I. s'en rêva, s'en retourne
ÉPÎTRE XI. 3oi
sance, que non à le voh% mais à se le représenter seulement, on se fasse homme de bien ! Et bienheureux celui tout de même qui en peut tellement respecter un autre, qu'il ne faut que la seule souvenance pour le remettre ou le retenir en son devoir ! Quiconque est capable de rendre ce respect, sera bientôt digne de le recevoir. Je vous conseille donc de choisir Gaton. S'il vous semble trop roide, prenez Lelius, qui n'est pas si bandé; ou bien quelque autre de qui le parler, la vie et le visage, où se manifeste l'intérieur, vous seront plus agréables. Montrez-le-vous à toute heure, ou pour être en sa garde, ou pour vous composer à son imitation. Je vous dis encore un coup que nous avons besoin de quelqu'un sur lequel nous prenions les préceptes de notre vie : sans une règle il est impossible de redresser ce qui n'est pas droit.
ARGU3iE?iT. — I. Toutes choses représentent à l'homme sa vieillesse. — II. La vieillesse n'est pas sans plaisir. — III. Être préparé à mourir tous les jours. — IV. Il est en nous de finir nos misères quand il nous plaît.
I. De quelque part que je me tourne, je trouve partout des témoignages que je suis vieil. Je m'en étois allé en ma maison aux champs, et me plaignois de ce qu'il me coùtoit à l'entretenir; la réponse de mon fermier fut que ce n'étoit pas sa faute, mais que le bâtiment étoil vieil, et cependant il n'y avoit rien que je n'eusse fait faire. Que dois-je penser de moi si le temps a usé les pierres qui sont de mon âge? Cela m'ayant mis eu colère, je pris le premier sujet qui se présenta de m'attaquer à lui,
3oa LES KPlTRKS l)K SI'.NKQUE.
et lui dis : « 11 se comioîl lucu aux |)l;»lan(\s (|irils soiil mal ctilrolonus ; ils n'ont pomi de reuillcs; les lniuu'lics en sonl loiiucs cl pleines de nœuds, comme le pied en est misérable et rude. Si vous aviez été curieux de les déchausser et de leur rarraîcliir la racine, ils ne seroicnt pas comme cela. » 11 me jure qu'il y l'aisoit tout ce qui s'y pouvoit faire, et qu'il n'est pas possible d'en avoir plus de soin qu'il en avoil, mais que les arbres étoient vieux. Ceci demeure entre nous : je les ai plantés et en ai vu les premières feuilles. Comme je me tourne vers la porte, je demande qui est ce bonhomme qu'on a mis là si à propos comme prêt à partir. « Oii l'avez-vous pris? Qui vous a fait apporter céans le mort d'une autre maison ? » Et lui alors : « Ne me rcconnoissez-vous point, Monsieur? .Te suis Félicio, à qui vous ave/ donné tant de pourpres' et ipii a tant été votre mignon, le fils de Philositus, votre fermier. — Je vous jure, dis-je, qu'il n'est pas en son bon sens. » Mais que vous en semble? ]N 'est-ce pas là un beau personnage pour avoii- été mon mignon? Pensez comme cela se peut faire : les dents lui tombent.
II. J'ai cetl(> obligation à ma maison, qu'en cjnelque part que je regarde je vois des mar(|ues de mon âge. Embrassons-la^ et faisons amitié avec elle. Elle a des plaisirs, pourvu qu'on les sache prendre. Les pommes ne sont jamais meilleures (jue (|uand la saison s'en passe. La principale beauté de l'enfance est en la sortie. Le dernier verre de vin semble toujours le meilleur aux ivrognes.
1. l'.ii latin sii^'i/iaiia , c\\ù signifie a cadeaux envoyés on doiuiés pendant les .Si{;illaires , » e'est-à-dire pendant la t'<He qni suivait les Saturnales. — Dans l'édition de ïGGy on a sauté ces mots : « qui vous a donné tant de ])ourpres. »
a. La, c"est-à-diie mon ;\ge, ma vieillesse, l^lusieuis fois déjà nous avons vu d^f employé au féminin. Plus loin cependant dans ee chapitre, Malheibe (ou peut-être ses imprinieurs) le lait mascnlin.
