I. En latin : exaiiUntx mentis conciirsatio
27a LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.
qu'on vous l)ailla la robe (rhomme; vous le serez sans comparaison beaucoup davantage, quand après que vous aurez quitté cette âme de jeune garçon, la philosophie vous aura fait prendre place au nombre des hommes ; car l'âge de cette enfance se passe bien, mais, ce qui est le plus importun, les conditions d'enfance nous demeurent ; et ce que j'y trouve de pis, c'est que nous avons tout ensemble l'autorité des vieillards, et les vices des garçons ; non pas des garçons seulement, mais des enfants. Ceux-là craignent les choses de peu d'importance, ceux-ci appréhendent même celles qui ne sont du tout point, et nous avons peur des unes et des auti-es.
II. Apprenez seulement, et vous trouvei-ez qu'il est de certaines choses qu'il faut d'autant moins redouter, qu'elles semblent apporter plus de frayeur et d'étonnement : le mal qui vient le dernier ne peut jamais être*. La mort vient à vous : s'il étoit possible qu'elle demeurât avec vous, ce seroit occasion de la craindre; mais il faut par force ou qu'elle n'arrive pas, ou qu'elle passe de long^. Vous me direz qu'il est malaisé de conduire l'âme à cette résolution de ne faire point de cas de la mort; mais ne voyez-vous pas combien sont petits les sujets qui souvent ont fait que plusieurs n'en ont tenu compte? Un amoureux s'est pendu devant la porte de sa maîtresse ; un esclave importuné des mauvais traitements de son maître s'est précipité du haut de la maison en bas ; un autre qui
1. On lit dans l'édition de ififiy : t Ne peut être grand. » Ou le mot grand A été omis dans les premières éditions, ou Malherbe a lu : Nullum maliim quod extremum est, Jlalum avait été introduit dans le texte par Muret d'après une conjecture d'Erasme; mais la leçon, bien préférable, des manuscrits et des plus anciennes éditions est : IS'ullum magnum quod extremum est.
2. C'est-à-dire : qu'elle passe outre, qu'elle s'éloigne. En latin : transeat.
s'en étoit fui, a mieux aimé se mettre une dague dans le sein que de se laisser remener. Et doutez-vous C[iie la vertu n'ait autant de puissance comme la peur? 11 n'est pas possible que celui passe la vie en assurance, qui prend trop de peine à la prolonger ; il met le compte de beaucoup d'années entre les félicités qui lui semblent plus désirables. C'est ce qu'il faut que vous ayez au devant des yeux, afin que quand il sera question de déloger, vous ne le fassiez à regret, et ne l'embrassiez point comme font ceux qui en allant à vau-l'eau, traînés par la violence d'un torrent, empoignent des épines, et s'accrochent à la première chose qui se présente. La plus grande partie des hommes flotte entre la crainte de la mort et les tourments de la vie, pource qu'ils n'ont ni la volonté de vivre, ni la science de mourir. Apprenez à vivre à votre aise, en laissant à part les ennuis que vous peut apporter la sollicitude de la vie. Un bien, pour grand qu'il soit, ne peut réjouir celui qui le possède, s'il ne fait compte de le pouvoir perdre, et ne tient son âme préparée à cet inconvénient. Or il n'est chose de qui la perte nous étonne si peu , que de celle laquelle étant perdue ne se peut regretter. 11 faut donc vous imaginer tout ce qui peut arriver même aux plus grands, et vous fortifier à l' encontre. La tête de Pompéius reçut jugement d'un pupille et d'un châtré. Celle de Crassus éprouva l'insolente cruauté d'un Parthe. Caïus César remit celle de Lépidus à la discrétion du tribun Décimus, et lui-même enfin bailla la sienne à Chéréas. Jamais la fortune ne met un homme si haut, qu'elle ne le menace de souffrir en soi-même, ce qu'elle lui permet de faire à l'endroit des autres. Il ne se faut pas fier à la bonace : la mer est irritée en un moment, et bien souvent d'une heure à l'autre les bateaux se perdent à l'endroit même auquel ils s'étoient sauvés auparavant. Souvenez-vous que vous pouvez avoir la gorge coupée
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274 LF.S ÉPiTRES DE SÉISÈQUE.
