‹ Nos plaies socialesChapitre 96 sur 133 · IV. Les Remèdes (suite) 20 AGIR SUR V OPINION · texte numérisé non relu

IV. Les Remèdes (suite) 20 AGIR SUR V OPINION

Messieurs,

On lit dans l'histoire qu'un jour des ambassadeurs, venant annoncer à un grand de Rome, à Cincinnatus, son élévation à la dictature, le trouvèrent occupé à labourer son champ. Touchante simplicité des mœurs antiques qui contraste singulièrement avec les préjugés de notre temps ! Je crois qu'on ne trouverait guère aujourd'hui de présidents de République, de sénateurs ou de députés courbés sur le manche de la charrue. — Je ne sais quelle folle ambition s'est emparée de notre génération. On ne rêve plus aujourd'hui que bureaux, carrières libérales, places plus ou moins lucratives dans les grandes administrations. Le paysan gémit sur son sort. Il en vient parfois à regarder sa situation comme infime et humiliante, et à murmurer tout bas, souvent à dire tout haut : ;< Ah! si j'ai des fils, je leur ferai prendre un autre état que le mien !» — Je n'exagère pas. Depuis

50 ans on a vu chez nous près de 5 millions d'habitants passer des petits villages aux grandes agglomérations urbaines. Les campagnes sont délaisse'es.

Pour remédier à cette plaie sociale, il est nécessaire, avons-nous dit, de revenir à la foi et aux mœurs chrétiennes. Il faut refaire l'instruction morale et religieuse des gens. Il faut montrer à tous et sans cesse répéter que la vie est faite pour le travail et non pour la jouissance, pour le devoir et non pour le plaisir — qu'on ne gagne le ciel qu'à la sueur de son front — qu'à tout prendre il n'est de bonheur que dans la paix de la conscience et que les becs les plus électriques sont impuissants à remplacer ces vieilleries immortelles qui s'appellent le Credo et le Décalogue, le devoir et le sacrifice, la foi en Dieu et la prière.

Est-ce assez? Non. L'opinion s'égare. Il faut agir sur l'opinion et la réformer. Il faut lui rapprendre l'estime de l'agriculture et la convaincre des avantages matériels et moraux de la vie rurale. Tenez. Laissez-moi vous mettre en état d'influencer et de faire l'opinion. Laissez-moi vous dire aujourd'hui quelques-uns des avantages matériels de la vie rurale.

I. V opinion déj^récie la. vie rurale. ERe a tort. La vie rurale entretient la santé.

Il n'est pas rare de voir les citadins, enfermés

comme des prisonniers dans l'atmosphère viciée des usines, ou resserrés entre les quatre murs d'un bureau, privés d'air, privés d'exercice, s'étioler comme des plantes dans une serre obscure et aboutir à une mort prématurée. Le manque d'air, le trois-six, le machinisme, la phtisie tuent dans les villes des milliers d'être humains, et tarissent les générations jusque dans leur source.

Le paysan a la vie au grand air, il respire une atmosphère pure et vivifiante. Son corps, ses membres se fortifient dans les rudes travaux des champs, sous le poids du jour et de la chaleur, à la merci des frimas et des vicissitudes des saisons. Il a la santé, et il la transmet. Il a un sang généreux et fort, et il le donne à ses descendants, à ses beaux et robustes enfants qui l'hiver, les pieds dans la neige, l'été, le front au soleil, prennent leurs joyeux ébats autour du toit paternel.

II, L'opinion déprécie la, vie rurale. Elle a tort. La vie rurale nourrit son monde.

