‹ Nos plaies socialesChapitre 82 sur 133 · III. Les Causes (sdite · texte numérisé non relu

III. Les Causes (sdite

LES CAUSES SEMI-VOLONTAIRES 2° Le fonctionnarisme {Suite)

Messieurs,

Ce sont souvent des causes semi-volontaires qui font affluer à la ville les habitants des campagnes. On est entraîné par l'exemple. On cède à la tentation du fonctionnarisme. Cette tentation est aussi étrange qu'elle est réelle. Je me propose aujourd'hui de constater :

1° La vogue du fonctionnarisme.

2° Les inconvénients du fonctionnarisme.

L La vogue du fonctionnarisme

Nous est révélée par des chiifres et par des faits, par la statistique et par l'opinion.

1*» Interrogeons d'abord la statistique... que nous dit-elle? Elle nous dit que le nombre des fonctionnaires est chez nous considérable, et que ce nombre

est depuis un demi-siècle terriblement progressif Nous avions en 1846, 188.000 fonctionnaires; en 1858,217.000; enl873, 285.000; enl886, 330.000; en 1897, 400.000... à quoi il faut ajouter 8.000 fonctionnaires départementaux, et 122.000 fonctionnaires communaux. Ce qui fait un total de 530.000 fonctionnaires. Depuis 1897 nous avons encore marché, et à l'heure présente le nombre des fonctionnaires dépasse 600.000. C'est beau le progrès! Tous les jours que Dieu fait, on a calculé que nous avons 14 fonctionnaires de plus... alors que pour une période de cinquante ans la population de la France n'a augmenté que de 10 0/0, le chiffre des employés de l'Etat s'est accru de 121 0/0... Si cela continue, et cela menace de continuer, notre pays deviendra bientôt un objet de curiosité, une pièce de musée. On y verra autant d'administrateurs que d'administrés.

Dès à présent nous sommes le peuple Je ne dis pas le mieux, mais le plus administré du monde. Si l'on ajoute aux fonctionnaires payés par l'Etat ceux qui sont rétribués par les départements et les communes, si l'on tient compte des 83.000 pensionnés auxquels l'Etat sert des retraites, on est amené à reconnaître qu'il n'y a pas en France moins de 763.700 citoyens vivants des deniers publics. Cet effectif est supérieur à celui de notre armée permanente. Il représente le cinquième des électeurs inscrits, plus du dixième des votants. C'est-il joli, cela! sur

LA DÉSERTION DES CAMPAGNES 34î>

15 citoyens électeurs que vous rencontrez dans la rue, il y a nécessairement un fonctionnaire en activité ou en retraite. 0 Français, soyez heureux et fiers! Le fonctionnarisme est en pleine vogue. Les chiffres le proclament avec éloquence, et les faits le disent encore mieux que les chiffres.

2" Interrogeons maintenant l'opinion. Elle a la passion, la rage du fonctionnarisme.

L'opinion des familles est qu'il faut épargner aux enfants les difficultés et les aléas de la vie. Que do parents qui pratiquement tiennent ce langage : « Mon enfant, mon cher enfant, nous t'aimons trop pour ne pas t'aplanir autant que possible les obstacles et les luttes de l'existence. Compte d'abord sur nous. Compte ensuite sur nos amis qui to pousseront et te recommanderont. Compte enfin sur le gouvernement qui dispose d'une foule innombrable de places. On y est bien tranquille. On est payé régulièrement à la fin de chaque mois. On a un avancement automatique par le simple mécanisme des retraites et des décès... si bien que tu peux savoir d'avance qu'à tel âge tu gagneras tant, à tel âge tant, et enfin qu'à tel âge tu auras ta retraite, une bonne petite retraite ». Quand un jeune homme entend tous les jours, à son foyer et dans la société de pareils conseils, comment voulezvous qu'il ne s'oriente pas tout naturellement vers la vie tranquille du fonctionnarisme? Aussi

L opinion des jeunes gens est vite formée. Ilsjseront fonctionnaires. Les conditions d'admissibilité sont difficiles et rigoureuses. L'entrée des carrières administratives est hérissée d'obstacles : remparts, fossés, pont-levis, c'est-à-dire examens et diplômes de toute sorte. Qu'importe? les jeunes Français se résignent à toutes les conditions imposées, tant est grande leur envie de devenir fonctionnaires. Ils mettent des années à conquérir les parchemins nécessaires. Nous tournons dans un cercle vicieux. On rend les examens plus difficiles pour avoir moins de candidats aux fonctions publiques, et les candidats, loin de se décourager, se plient aux conditions requises, et l'on a toujours plus de candidats. Il faut être fonctionnaire. C'est l'opinion des familles. C'est l'opinion de la jeunesse.

C'est l'opinion de la foule. Je lis dans le Bulletin officiel de la préfecture de la Seine du 23 février 1900 le nombre de places vacantes et le nombre des postulants. C'est effrayant.

Places vacantes. Postulants.

Commis expéditionnaires 60 1.000

Garçons de bureau, concierges. 20 6.430

Institutrices 150 1 .407

Instituteurs 180 3.320

Mont-de-Piété 7 2.400

Ecoles de la ville. Concierges. . 20 9.155

Cantonniers pour balayer Paris. 537 balais 29.880

Voilà des chiffres officiels, authentiques. Ils nous révèlent l'état de l'opinion. Ils nous disent que le fonctionnarisme est chez nous en pleine eftloresrcnce. Il triomphe sur toute la ligne. Il s'empare de tous les esprits dans toutes les classes de la société.

Nous avons constaté ce phénomène étrange. 11 est temps de le juger. Indiquons brièvement

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