LIVRE II. CHAPITRE II
grande importance, sur lequel on a été longtemps à délibérer. Il est certain que celui qui donne tôt, donne avec affection ; aussi lui voyez-vous paroître le cœur au visage, et sa façon riante donne un témoignage indubitable du contentement qu'il a de faire plaisir.
III. Il y en a qui avec une gravité mélancolique, tantôt faisant les muets, et tantôt parlant comme s'ils avoient la peine d'ouvrir la bouche, gâtent le plaisir qu'ils veulent faire, et ne semblent pas tant promettre que refuser. Nous ferons mieux en semblables occasions d'accompagner les bons effets de bonnes paroles, et dire à celui qui nous prie : <t Vous avez tort que je n'ai plus tôt su que je fusse capable de vous servir; il sen)ble que vous vous soyez adressé à moi avec quelque défiance ; c'est chose où vous n'avez que faire de l'entremise de personne; vous me faites beaucoup d'honneur de me commander ; je suis content pour ce coup d'excuser vos cérémonies, pourvu qu'une autre fois quand je pourrai quelque chose qui vous soit agréable , vous en usiez avec autorité. » Sans doute celui qui recevra de cette façon estimera notre volonté plus que la chose même qu'il nous demandoit, et s'en ira disant en lui-même : « J'ai fait une belle acquisition aujourd'hui ; je suis plus satisfait de la rencontre d'un si honnête homme, que si j'avois gagné beaucoup davantage par autre moyen. Il n'est pas possible que je me puisse jamais acquitter en son endroit. »
IV. Il y en a d'autres, lesquels après qu'avec un langage et une démonstration toute manifeste de leur arrogance, ils vous ont fait repentir de les avoir employés, sont encore si longs et si pesants à livrer ce qu'ils ont promis, qu'on auroit meilleur marché de n'en avoir rien obtenu; car à toute heure il faut avoir leur courtoisie en la bouche; et bien souvent cette dernière sollicitation a plus d'épines que la première. Il faut trouver un ami qui les en fasse ressouvenir, et un autre (jui le reçoive. De manière qu'un présent ayant à passer par tant de mains, c'est force que les intercesseurs en partagent l'obligation avec l'auteur. Voulons-nous avoir le remercîment tout entier? Faisons que le bienfait tout entier arrive entre les mains de ceux à qui nous l'avons promis, qu'il n'y ait point de courtier qui s'en mêle, point de fripier
aS/l APPENDICE.
qui en retienne rien. La gloire de notice libéralité ne se peut communiquer à un autre qu'avec diminution de ce qui nous en appartient.
V. Il n'y a point de gène si grande que de languir après l'attente de quelque chose. Les espérances coupées sont plus supportables que les suspendues, et toutefois la plupart des hommes a cette misérable vanité, que s'ils ont fait quelque promesse, ils en remettent l'exécution d'un jour à l'autre, pour le contentement qu'ils ont d'avoir toujours quelqu'un qui les suive. Ainsi font ordinairement les officiers des princes qui ne sont pas bien aises qu'ils n'aient un monde de gens à leur queue, et penseroient pouvoir moins, s'ils n'avoient de quoi montrer qu'ils peuvent beaucoup. Ils ne vous expédieront jamais à l'heure même, et vous n'aurez jamais rien qu'une pièce après l'autre. Aux injures ils courent la poste, aux bienfaits ils clochent et vont bien à peine le petit pas. Le dire du Comique est très- véritable : « Quand tu veux faire plaisir, souviens-toi que ce que tu donnes au temps, tu l'ôtes à l'obligation, » De là viennent ces murmures que fait naître le juste dépit. « Faites-le si vous le voulez faire, la chose ne vaut pas tant de façon. Si vous n'en voulez rien faire, il ne faut que le dire. » Quelqu'un pensei'a qu'il y ait de l'ingratitude en ce langage ; il n'y en a point ; car comme seroit un ingrat à ceux qui vendent si cher une si mauvaise denrée? Mais il n'est pas possible qu'un homme qui a du courage ne se lasse de faire le valet, qu'il ne se dépite contre ses affaires, et ne cesse de désirer ce qu'on lui fait poursuivre avec trop de cour et de longueur. C'est cruauté de faire durer le supplice d'un criminel, et miséricorde de le dépêcher promptement. En l'extrémité de sa peine est la fin de la douleur. Le temps qui précède son exécution est la plus grande et la jjIus cruelle partie de son supplice. Il en est de même aux bienfaits : tant plus on donne tôt, tant plus on oblige celui qui reçoit; l'attente du bien a du trouble et de la sollicitude. Et parce que la plupart des bienfaits sont recherchés pour le remède de quelque incommodité, si nous pouvons mettre incontinent un homme hors de peine, et cependant nous le laissons trop longtemps endurer, ou le faisons réjouir trop tard , nous ôtons l'âme à notre courtoisie. Une bonne volonté n'est