‹ Nos plaies socialesChapitre 97 sur 133 · AGIR SUR L'OPINION · texte numérisé non relu

AGIR SUR L'OPINION

Messieurs,

Depuis cinquante ans, on a vu chez nous près de 5 millions d'habitants passer des petits villages dans les grandes agglomérations urbaines. Un tel déplacement constitue une véritable plaie sociale, et pour remédier à cette plaie sociale, je vous ai indiqué deux remèdes : 1° revenir à la foi et aux mœurs zhrétiennes ; 2° agir sur l'opinion. L'opinion déprécie la vie rurale. Elle a tort. Car la vie rurale a des avantages matériels... je vous l'ai montré dimanche. Elle a des avantages moraux, que je vais essayer de vous dire aujourd'hui. Pour éviter toute exagération, je vous dirai :

1° Que la vie rurale est moralisatrice;

2° Que la vie rurale n'est pas toujours moralisatrice.

1. La vie rurale est moralisatrice. Elle assouplit les âmes. Elle les redresse. Elle les agenouille.

1° Elle assouplit les âmes.

C'est le sacrifice, Messieurs, qui assouplit les âmes, et le sacrifice n'est le monopole de personne, il est le privilège de tous. J'admire le sacrifice du mineur qui va chercher la houille dans les entrailles de la terre et qui entretient la vie industrielle — le sacrifice du négociant, du commis, de l'employé qui reste à la disposition du public et qui entretient la vie commerciale — le sacrifice du magistrat, de l'avocat, du médecin, de l'officier, du prêtre qui sont debout à leur poste et qui entretiennent la vie civile, la vie nationale, la vie religieuse. Le sacrifice est à la base et au sommet de la société. La société ne marche que par le sacrifice.

Mais ne vous semble-t-il pas qu'il est particulièrement auguste et touchant, le sacrifice du laboureur? Sans lui ni pain ni vin. Avez-vous pensé à ce que représentent ce morceau de pain et ce verre de vin qui sont sur nos tables? Ils représentent les sueurs et presque le sang de l'homme. Plus les plantes sont précieuses, et plus elles ont besoin, pour germer et pour mûrir, du travail et de l'eirort humain. Les chênes viennent tout seuls. Mais le blé, mais la vigne ! La moisson et la vendange ne s'achètent qu'au prix des plus mâles vertus et des souffrances les plus cuisantes. La vie rurale est un sacrifice ininterrompu, une lutte incessante contre la rude nature. Elle assouplit les âmes.

2° Elle redresse les âmes.

Dans les villes, on a de la peine à rester droit, à s'appartenir. On ne dispose ni de sa personne, ni de son temps, ni souvent de sa pensée. L'ouvrier a constamment derrière lui des inspecteurs, des surveillants et des maîtres, desquels il dépend à toute heure, et qui lui infligent le blâme, la punition, le renvoi même, pas toujours mérités, sans compter qu'il traîne chaque jour le même boulet et qu'il devient en quelque sorte un automate comme les machines qu'il fait mouvoir. Les fonctionnaires ont encore beaucoup plus de peine à se tenir debout. Ils sont soumis au bon vouloir de leur chef, exposés à des rapports parfois entachés de partialité, surveillés au bureau, dans leur vie de famille, dans leurs relations, dans leurs paroles, dans leurs opinions, obligés de tourner comme des girouettes à tous les vents de la politique pour conserver à leurs femmes et à leurs enfants le morceau de pain indispensable à la vie. A certaines heures néfastes, ils sont esclaves jusque dans leur conscience, et, pour garder une place, ils sont obligés d'abdiquer '.eur liberté religieuse.

