‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 171 sur 332 · Quittez-les, tenez-les quittes · texte numérisé non relu

Quittez-les, tenez-les quittes

2. Dans l'édition de if)45, et même encore dans celle de 1(167 : a Un corps sans malice. »

chose très-véritable que j'ai apprise dans Athénodorus. « Vous pouvez dire que vous êtes hors de toute passion quand vous en êtes venu là que de ne rien demander à Dieu que vous ne lui puissiez demander tout haut et à la vue de tout le monde; » car aujourd'hui quelle folie est celle des hoinmes ! Ils ne désirent rien de si malhonnête qu'ils n'osent demander à Dieu : tous les vœux sont autant de crimes. Si quelqu'un fait semblant de s'approcher d'eux, ils se taisent tout aussitôt, et content à Dieu des choses qu'ils ont honte qu'un homme sache. Voyez donc si nous ne pourrons point tenir cette maxime pour une règle de vie : Vivez avec les hommes comme vu de Dieu ; parlez avec Dieu comme écouté par les hommes.

Argument. — I. Il défend ceux qui rougissent. — II. Les habitudes naturelles ne se peuvent changer. — III. Il se faut toujours imaginer quelque homme d'honneur pour témoin de nos actions, afin de ne faire rien mal à propos.

I. Je me suis entretenu avec un de vos amis du meilleur naturel qu'il est possible et ai reconnu son jugement, son humeur et sa suffisance, aussitôt qu'il a commencé de parler. Je pense qu'il me laissera le goiît qu'il m'a donné, car en ce qu'il m'a dit il ne pouvoit y avoir rien de préparé, parce que je l'ai surpris. Il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit revenu à soi, que la honte (un des bons signes que puisse avoir un jeune homme) ne lui pouvoit encore sortir du visage, tant la rougeur s'y étoit ramassée de toutes parts. C'est une foiblesse que je n'ai pas opinion qu'il perde jamais, quelque assurance qu'il prenne, quel-

que vertu qu'il acquière, et à quelque perfection qu'il puisse arriver.

II. Il n'est point de sagesse qui puisse rien contre les défauts que naturellement nous avons ou au corps ou en l'esprit. Ce qui naît avec nous se peut adoucir, mais non pas vaincre. Il en est qui ne parlent jamais en grande assemblée qu'ils ne soient tout en eau, comme s'ils avoient fait quelque grand effort; d'autres à qui les genoux tremblent, d'autres à qui les dents s'entre-choquent, la langue bégaye et les lèvres ont un mouvement qu'il ne leur est pas possible d'arrêter. Il n'y a point de préceptes contre ces imperfections : la nature veut demeurer maîtresse, et que les plus forts connoissent qu'ils ne le sont pas assez pour lui résister. Le rougir est du nombre de ces infirmités, et quelque gravité qu'ils aient, il n'y a moyen de s'en parer. Il est bien vrai qu'il paroît davantage aux personnes jeunes, parce que leur sang est plus chaud et leur peau plus déliée ; mais les plus expérimentés et les plus \ieux ne s'en garantissent point. Il y en a qui ne sont jamais plus dangereux que quand ils rougissent, comme s'ils avoient épandu toute leur honte. C'étoit signe que Sylla entroit en furie quand le sang lui montoit au visage. Il n'y avoit rien de moins effronté que Pompée; jamais il ne parloit devant deux personnes qu'il ne rougît : aux assemblées cela lui étoit infaillible. Il me souvient qu'on fit un jour entrer Fabianus au Sénat pour porter quelque témoignage; il devint rouge, et cette honte lui donna merveilleusement bonne grâce. Cela ne vient pas de foiblesse d'âme, mais de la nouveauté des choses, qui bien qu'elles n'étonnent pas, elles troublent toutefois, faute d'accoutumance, pour une facilité naturelle qu'on a de s'émouvoir; car comme il y en a de qui le sang ne bouge jamais de sa place, aussi en est-il qui l'ont si remuant, qu'il ne leur peut rien arriver que tout aus-

3oo LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

sitôt la couleur ne leur vienne au visage. La sagesse, comme j'ai dit, n'y sert de rien; autrement la nature même seroit en sa domination. Quoi que l'homme fasse et quelques règlements qu il donne à son âme, les habitudes que la température du corps et la condition de sa nativité lui donnent ne se sépareront jamais d'avec lui. On ne les peut ni chasser quand on les a, ni faire venir quand on ne les a point. Les comédiens, qui se mêlent de contrefaire nos passions, nos craintes, nos élonncmenls et nos tristesses, quand ils veulent représenter la honte, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de baisser la tète, d'humilier leurs paroles et tenir les yeux fichés en terre; mais de rougir il n'y a moyen. Le commandement et la défense y sont inutiles. Aussi la sagesse, qui connoît bien qu'elle n'y peut de rien servir, ne nous y promet point de remède : c'est chose qui vient sans qu'on l'appelle, et qui s'en rêva' sans qu'on la chasse, comme ne dépendant d'ailleurs que de sa propre jurisdiction.

Ma lettre veut que je la finisse par une sentence; en voici une très-utile et très-salutaire que je voudrois qui vous fût gravée au cœur :

III. « Il faut faire élection de quelque homme de bien et nous imaginer que nous en sommes perpétuellement éclairés, afin de ne faire que ce que nous ferions s'il étoit présent. » Ce précepte, mon grand ami, est d'Epicure, qui non sans cause a jugé que nous avons besoin d'un gardien et d'un précepteur. Il ne se fei'oit pas la moitié des crimes qui se font, s'il ne se pouvoit rien faire qu'en la présence d'un témoin. Il est bon que notre âme se propose quelque personne de mérite à révérer, et de qui l'autorité l'oblige à ne faire ni peuser chose qui soit mal à propos. O que bienheureux est l'homme qui a cette puis-

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