aussi bien crun voleur que d'un ennemi. Quand bien vous aurez votre \de assurée contre ceux qui ont le plus de puissance, vous n'aurez rien fait, puisque le moindre valet que vous aurez a la puissance de vous l'ôter quand il lui plaira. Je veux dire que quiconque méprise sa vie, est maître de celle d'autrui . Représentez-vous les exemples de ceux qui sont morts de la main de leurs domestiques, ou par une violence découverte, ou par surprise : vous trouverez que la colère des rois n'en a pas fait davantage mourir, que le dépit et l'indignation des propres serviteurs. Que vous importe donc si celui de qui vous avez peur est fort ou foible, puisque le plus foible du monde est assez fort pour faire ce que vous craignez? Mais si d'aventure vous tombez entre les mains de vos ennemis, le vainqueur vous fera mener à la mort? Je veux qu'il le fasse, vous fera-t-d mener en autre part qu'au lieu même où vous allez? Pourquoi êtes-vous si abusé de commencer à cette heure d'avoir sentiment d'une chose que vous endurez il y a déjà longtemps ? Je vous dis que depuis l'heure que vous êtes né, on vous mène continuellement à la mort. Ce sont les considérations qu'il nous faut avoir, si nous voulons attendre en repos cette heure dernière, de laquelle la crainte nous rend toutes les autres pleines de travail et d'inquiétude.
III. Mais il est temps de clore ma lettre. Je m'en vais vous faire part de ce que j'ai treuvé de bon aujourd'hui ; cette fleur n'est non plus de mon jardin que les précédentes. La pauvreté qui se mesure à la règle de nature, est la plus grande richesse que l'homme sache posséder. \oulez-vous savoir quelle est cette règle, et quelles bornes elle nous a prescrites? de n'avoir point de faim, point de soif, ni point de froid. Pour chasser la faim et la soif, il n'est point question de courtiser les portes des grands, et se rendre sujet à leurs froides mines, qui ne sont qu'au-
tant d'affronts couverts d'une apparence extérieure d'humanité. On n'a que faire de traverser la mer, ni de se consumer à la suite d'une armée. Nature ne désire rien qui ne se trouve partout, et avec peu d'incommodité. C'est aux choses superflues qu'on a de la peine et qu'il faut suer pour les acquérir, qui nous font user nos habits, vieillir sous les tentes, et courir aux rivages étrangers. Ce qui suffit se recouvre sans beaucoup de difficulté.
ABGinrENT. — I. Il faut être philosophe en effet, et non pas eu apparence.— II. Une trop grande austérité de vie est ridicule et blâmable. — m. L'espoir et la crainte donnent la gêne à notre âme.
I. J'approuve infiniment votre dessein , et suis bien aise de ce que sans vous soucier, d'aucime autre chose, vous employez tout votre labeur à vous réformer, et vous rendre meilleur de jour en jour. Je ne vous conseille pas seulement de continuer, mais je vous en prie. Toutefois gardez-vous de ressembler à quelques-uns, qui n'ayant pas tant de soin de bien faire comme ils affectent, prennent plaisir à vivre ou à s'habiller avec quelque particularité qui les fasse regarder. Fuyez ces fiicons de faire de ceux qui se laissent croître les cheveux sans les couper, négligent leur barbe, jiu^ent une haine capitale aux richesses, couchent contre terre; et toute telle manière d'artifices, qui n'ont autre but que l'ambition, combien qu'ils la suivent par une voie différente de rordinaiic. Le nom de la philosophie n'est de soi-même que trop assailli d'envieux et de calomniateurs; que sera-ce si nous commençons à uous séparer de la fréquentation du reste des
hommes? Je veux bien que nous différions d'avec eux intéi'ieui ement ; mais si faut-il que notre apparence extérieure soit populaire. Ne soyons pas ni superbes, ni mécaniques en notre habillement*. N'ayons point de moulures d'or, ni d'enrichissement d'orfèvrerie en notre vaisselle d'argent; mais aussi n'estimons pas que ce soit une grande marque de frugalité de n'en avoir du tout point. Vivons mieux que le peuple, non pas au contraire du peuple ; autrement nous éloignerons de notre compagnie ceux de qui nous desirons l'instruction, et ferons que de peur d'être sujets à nous imiter en toutes nos actions, ils ne nous voudront imiter en pas une. La première chose que nous promet la philosophie, c'est le sens commun, l'humanité naturelle, et la conversation ^ , de laquelle nous nous bannissons , si nous faisons des professions différentes.
II. Prenons garde que les choses mêmes par lesquelles nous recherchons à nous faire admirer , ne soient celles qui nous rendent odieux et ridicules. Notre intention est de vivre selon nature. C'est chose contraire à la nature de se tourmenter le corps, de mépriser les commodités qui sont de peu de coustange^, de prendre plaisir aux ordures , et se nourrir de viandes sales , grossières et dédaigneuses'*. C'est autant de folie de fuir les choses qui sont en usage, et qui se recouvrent avec peu de peine, comme c'est de luxe de rechercher les délicates. La philosophie veut bien qu'on soit sobre et content de peu, mais non pas qu'à force de l'être par trop, on réduise le
1 . Mécaniques en notre liahillement , c'est-à-dire vêtus comme de pauvres artiseins. Il v a en latin : i\'o« splendeat toga ; ne sordeat qu'uleni.