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celui qui a son contentement en soi-même, sans espérance de gain et sans dessein de se fortifier contre la fortune, ne s'en puisse approcher comme d'une chose belle en perfection. Qui en fait provision comme d'un remède aux calamités fortuites, il la fait descendre de son trône et la met au rang du commun. Le sage se contente de soi. C'est une parole, mon grand ami, que beaucoup de gens interprètent mal : ils le séparent * de la communauté de toutes choses, et ne veulent point qu'il sorte hors de sa peau. Pour bien faire, il faut distinguer : cette promesse a des bornes , et ne s'étend pas indifféremment à toutes choses.
IV. Le sage pour vivre heureusement se peut passer de tout le monde ; mais pour vivre , non; car en ce dernier il peut avoir affaire de beaucoup de choses; mais en l'autre, il n'est question que d'avoir une âme purgée de mauvaises affections, élevée au-dessus des imaginations vulgaires, et résolue à se rire du plus effroyable visage que la fortune lui sauroit montrer. Voici la distinction qu'en fait Chrysippus : il dit que le sage n'a faute de rien, et que toutefois il a besoin de beaucoup de choses; le fol au contraire n'a besoin d'aucune, parce qu'il n'en sait point user; mais il a faute de toutes. Le sage a besoin de mains, d'yeux", et d'assez d'autres choses nécessaires au service delà vie; mais il n'a faute d'aucune chose, parce qu'avoir faute présuppose de la nécessité : or il n'est rien nécessaire au sage. C'est pourquoi, bien qu'il soit content de soi-même, il ne laisse pas d'avoir besoin d'amis, et met
1. Toutes les éditions donnent ici par erreur : « la séparent, » et à la ligne suivante : a qu'elle sorte. »
2. Ici encore il s'est glissé une singulière faute dans le texte. Au lieu de ces mots : « A besoin de mains, d'yeux, » on lit dans toutes les éditions, même dans celle de 1667, où la version de Malherbe a été si librement remaniée : a \ besoin de moins (1(167 : du moins) d'yeux, a
EPITRE IX. liji
peine d'en acquérir le plus qu'il peut , non pour vivre heureusement; car c'est chose que de soi-même il peut faire, quand il n'auroit pas un ami. Le souverain bien trouve en la maison toute la provision qui lui fait besoin pour son service : il ne va rien emprunter dehors ; il ne dépend d'autre que de soi-même-, et s'il en vient là, que de mendier quelque chose , il est à la discrétion de la fortune, et ne faut plus qu'il parle de sa liberté. Oui, mais quelle triste condition sera celle du sage, si prisonnier entre les mains des ennemis, en quelque terre lointaine, ou retenu en quelque long voyage sur mer, ou jeté par la tempête en quelque rivage solitaire, il ne se trouve en toutes ses incommodités secouru de l'assistance ni de la consolation d'un seul ami? Il fera ce que fit Jupiter, quand après la résolution universelle du monde toutes choses étoient retournées en leur confusion première. Tandis que la nature est quelque temps sans recommencer la génération, il rappelle à soi toutes ses pensées, et se donne lui-même le contentement de s'entretenir. Le sage a moyen d'en faire de même : il se resserre en soi-même, se tient compagnie, et tant que la disposition de ses affaires est en sa puissance, n'a besoin de personne que de soi. Avec ce contentement il se marie; avec ce contentement il fait des enfants; et toutefois s'il lui falloit vivre seul, il aimeroit mieux ne vivre pas. L'utilité ne le porte point aux amitiés : c'est l'inclination naturelle qui l'y provoque. L'amitié , comme beaucoup d'autres choses, a je ne sais quelle douceur agréable à notre goût : nous chérissons la société comme nous abhorrons la solitude. La nature, qui s'est proposé de faire vivre les hommes ensemble, a voulu que les amitiés eussent un certain aiguillon , qui nous sollicilîit à les rechercher. Néanmoins, quoique le sage aime extrêmement ses amis, qu'il prenne toute la peine qu'il peut d'en acquérir, et
que bien souvent il en fasse plus cVétat que de soi-même ; si faut-il qu'il termine en soi tout son contentement, et qu'il die ce que dit même Stdpon * à qui s'attaque Epicure. Comme après sa ville prise, et sa femme, et ses enfants perdus, il se retiroit tout seul, avec un esprit à qui les adversités n'avoient rien ôté , Démétrius, celui qui pour le nombre des villes qu'il avoit forcées étoit appelé Poliorcète, lui demandant s'il avoit rien perdu : « Je norte, dit-il, tout mon bien sur moi; » parole certainement qui témoigna la force du ressort de son âme, et qui fut victorieuse sur la victoire même. Et de fait, Démétrius l'ovant ainsi parler, fut si confus, que presque il ne savoit s'il avoit vaincu. « Tout mon bien est avec moi : ma justice, ma vertu, ma tempérance, ma prudence, et cette résolution que j'ai toujours eue de n'appeler point bien ce qu'on me peut ôter, ne m'ont point été saccagées*. IjCs voici qui m'accompagnent aussi entières et aussi miennes qu'auparavant. » Si nous nous étonnons de voir quelques animaux passer au travers du feu sans qu'il leur fasse mal , combien avons-nous plus de sujet d'admirer cet homme, qui par la prise de sa ^^lle enveloppé dans le feu , le fer et les ruines , a treuvé moyen sans blessure ni perte quelconque de s'en dégager? Vous voyez en cela combien la conquête de tout un peuple est bien plus aisée que celle d'un homme seul. Un Stoïque tient le même langage, et aussi bien que Stilpon parmi le sac et la flamme des ^^lles prises, conserve ses biens et les emporte en toute assurance avec soi. Il est content de soi-même, et dans les bornes limite sa félicité. Ne
I. C'est le texte de toutes les éditions. Il faut évidemment lire : « Ce même Stilpon. » 11 y a dans le texte : et dicet quod Stilpon ille d'uril .
1. L'édition de 164 5 donne (c emportées, » au lieu de « saccagées. »
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pensez pas qu'il n y ait que nous de qui les paroles soient relevées. Épicure même, qui se mêle de reprendre Stilpon, parle de même; je m'en vais vous dire que c'est, et combien que ce jour ici ne soit plus du compte , vous ne laisserez pas, s'il vous plaît, de le prendre en bonne part. « Quand la terre entière seroit le patrimoine d'un homme seul, il est misérable, s'il ne pense avoir assez; » ou bien si vous l'aimez mieux en autres termes (car il faut prendre plutôt garde au sens qu'aux paroles) : « Quand un homme auroit l'empire du monde, s'il ne s'estime heureux, il ne l'est point. » Et afin que vous connoissiez que tout cela part d'un sens commun, et que ce sont leçons que fait la nature à toutes sortes d'esprits, vous trouverez en un poëte comique * :
Il n'est heureux qui ne pense point IV-tre.
Car que peut-il chaloir comment vous soyez , si vous pensez être mal ? Et quoi donc, à votre compte, un qui sera vilainement riche et qui aura force valets , mais encore plus de maîtres, sera bienheureux, pourvu seulement qu'il veuille dire qu'il s'estime tel? Je n'ai que faire de ce qu'il dit. Je regarde ce qu'il peut , et non pour une fois seulement, ou pour un jour, mais ce qu'il peut continuellement. N'ayez pas peur que cette magnanimité si ferme et si résolue se trouve en un homme qui n'ait du mérite. Il n'y a que le sage capable de se plaire; toute folie porte avec elle un dégoût de sa condition.