Dans la vie rurale, il est beaucoup plus facile de se tenir debout et de s'appartenir. On vit de soi> travail. On a une chaîne, elle est lourde; mais au moins cette chaîne, on se l'est forgée soi-même, on la soulève à sa guise, on la porte d'un bras fort, d'un cœur joyeux, sans la traîner. On choisit sa

besogne, on ia distribue comme il semble bon, et on en vit. 0?i ne demande rien à personne. Ah ! heureux l'homme, Messieurs, qui, d'un pied dédaigneux n'a pas jeté loin de lui les souliers ferrés du paysan, pour s'emprisonner dans les bottes vernies d'un solliciteur! Heureux l'homme qui n'habite qu'une chaumière, et que son humilité même préserve du péril de se vendre! Dans la vie rurale, on a la liberté de son foyer . y sÀ entendu parler d'un brave paysan, maréchal ferrant, à qui un coryphée de la libre pensée disait : « Si vous ne remettez pas votre fille à l'école laïque, je vous retirerai ma pratique ». — Et le paysan, sans prendre de gants, de lui répondre aussitôt : « Ma foi, Monsieur, une bête de plus ou de moins à ferrer ne peut pas faire ma fortune. Faites-vous ferrer par qui vous voudrez, et laissez-moi élever mes enfants à ma guise. » Le libre penseur n'a pas demandé son reste. La vie rurale redresse les âmes devant César, devant les hommes.

3" Elle agenouille les âmes... devant Dieu.

En effet, tout homme qui a quelques épis de ble et quelques grappes de raisin à faire mûrir est enrôlé par une sainte violence des choses dans le nombre de ceux qui adorent. Quand l'homme des champs a travaillé, il n'est pas sûr du résultat, il faut qu'il attende... quoi? La pluie, la rosée, le vent, la chaleur, le soleil, c'est-à-dire Dieu. Il tient

LA DÉSERTION DES CAMPAGNES 42îV

un des manches de la charrue, c'est Dieu qui tient l'autre. Il sème, c'est Dieu qui donne l'accroissement, car, chose curieuse ! les plantes les plus sublimes et les plus nécessaires sont précisément les plus exposées. Le blé est d'une délicatesse si exquise, qu'il succombe sous le moindre coup de froid, de sécheresse et d'humidité, à la moindre morsure d'un insecte. La vigne est si caduque, qu'une simple gelée la tue dans sa fleur, et, quand la gelée est évitée, quand les grappes vermeilles semblent impatientes du pressoir, que faut-il pour tout détruire? Un gros nuage plein de grêle. Dieu dans les champs est le maître, on ne peut pas ne pas le reconnaître et le prier. La vie rurale assouplit les âmes au sacrifice ; elle les redresse devant les hommes ; elle les agenouille devant Dieu. La vie rurale est moralisatrice. Je vous ai annoncé une seconde proposition.

IL La vie rurale n*est pas toujours moralisatrice^

1' Il y a des exceptions.

Vous savez comment le romancier Zola a traité les paysans. Cet écrivain, qui salit tout ce qu'il touche, a procédé avec eux comme avec le clergé. Tel prêtre a oublié ses devoirs et la sainteté de son ministère ; dix prêtres dans le même cantoa se dévouent silencieusement, sacrifient tout pour le bien

des âmes, bourse, repos, santé. N'importe! Ces vrais amis du peuple, ces apôtres ne comptent pas pour Técrivain sectaire : à ses yeux, parce qu'il y a un Judas dans le clergé, tous les prêtres sont des Judas. C'est de la même façon qu'il traite les paysans dans un de ses livres, dont je ne veux pas vous dire le titre, pour que vous n'ayez pas la tentation de le lire. Tel rustre de village a mieux aimé aller faucher son blé que de soigner sa mère mourante. Donc, conclut Zola, tous les gens de la campagne fauchent du blé pendant que leurs parents se meurent; donc tous les travailleurs des champs sont dépourvus de sentiments élevés, ne comprennent que l'intérêt, n'aiment que la terre, n'ont qu'un rêve, augmenter leur terre, l'engraisser, la rendre plus féconde. Vous voyez le procédé. On choisit parmi les paysans quelques types dégradés, matérialisés, et l'on généralise. Ce n'est conforme ni à la justice, ni à la vérité.

