I. Confidence, confiance
270 LES ÉPÎTRES DE SÉ^iÈQUE.
qui contre l'avis que donne Théophraste, attendent à juger d'une personne après qu'ils se sont embarqués à l'aimer ; et comme ils l'ont reconnue, c'est assez qu'ils en retirent leur amitié. Quand il sera question de faire un ami, pensez-y longtemps auparavant ; quand vous vous y serez résolu, ne lui tenez rien de caché : parlez aussi confidemment avec lui qu'avec vous-même. Il est vrai que je vous conseille de vivre d'une façon que vous ne fassiez rien de quoi vous craigniez de vous fier, même à votre ennemi. Mais pource qu'il se passe des choses que l'accoutumance a mises au rang de celles qu'on appelle secrètes, faites part à votre ami de tous vos ennuis, et généralement de tout ce que vous ix\ez dans le cœur. Vous le rendrez fidèle, s'il voit que vous l'ayez en cette opinion ; car il advient souvent que faisant paroîti'e que nous avons peur d'être trompés, nous avertissons les autres de nous tromper, et donnons un honnête prétexte de faillir à ceux que nous ne tenons pas pour gens de bien. Pourquoi donc retiendrai-je en la présence de mon ami, ce que j'aurai volonté de dire? Et pourquoi ne me réputerai-je en sa compagnie aussi seul que s'il n'y avoit que moi?
II. Il v en a qui content indifféremment à toutes personnes ce qui ne se doit dire qu'à leurs amis, et déchargent incontinent ce qui les démange en l'oreille du premier venu ; d'autres au contraire vont retenus à l'endroit de ceux mêmes qu'ils aiment le plus, et rappellent tout ce qu'ils ont de secret au plus intérieur de leur âme, avec tant de soupçon qu'à peine se peuvent-ils assurer de leur propre conscience. L'im et l'autre ne valent rien ; car il ne se faut ni fier, ni défier de tout le monde : il est vrai que de ces deux vices, j'en tiendrois un pour être le plus honnête, et l'autre pour être le plus assuré.
III. Avec même raison pouvons-nous reprendre et ceux qui sont en une perpétuelle inquiétude, et ceux qui ne se
reposent jamais ; car je ne trouve pas que ce soit industrie rraimer la rumeur et le tumulte, mais plutôt le débattement d'une âme perplexe et travaillée * : comme aussi je n'estime pas repos, de ne pouvoir supporter le moindre mouvement du monde, mais bien une dissolution et languissement. Pour ce, vous retiendrez ce que j'ai trouvé dans Pomponius : « Il est des hommes qui se sont tellement retirés aux cachettes de la solitude, qu'ils estiment tout ce qui est au jour être en trouble et confusion. » Ce sont deux points qu'il faut mêler ensemble, travailler en se reposant, et se reposer en travaillant. Demandez-en avis à la nature : elle vous répondra qu'elle a fait le jour et la nuit.
ARGUAfENT. — I. Du Contentement de l'ànie, après qu'elle a quitté les vices. — II. Du peu de sujet que nous avons de craindre la mort. — in. La pauvreté qui se mesure à la règle de la nature est la plus grande richesse de l'homme.
I. Continuez comme vous avez commencé, et vous hâtez le plus qu'il vous sera possible, afin de goùlerplus longtemps le contentement que donne l'âme, quand elle est réformée et réglée. Déjà la peine cpi'on prend à la réformation et au règlement est une partie de celt«" jouissance; mais le plaisir qu'apporte la contemplation d'une âme, quand elle est déjà pure, luisante, et sans aucune tache, est chose bien plus agréable. Jl vous souvient combien vous fiites aise quand on vous ôta la prétexte, et