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IV. Les Remèdes (suite) 3» LA FORMATION DE LA JEUNESSE

Messieurs,

Pour arrêter le fléau social de la désertion des campagnes je vous ai signalé deux remèdes: 1" Revenir à la foi et aux mœurs chrétiennes ; 2"* Agir sur l'opinion. — Mais ces remèdes seront inefficaces, si nous nous contentons de les offrir à l'âge mûr. Il faut nous préoccuper de l'enfance et de la jeunesse, les instruire et les élever en vue du séjour à la campagne, leur inspirer des goûts et leur donner des aptitudes favorables à la vie rurale.

Je voudrais aujourd'hui envisager un aspect important de la grande question de l'éducation, et vous montrer combien il est nécessaire d'inspirer des goûts de simplicité et de travail :

1° A la jeunesse rurale;

2° A toute la jeunesse française.

I. Il faut inspirer des goûts de simplicité et de travail à 2a jeunesse rurale.

Dominés par le désir de parvenir rapidement au bien-être, de moins travailler et de gagner davantage, par le désir de paraître et de jouir, beaucoup de jeunes gens désertent les campagnes, abandonnent la profession de leurs parents, et vont dans les cités, dans les grands centres, encombrer toutes les carrières, rendre les offres supérieures aux demandes, amoindrir le chiffre des rémunérations et des salaires. Un tel déplacement, un tel déclassement est une mort pour la campagne qui se vide — pour les villes qui surabondent — pour les émigrants qui presque tous sont irrassasiés et déçus — et pour la nation elle-même qui perd son équilibre et sa stabilité. Que fairel II faut agir sur la jeunesse rurale, et lui inspirer des goûts de simplicité et de travail. Les parents, les instituteurs, les prêtres, tous les bommes influents doivent collaborer à cette œuvre nécessaire de la formation des générations nouvelles.

D'abord, qu'o/i ne parle pas avec admiration aux enfants de nos villages du séjour des grandes villes et des salaires plus élevés qu'on y peut obtenir ; mais qu'on leur fasse connaître les épreuves douloureuses des émigrants et les dangers qui les environnent. Qu'on vante devant eux la vie rurale^ son importance, sa dignité, sa noblesse, ses avantages pour la religion, pour la morale, pour la famille, pour la patrie, pour le bonheur de tous et

de chacun. <( Qui fait aimer les champs, dit Delille, fait aimer à la fois la patrie et la vertu ». Qu'on relève donc aux yeux des enfants le métier d'agriculteur et qu'on leur dise que, assurément, toutes les professions sont respectables, mais que, s'il est une profession qui entre toutes soit nécessaire, belle, noble, douce au cœur, bonne pour le corps et pour l'âme, c'est celle d'agriculteur; — que, grâce à elle, germent et mûrissent les moissons et les ceps qui donnent au pays le pain et le vin nécessaires à sa subsistance; — que, grâce à elle, il y a des hommes libres, maîtres chez eux, ne dépendant que de leur conscience et de Dieu, jouissant de toute la noblesse, de toute la dignité que donne et assure l'indépendance; — que, grâce à elle, on peut vivre et grandir sur le sol, dans la demeure où l'on est né, à l'ombre du clocher où l'on a joué enfant, qui sonnera nos joies et nos douleurs, comme il a annoncé notre naissance; — que, grâce à elle, enfin, la patrie aura toujours des soldats vigoureux pour la servir et la défendre. Ainsi faut-il faire l'éducation des enfants de la campagne et leur apprendre à ne pas rougir de la profession de leur père, à la respecter, à l'aimer et à lui être fidèles.

Et ce langage il faut le tenir non seulement aux jeunes garçons, mais encore aux jeunes filles du village. Il faut former en elles, avant tout, de

bonnes chrétiennes, des ouvrières de nos campagnes, de bonnes ménagères et des mères dévouées. Il faut leur inspirer une estime profonde pour leur humble condition et pour les devoirs que la Providence leur imposera. Il faut leur faire redouter le péril des grandes villes — apprécier les joies pures de la vie des champs — et mettre au-dessus de tout la virginale innocence si facile à conserver dans la simplicité de leur village et sous les regards de leurs mères. Il faut combattre en elles avec la plus grande énergie la vanité, le luxe, l'amour des plaisirs, l'esprit de fausse indépendance qui conduisent à leur perte, loin de nos campagnes, tant d'infortunées jeunes filles.

Et puis c'est encore et surtout les fils des villageois aisés (\\x'\\ faudrait pénétrer de l'amour et de l'estime de la vie rurale. Aveugles autant qu'ingrats on les voit trop souvent rougir du sillon paternel, rêver la fortune sur un plus grand théâtre, vendre le champ et la maison de famille, dire adieu à leur clocher, à leur pasteur, à des habitudes modestes, à des amitiés sincères, et s'abattre au milieu des cités dévorantes, où ils trouvent quoi? l'agitation dans les affaires, l'inquiétude dans le succès, l'incertitude et le trouble dans les entreprises, le découragement dans la disgrâce, et quelquefois la ruine dans la poursuite effrénée du bonheur. Ici, Messieurs, mon sujet m'y invite, je ne pense plus

seulement à la jeunesse rurale, j'élargis 1 horizon et je dis :

II. Il faut inspirer des goûts de simplicité et de travail à toute la jeunesse française.

\° A la jeunesse aisée.

Je dois la vérité aux classes riches, aux classes aisées, parce que je les honore, et parce que c'est d'elles que doit venir l'exemple. De grâce, qu'elles n'élèvent pas leurs enfants dans la mollesse, dans l'amour et l'habitude du plaisir. La mollesse énerve l'âme et en détruit le ressort, La plus robuste constitution s'étiole dans les douceurs d'une vie efféminée. Tout languit, tomhe et meurt dans l'enfant à qui on ne refuse rien.