Il n'est pas rare à la ville, par suite de l'insuffisance des salaires, par suite des chômages, de la maladie et delà vieillesse, par suite de l'in-conduite et du vice, il n'est pas rare d'entendre des enfants qui crient la faim et de voir des ménages d'oii suinte la misère, et où règne le désespoir le plus

affreux, le désespoir de gens qui disent: Que mangerons-nous ce soir et demain? Et puis dans les grandes villes les besoins factices surajoutés aux besoins réels, les convoitises excitées par le spectacle du luxe, les appels à la révolte claironnés par les politiciens, exaspèrent les souffrances, aigrissent les privations et décuplent les angoisses de la faim et du désespoir. Je sais qu'à la ville on a de beaux cafés, de beaux trottoirs, de la belle musique, des rues magnifiquement éclairées. Mais je sais aussi que ce n'est là qu'un décor, derrière lequel se cachent souvent les plus tragiques dénuments. Allez à Paris, place de la Bastille. C'est splendide à voir. Il y a de l'espace, de la lumière, du mouvement. Il y a des avenues, des maisons, des magasins qui sont grandioses, qui n'en finissent pas. Et au-dessus de tout cela, planant dans les airs, il y a le génie de la Liberté qui assiste aux ébats d'un peuple en fièvre, affranchi, heureux. Heureux ? Faites seulement 100 ou 200 pas dans le faubourg Saint- Antoine, dans la rue de Charonne ou dans la rue de la Roquette, et vous tombez dans des quartiers où la misère règne en permanence, où l'enfance est déguenillée et rachitique, où les meurt-de-faim vont chercher leur nourriture dans les épluchures et les tas de débris. Poursuivez votre course jusqu'aux fortifications, et vous constatez une misère croissante. Les ménages ouvriers s'entassent les uns sur les autres. Les puanteurs de

la grande ville deviennent de plus en plus fétides. Les figures patibulaires apparaissent partout. Et cependant le génie de la Bastille est toujours làhaut, narquois, insolent, ironique sur son piédestal aérien. Il promène son regard froid comme le bronze sur une immense multitude plus morte que vive, sur des milliers de prolétaires qui se disent : Que mangerons-nous ce soir et demain?

A la campagne on vit sobrement, pauvrement peut-être, mais on vit. La vie rurale nourrit son monde. En ce temps de catastrophes, c'est encore dans l'agriculture que les catastrophes sont le moins fréquentes. Les cultivateurs montent plus rarement que d'autres dans le char de la fortune; mais ils sont moins exposés aussi à être broyés sous ses roues. On a calculéque chez nous, à l'heure actuelle, sur cent industries, il y en a 10 qui gagnent ae l'argent, 50 végètent, 40 font faillite. Il s'en faut que l'agriculture soit aussi cruelle. En général la misère est moins profonde à la campagne qu'à la ville. On ne meurt pas de faim à la campagne. La vie rurale nourrit son monde.

III. L'opinion déprécie la vie rurale. Elle a tort. La vie rurale est la vraie substance de l'humanité.

1. Je ne veux pas déprécier les lettres, les sciences et les arts. Us sont l'ornement naturel de l'esprit, la

gloire du monde présent, la source des jouissances les plus pures et les plus légitimes. On en abuse. La vanité s'en fait un argument contre Dieu, et la corruption une arme contre la vertu. Mais de quoi n'abuse-t-on pas? On abuse des meilleures choses. Les lettres, les sciences et les arts ne sont point un présent funeste. Ils sont nécessaires, au moins dans une certaine mesure, à l'humanité. Ils en sont la richesse et la parure. — Cependant mettons les choses au point. La vie rurale est plus importante que la culture intellectuelle. Entendez une parole du grand Frédéric de Prusse. Il dit: « Si je trouvais un homme qui produisît deux épis de blé au lieu d'un, je le préférerais à tous les génies politiques ». C'est vrai cela, Messieurs. Une société ne vit pas surtout de conceptions plus ou moins sublimes ; un prosaïque terre à terre lui est bien plus nécessaire. Les savants, les lettrés, les philosophes et les artistes ne sont pas les fondements d'un Etat. Sans parler môme des productions licencieuses que nous leur devons trop souvent, on peut dire qu'ils n'apportent pas à la prospérité nationale un concours aussi sûr et aussi vigoureux qu'un nombre égal d'humbles laboureurs. La vie rurale est la vraie substance de l'humanité.

