I. C'est-à-dire répugne-t-il, est-il impossible que
ou corriger, ou ravaler, ou porter plus haut? Cela suffit déjà, ce me semble, pour appreudre à mon esprit qu'il s'est changé en mieux par la connoissance qu'il a de ses vices, que jusques ici il avoit ignorés. Il est des malades avec lesquels on se réjouit, quand ils ont senti leur mal. Je serois donc bien aise de vous pouvou" faire part d'un changement si prompt que le mien", car je commencerois dès lors à mieux espérer de notre amitié : j'entends de cette vraie amitié que ni l'espoir, ni la crainte, ni le soin que nous avons de nos intérêts, ne nous peuvent faire rompre ; de cette amitié, dis-je, avec laquelle les hommes meurent, et pour laquelle ils ont du plaisir à mourir. Il ne me seroit pas malaisé de vous en nommer plusieurs, qui n'ont pas manqué d'amis, mais bien d'amitié : ce qui ne peut advenir quand il se rencontre qn'une mutuelle volonté rend aussi mutuels les désirs, dans la conjoncture des choses honnêtes*. D'où vient donc que cela peut arriver ainsi entre amis? C'est de ce qu'ils savent que toutes choses, voire même leurs plus grandes adversités, leur sont ordinairement communes.
II. Vous ne sauriez croire combien je profite de jour en jour. Montrez-moi donc, me direz- vous, quels sont les moyens que vous avez pour cela, et faites-m'en part, je vous prie, puisqu'ils ont tant de vertu. Je le veux; et il ne tiendra pas à moi que je ne verse tout ce que je sais dans le profond de votre âme; car je n'ai point de plus grand plaisir que d'apprendre afin d'instruire les autres. Aussi ne pensai-je pas qu'aucune chose, pour si utile et si excellente qu'elle fût, me pût jamais plaire, si je ne la savois que pour moi-même. Si l'on me vouloit donner toute la sagesse du monde, à condition que je la
I . En latin : Quum animas in societatem honesta ciipiendi par vo- Ittntas trahit.
28o LES ÉPÎTRES DE SÉ>EQUE.
posséderois moi seul, et ne Tenseignerois à personne, je n'en voudrois point. La jouissance du bien ne peut être agréable, si l'on n'y associe quelqu'un. Je vous envoyerai donc les mêmes livres, d'où j'ai tiré ces préceptes; et pour vous garantir de la peine de chercher partout ce qu'il y a de plus utile, je vous marquerai les endroits que j'estime et que j'admire le plus.
III. Sachez néanmoins que vous ne profiterez jamais tant de la lecture des livres que de la 'sive voix et de la conversation des honnêtes gens. Il faut que vous-même veniez sur les lieux : premièrement, pourceque les hommes se fient plus à leurs yeux qu'à leurs oreilles, et qu'avec cela, le chemin est long par les préceptes, mais court et facile par les exemples. Cléanthe n'eut jamais bien ressemblé à Zenon, s'il se fût contenté de l'ouïr. Il a vécu avec lui ; il a vu comme il vivoit ; il a remarqué ses secrets : il a étudié toutes ses actions , et a considéré si les siennes propres y étoient conformes Platon, Aristote, et tous ces autres philosophes qui ont introduit tant de sectes différentes , ont plus appris des mœurs de Socrate que de ses paroles. Ce n'a pas été l'école, mais la compagnie d'Epicure, qui a fait grands personnages Métrodore, Hermachus et Polyénus. Je ne vous appelle pas seulement pour faire votre profit, mais afin que vous-même puissiez être profitable, et vous et moi nous soulagerons beaucoup l'un l'autre. Cependant pource que je vous dois, selon ma coutume, la rente de ma journée, je veux vous faire part d'une chose qui m'a aujourd'hui gi-andement plu dans Hécaton. «Vous demandez, dit-il, ce que j'ai appris : à m'aimer moi-même. » Certes le gain qu'il a fait n'est pas petit : il peut bien dire qu'il ne sera jamais seul, et vous pouvez bien vous assurer aussi, que celui qui est ami de soi-même le sera de tous.
Akgumeat. — I. Fuir la multitude. — II. La compagnie nous gâte. Il blâme les spectacles des gladiateurs. — DI. Les yIccs s'insinuent par le nombre des exemples. — IV. Il ne faut point cherclier l'approbation du peuple,
I. Vous me demandez ce qu'il me semble que vous devez principalement éviter : la multitude ', vous n y serez pas encore bien siirement. Pour moi, je confesse ma foiblesse. Quand je vais en compagnie, je n'en reviens jamais comme j'y suis allé : mon équipage n'est plus en l'ordre où je l'avois mis ; il ne rentre chez moi que quelque chose de ce que j'avois fait sortir. Il arrive aux esprits qui se remettent de quelque vieille indisposition , comme aux corps qu'une longue maladie a mis si bas , qu'ils ne peuvent prendre si peu d'air qu'ils ne s'en treuvent mal.
II. La conversation de beaucoup de gens nous est contraire. Il n'y en a pas un qui ne nous loue de quelque vice, ou ne nous l'imprime, ou ne nous en laisse quelque tache , sans que nous nous en apercevions. Tant plus les compagnies sont grandes, et plus nous sommes en danger. Mais il n'y a rien où les bonnes mœurs courent plus de fortune qu'aux théâtres; car alors les vices coulent par la porte qu'on a ouverte à la volupté. Que pensez-vous que je die? J'en reviens plus avare, plus ambitieux et plus dissolu*, et qui plus est, je me trouve avec moins de douceur et d'humanité, pour avoir été parmi les hommes. D'aventure je me suis aujourd'hui trouvé au spectacle du midi*, pensant y voir quelque farce, ou quelque bouf-