Cependant il est juste et vrai de reconnaître que la vie rurale n'est pas toujours moralisatrice. Bon nombre de paysans poussent l'attachement au sol jusqu'à la dureté et jusqu'à l'excès. Ils acceptent mal la loi du sacrifice. Ils sont hautains et incivils à force d'indépendance. Ils oublient et blasphèment le Dieu qu'ils devraient adorer. La vie rurale n'est pas toujours moralisatrice. Il y a des exceptions, et j'ajoute que

2° Ces exceptions deviennent plus nombreuses, à mesure que la religion est moins en honneur.

Taine, qui n'était pas un chrétien, mais qui, à force de réfléchir et d'étudier, avait fini par aboutir à l'impartialité historique, a écrit cette profonde parole : « Il n'y a que le christianisme pour nous « retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds ». Cette parole trouve surtout sa réalisation dans la vie rurale. Quand l'homme des champs est sans religion, quand il n'est plus retenu, bridé, discipliné par le christianisme, il glisse vers le bas-fond de l'égoïsme, de la barbarie et de l'animalité. La religion est nécessaire à l'homme des villes. Elle est encore plus nécessaire à l'homme des champs. C'est la seule flamme d'idéal qui le relève et le spiritualise. C'est le seul flambeau qui éclaire son cerveau un peu sombre. C'est la seule école qui lui enseigne le devoir et le lui fasse accomplir. C'est le seul abri qui le défende contre les duretés de la destinée. C'est la seule joie sérieuse qui illumine ses jours laborieux et ses semaines monotones. Si vous enlevez au paysan la religion, vous lui enlevez sa no-^. blesse, sa dignité, sa force morale, et jusqu'à son bon sens naturel. Il n'a plus que des instincts et des appétits. Déchristianiser le paysan, c'est le mutiler, l'amoindrir et l'animaliser. . . c'est le démoraliser.

Or, que fait-on depuis trop longtemps? Que faiton, sinon cela? Par la parole, par la diffusion des plus détestables journaux, par l'organisation de renseignement, on détache de plus en plus le paysan de la religion de ses ancêtres. On éloigne les ruraux de leur vieille église de village. On sépare le prêtre du peuple. Jadis le curé de campagne était regardé et traité comme un père au sein de sa famille, et cette affectueuse solidarité entre le clergé et le peuple chrétien était la consolation et la force du pasteur et du troupeau, du prêtre et de ses paroissiens. Jadis le campagnard aimait à recourir à son curé, à lui confier ses intérêts même matériels, à se diriger d'après ses conseils. Il allait au prêtre; il ne faisait rien sans lui. Et l'histoire ne nous dit pas qu'il ait eu à se repentir de ce respect, de cette affection, de cette confiance et de cette docilité qu'il accordait librement à son clergé. Aujourd'hui ce n'est plus ainsi que vont les choses. On a jeté dans les masses une parole qui ne serait que sotte, si elle n'était perfide, odieuse et méchante : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » Cette déclaration de guerre à la religion a eu un douloureux succès. Elle a retenti jusqu'aux oreilles des ruraux, lesquels, indignement trompés et séduits, se sont détournés du prêtre et sont allés chercher une direction auprès d'aventuriers sans valeur et d'ambitieux sans conscience. Le pauvre peuple des campagnes est devenu alors la proie de l'irréligion.

Et la vie rurale a été envahie par la contagion des mauvaises mœurs et des pires doctrines.

Il y a quelques années, Messieurs, dans une réunion révolutionnaire tenue à Paris, un socialisle Belge disait : « Nous ne pouvons rien sur les populations flamandes, elles écoutent leurs curés ». Que ne peut-on faire le même éloge de nos populations françaises! Ah ! si elles écoutaient leurs curés... si elles se montraient dociles aux enseignements de la religion... comme tout aurait bientôt changé de face dans notre France bien-airaée ! Comme il se ferait dans notre pays si troublé, si divisé, un apaisement général! Ce serait le règne, autant qu'il peut exister sur la terre, de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, ces trois grandes et saintes réalités qui, en dehors du christianisme, ne sont que des mots vides de sens, une duperie et un mensonge! Travaillons, Messieurs, à ce rapprochement du prêtre et du peuple, de la religion et des populations rurales.

Amen!

TRENTIÈME CONFÉRENCE

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