Donnez à vos enfants des goûts de simplicité et de travail. Sans cela vous n'en ferez jamais des hommes instruits et distingués. Les soins exagérés du corps nuisent toujours à la culture de l'esprit. L'intelligence est une Eve qui enfante dans la douleur. Celui-là n'apprend rien, ne sait rien qui n'est pas capable de s'appliquer de mener une vie de règle, de se gêner, en un mot, de souffrir.

Donnez à vos enfants des goûts de simplicité et de travail. Sans cela vous n'en ferez jamais des hommes de vraie vertu et de grand caractère. Comment pourra-t-elle dominer sa chair, gouverner ses

sens, dompter ses passions, la jeunesse oisive et dorée qui ne rêve que luxe, bonne table, chasse, théâtre et voyages?

Donnez à vos enfants des goûts de simplicité et de travail. Sans cela vous n'en ferez jamais des hommes de cœur et de dévouement. Vous en ferez des égoïstes, et l'égoïste, dit Bacon, mettrait le feu à la maison de son voisin pour faire cuire un œuf. Une pense qu'à lui. Il y a des mères désolées qui disent : « J'ai perdu mon enfant. Je ne le reconnais plus. Il ne m'aime plus. Pourquoi? » Ah ! pauvre mère, l'amour du plaisir a changé, tari, tué le cœur de votre fils.

Donnez à vos enfants des goûts de simplicité et de travail. Sans cela vous n'en ferez jamais des hommes dhonneur. Ils ne sauront que jouir, et, quand on veut jouir, on se moque de tout et on est capable de tout. On se moque des plus saintes causes : de la famille, de l'Eglise, de la société et de la patrie. — On est capable de toutes les bassesses. Oh! que j'admire la parole de Berryer. On lui rappelait un jour une occasion où il n'aurait eu qu'à se baisser pour ramasser des millions. « Oui, sans doute, répondit-il, mais il eût fallu se baisser! » N'est-ce pas que c'est beau, un homme d'honneur, un homme qui reste droit au milieu de l'aplatissement universel!

Donnez à vos enfants des goûts de simplicité et de travail. Sans cela vous n'en ferez jamais des

hommes devenir. Vous rêvez peureux une carrière ? Ils ne rêvent pour eux-mêmes qu'une vie tranquille. Et voilà que demain d'autres prendront dans la société la place qui leur appartenait. Ils seront des non-valeurs, des êtres inutiles, et sans influence. Quel malheur pour eux, pour vous, pour la religion et pour le pays!... 11 faut inspirer des goûts de simplicité et de travail à toute la jeunesse française, à la jeunesse aisée, et aussi, car je dois la vérité à tout le monde,

2" A la jeunesse populaire.

Il y a de braves ouvriers qui ont économisé une petite aisance et qui en font jouir imprudemment leurs enfants. . . qui ont employé soixante ans de calcul et de dur labeur pour fonder une maison et amasser un modeste avoir, et qui se servent de toutes ces sueurs accumulées pour assouvir l'égoïsme précoce de leurs jeunes héritiers. Quelle déraison! Ils ont été des hommes de peine et leurs descendants ne seront que des hommes de plaisir. En enrichissant leurs enfants, ils les ont perdus.

11 y a de braves ouvriers qui ont un métier manuel et qui rêvent pour leurs enfants un emploi plus doux. Ils manient la truelle ou le rabot, ils forgent le fer, ils travaillent la laine ou remuent la terre, et ils élèvent leurs enfants en vue de la plume et de l'encrier. Ils peuvent avoir raison quelquefois. Mais le plus souvent ils ont tort et ils se trompent.

Ils veulent épargner à leur postérité le poids du jour et de la chaleur, et ils lui préparent les plus amères déceptions.

Il y a de braves ouvriers qui nont pour vivre que leurs bras, qui gagnent leur vie petitement en travaillant beaucoup et qui gâtent leurs enfants, et qui entretiennent soit par vanité, soit par faiblesse, le goût des folles dépenses et la mollesse de la vie jusque dans la pauvreté du foyer domestique. Quelle aberration! Parents aveugles, pendant que vous couvrez d'un luxe inouï vos enfants et que vous cédez à tous les caprices de leur sensualité, ils rougissent de vous... et demain que vont-ils devenir dans la société? Ouvriers honnêtes, vos fils mal élevés voudront jouir à tout prix; ils se perdront dans la débauche, ils traîneront une existence affaiblie par le vice, et ils seront pour le génie du mal des recrues, pour leur famille un opprobre, pour la terre un poids insupportable. Et vos filles ? Vous les avez parées de richesses indigentes et misérables, si bien qu'il devient difficile de distinguer les conditions, la grande dame de la jeune ouvrière. La belle avance! Ouvriers honnêtes, élevez donc vos filles dans l'amour de la simplicité et du travail, si vous ne voulez pas que le luxeleuj tourne la tête et que la mollesse leur gâte U cœur.

Tous, qui que nous sovons, Messieurs, faisons

notre devoir. Et si nous ne pouvons pas réparer les ruines du passé, au moins préparons la résurrection de l'avenir en agissant sur la jeunesse et en lui donnant une éducation sérieuse. C'est tout ce que je voulais vous dire aujourd'hui. Et si vous m'avez bien compris, si vous avez pris la résolution de guérir le mal, après l'avoir constaté, je n'ai pas perdu mon temps.

Amen.

TREME ET UNIÈME COINFÉRENCE

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