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parce que c'est celui qui les noie et qui les met les jambes en haut. Le plus doux de la volupté de l'homme est en la fin. L'âge (jul coinuicnee à descendre, cL (jui toutefois n'est point encore au précipice, est celui qui nous contente le plus. Et je crois que celui même qui est au bas de la tuile' n'est pas sans plaisir, (^iiand il n'en auroit point d'autre, ce ne lui est pas peu de vohqjté que de n'avoir (ju'à faire'' de voluptés. Qu'un homme a de repos en l'esprit quand ses passions ont pris conj^'é de lui !
III. Vous me dites que c'est chose fâcheuse de se voir à d(îux doij,'ts de la mort. Premièrement un vieil homme n'a pas plus de sujet d'y penser qu'un jeune; car c'est chose où nous ne sommes pas appelés par le nombre des ans, et puis il n'y a personne si chargée de jours qui avec apparence ne se puisse pronuitlrc; d'en vivre encore un. Or un jour est un degré de notre vie : tout notre âge est un ouvrage à j)iéces qui a comme des cercles les uns dans les autres, les moindres enfermés dans les plus grands. Il y en a un qui ceint tous les autres : c'est celui qui comprend depuis la naissance jusqu'à la mort. L'autre enferme les ans de notre adolescence; notre enfance est contenue en l'autre; et puis il y a l'an où sont comprises toutes les saisons qui par leur multiplication accomplissent le cours de notre vie. Le mois n'a pas tant de rondeur, et le jour encore moins. Toutefois aussi bien que les autres il va du commencement à la fin ; il marche du levant au couchant. C'est pourquoi Iléi-aclitus, qui pour ses façons de parler mal intelligibles a eu le nom de Ténébreux, a dit que tout jour est pareil à l'autre : ce que les uns ont interprété, qu'un jour est pareil à l'autre en nombre d'heures; et ils ne mentent point, paice que si le jour
I . Des deux leçons, ti-gula et régula, Malhcîrbe ;i traduit la première, a. IJaus rédilioii de i(i/|5 : a Que de n'avcdr qu«; faire. »
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est un espace de vingt-quatre heures, il faut nécessairement que tous les jours soient égaux, pource que ce qui se perd au jour se trouve en la nuit. Les autres entendent que tous les jours se ressemblent, d'autant qu'au plus long espace de temps qui puisse être, vous ne pouvez voir autre chose que ce que vous voyez en un jour, la lumière, les ténèbres, et les vicissitudes alternatives du monde. Le soleil fait cette égalité par sa vitesse réglée, qui jamais ne fait du chemin une fois plus que Tautre. Et pour ce il n'y ajour quil ne faille employer comme si c'étoit celui de la retraite, et qui fît fourniture entière de la somme. Ce Pacuvius, que le bon usage rendit propriétaire de la Syrie * , après que tous les soirs il s'étoit enseveli dans le vin et dans ses festins mortuaires, comme s'il eût fait luimême ses funérailles, étoit porté de sa table en sa chambre, entre les applaudissements de ses bardaches^, avec un concert de musique, qui chantoit : // a çécu, il a vécu; et ne se passoit jour que cette cérémonie ne s'observât. Faisons en gens de bien ce qu'il faisoit en méchant : ne nous allons point coucher sans dire avec une façon qui témoigne notre contentement :
Au gré de mes destins, j'ai mon cours achevé'.
Si Dieu permet qu'une autre fois nous voyions le soleil, à la bonne heure. Un homme est très-heureux, et se peut vraiment dire à soi, qui ne se gêne point de sollicitudes en l'attente du lendemain. Quiconque a dit : J'ai i>écii, ne se lève jamais que son profit ne lui soit assuré.
IV. Mais il est temps de clore ma lettre. Il me semble que j'oi que vous demandez si elle vous doit aller treuver