clientèle qui vit de leur argent; 2Ma nombreuse domesticité qui s'attache à leurs personnes pour les servir.
Les serviteurs des deux sexes qui sont dans les villes au service des familles riches sortent presque exclusivement de la campagne... et quelle dîme prélevée sur les travaux des forêts et des champs que cette immense population de nourrices et de valets de chambre !
Nul exemple n'est plus contagieux. A un premier service elles ont gardé le costume de la Bretagne ou de l'Auvergne... mais elles en ont bientôt oublié les mœurs et feignent d'en ignorer la langue. Quand on retourne au pays pour le mariage d'une sœur ou peut-être pour l'enterrement de sa vieille mère, on a tant changé de ton et de manières, que c'est à n'être plus reconnu; on demanderait volontiers, si on l'osait, comment se nomment les instruments familiers d'autrefois, la herse et le râteau. On les regarde, mais on n'y touche plus.
Conclusion.
Que chacun reste à, sa place. Que chacun fasse son devoir.
Allez voir une usine à vapeur. Il y a là des hommes qui jettent sans cesse du charbon dans un foyer — d'autres qui jettent toujours de l'eau dans des chaudrons — d'autres qui activent des pistons, d'autres qui les arrêtent. Et tout marche très bien, parce que tout le monde fait son devoir.
Ainsi doit-il en être dans la société. Nous devons tous faire tout bonnement notre devoir sans nous inquiéter des suites et des conséquences. Le devoir du brin d'herbe, de la fougère et du chêne c'est de pousser dans la forêt, et ils poussent sans s'inquiéter si Dieu enverra du soleil ou de la pluie, le printemps ou l'hiver. Faisons de même. Restons à notre place, travaillons, agissons, accomplissons notre devoir. Si nous faisons bien, cela profitera toujours; si nous faisons mal, cela nous retombera sur la tête en conséquences fâcheuses.
La cause de la désertion des campagnes au profit des villes est dans la violation de ce principe essentiel : rester à sa place et faire son devoir. On se laisse entraîner. On sort de sa sphère. On se déplace, et en se déplaçant on dérange l'ordre providentiel.
ThMES SOCTALES. — tS
DIX-NEUVIÈME CONFERENCE