2. Je ne veux pas déprécier non plus le commerce et r industrie... l'industrie qui pénètre les entrailles de la terre, s'empare des forces de la nature et les

assujettit au service de l'homme; qui lui soumet l'eau, le fer, le feu, la vapeur; qui lui fait des tissus, des vêtements, des habitations, des voies rapides ; qui le protège, le défend et l'enrichit de toutes manières. Et le commerce, comment contester son utilité; sa noblesse, sa grandeur? Il rapproche les peuples et les hommes, leur permet d'échanger leurs biens mutuels, et fait profiter chacun des richesses de tous. Il diffuse partout le bien-être, mieux que cela, la bonne foi, l'équité, la franchise, la justice sévère, l'économie, le travail, et toutes les vertus fortes et secourables qui sont comme le nerf du genre humain. — Et cependant ici encore il faut mettre les choses au point. La vie rurale est plus importante que la vie industrielle et commerciale. Ce n'est pas l'industrie ni le commerce, c'est l'agriculture qui ravit au sol la sève de vie renfermée dans son sein. C'est l'agriculture qui est la nourricière de l'humanité. C'est à elle que l'homme doit et ces moissons qui donnent le pain des forts — et ces belles grappes, et ce vin généreux qui apporte la vigueur aux membres, déride les fronts les plus sévères et fait épanouir les cœurs. Et voilà pourquoi, dit ici M^"^ Dupanloup^ on n'a jamais pu avilir rien de tout ce qui « touche et sert à l'agriculture : la bêche, la charrue, la herse, la faucille, tous les instruments du labourage seront toujours des noms honorés dans toutes les langues. La philosophie, l'histoire, la

poésie même les rediront toujours aveclionneur ». La vie rurale est la vraie substance de Thumanité.

3. Vais-je donc déprécier la vie urbaine? Nullement. Je ne veux rien déprécier. Mais je veux mettre chaque chose à sa place. La vie urbaine a son impoi'tance particulière, et môme, dans notre civilisation avancée et compliquée, elle joue un rôle essentiel. Elle absorbe de multiples activités qui trouveraient difficilement leur emploi ailleurs. Elle consomme des produits qui sans elle risqueraient d'être inutilisés. Elle exerce mille fonctions qui concourent à l'harmonie sociale et au bien-être général. La vie urbaine et la vie rurale sont solidaires d'ailleurs, et raisonnablement on ne peut pas les séparer l'une de l'autre. Elles sont reliées ensemble par un lien, invisible le plus souvent, mais bien réel et bien fort, et, en fin de compte, elles ont à peu près toujours un sort commun dans un pays, souffrant des mêmes souffrances, comme elles prospèrent des mêmes prospérités. Si cependant vous me demandez quelle est des deux celle qui importe le plus à la santé normale d'un peuple, en conscience je crois devoir vous dire que c'est la vie rurale. Ecoutez ici encore un mot du grand Frédéric de Prusse : « C'est à la racine que je veux arroser l'arbre, les villes ne pouvant être florissantes que par la fécondité des champs ». En effet les ruraux forment la masse de la nation. Ils

sont la plus grosse clientèle de la ville. Je ne sais plus quel député, en 1848, disait à la tribune : « Quand la bâtisse va, tout va! » Ce n'est pas tout à fait vrai. Il serait plus juste de dire : « Quand la campagne va, tout va ». En effet, voulez-vous savoir quelles ont été dans le passé les années de récoltes abondantes? Consultez les livres des commerçants et des industriels, et vous y verrez qu'à chaque année bonne pour eux, correspond une année bonne pour la culture, et à chaque année mauvaise, une année mauvaise pour la campagne. La vie rurale est la vraie substance de l'humanité. L'opinion déprécie la vie rurale. Agissons sur l'opinion et redressons ses préjugés. C'est l'œuvre de tous, particulièrement des catholiques. De grâce, que les catholiques comprennent leur mission. Qu'ils améliorent l'esprit public, au lieu de l'anathématiser; qu'ils fassent la lumière, au lieu d'annoncer la fin du monde; et qu'ils deviennent de plus en plus une force, une ressource, un bienfait, une utilité, une nécessité. Je vous trace un programme, Messieurs. Je vous taille de la besogne. En route!

Amen!

VIN&T-NEUVIÈME CONFÉRENCE

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