I. Asseinblerai-je, amasserai-je
Malherbe, ii -i :
épluchez-vous bien; fouillez-vous partout, et ne laissez lien où vous ne regardiez; surtout avisez si vous n'apprenez plutôt à philosopher qu'à "s ivre.
I[. La philosophie n'est pas une besogne vulgaire, ni faite pour servir de montre. Il y faut moins de langage que d'exécution : on ne l'appelle pas pour nous faire passer le jour et nous garder qu'il ne nous ennuie de nous reposer. C'est elle qui forme et qui façonne l'esprit, qui donne des règles à la vie, dirige les actions, montre ce qu'il faut faire et ne faire pas; et assise continuellement au timon de la barque, nous fait sans naufrage passer au milieu de tout ce que la mer a de périls : qui ne l'a point, n'est jamais sans appréhension. Il arrive d'une heure à l'autre un nombre infiai d affaires où nous avons besoin de conseil ; c'est d'elle qu il le faut prendre. Mais, dira quelqu'un , que me sert la philosophie s'il v a un destin? que me sert-elle si Dieu gouverne le monde? que me sert-elle si tout arrive fortuitement? Car ce qui est certain est conséquemment immuable , et quant à ce qui n est pas, quel moven puis-je avoir de me préparer à l'eucontre? Soit que Dieu par son décret ait prévenu mon conseil, et ordonné ce que je dois faire, quoi que je délibère, il demeure toujours au pouvoir de la fortune de faire l'événement bon ou mauvais, comme il lui plaira. Prenez de ces deux opinions celle qui vous sera la plus vraisemblable, ou les recevez toutes ensemble : il faut, quoi qu'il en soit, toujours philosopher. Soit que le destin nous ait soumis à des lois invariables, soit que Dieu préside sur l'univers et dispose de ce qui s'y passe, soit que la fortune pousse et tourne en désordre les choses du monde, c'est toujours à la philosophie qu'il faut avoir recours pour nous garantir; c'est d'elle qu'il faut apprendre à nous humilier à Dieu, vouloir ce qu'il veut, et sans se rendre jamais à la fortune, supporter avec patience
les choses que par prévoyance nous n'aurons pu clivertir. Mais il n'est pas temps de disputer s'il y a des choses de notre jurisdiction, si la Providence commande, si nous sommes traînés par la chaîne des destins, ou si sans ordre et sans règle toutes choses arrivent casuellement ; je m'en remets à l'avertissement que j'avois commencé de vous donner, que vous ne laissiez point refroidir cette belle ardeur que vous avez, mais teniez votre âme si ferme en la posture où vous l'avez mise, que vous fassiez habitude ce qui n'est qu'un mouvement. Je vois bien que dès le commencement de cette lettre, vous avez fait compte qu'elle ne viendroit pas sans être accompagnée de quelque présent. Cherchez bien, et vous le treuverez. III. Au reste ne vous étonnez point de me voir si libéral : je vous donne encore du bien d'autrui. Mais pourquoi dis-je du bien d'autrui? Tout ce qui est bien dit, de quelque part qu'il vienne, je fais état qu'il est mien, comme ceci d'Epicure : « Si vous vous réglez par nature, vous ne serez jamais pauvre; si par opinion, vous ne serez jamais riche. » Il faut peu de chose à nature, rien ne suffit à l'opinion. Ayez des biens plus que la fortune n'en donna jamais à un homme seul; possédez en une condition privée ce qui contenteroit un roi ; soyez vêtu d'habits où le clinquant cache la matière; parez vos maisons de marbre, afin que ce ne soit pas assez d'avoir des richesses, si vous n'y marchez dessus; ajoutez à ces délices des statues et des tableaux, et généralement tout ce que l'art a jamais fait pour l'assouvissement du luxe, ce ne vous seront (jue des aiguillons pour vous provoquer à désirer quelque chose de plus grand et de plus beau. Les désirs de nature sont limités ; ceux de l'opinion n'ont où s'arrêter, parce qu'une chose fausse n'a point de bornes. Qui va par le chemin treuve quelque bout; qui est égaré n'en trouve point. Retirez-vous des vanités, et quand
vous voudrez savoir si le souhait que vous laites est selon nature, ou selon Topinion, regardez s'il se peut arrêter en quelque lieu. Si après avoir marché longtemps vous ireuvez que vous n'êtes point encore au bout du chemin, faites compte que ce que vous desirez n'est point naturel.
EPITRE XYIl.
Ar.GUTiiEKT. — I. L'appréhension de l'état de nos affaires ne nous doit point détourner de l'étude de la philosophie. — IL Louange de la pauvreté. — IIL Celui qui veut premièrement amasser du bien, et puis s'adonner à la philosophie, fait la fin de ce qui doit être le commencement. — IV. Il ne faut, ni pour la pauvreté ni pour l'uidigence, se retirer de la philosophie. — V. Le sage n'a faute de rien , parce que la nature se contente de peu ; mais le riche vit dans les inquiétudes, et a faute de tout. — VI. Les richesses ne mettent pas fin aux misères , mais les changent.
I. Jetez-moi tout ce que vous avez, si vous êtes sage; ou pour mieux dire, si vous le voulez être, ne pensez qu'à trouver la tranquillité d'esprit: voyez où elle est, et y courez le plus diligemment que vous pourrez. Si quelque chose vous accroche que vous ne puissiez démêler, coupez-la. Vous vous excusez que les aJDPaires de votre maison vous retardent, et dites qu'avant que rien entreprendre vous les voulez mettre en tel état, que vous en puissiez vivre sans rien faire, afm que la pauvreté ne puisse ni vous fâcher, ni vous donner sujet de fâcher personne : en cela vous tenez un langage qui montre que vous ne connoissez pas ni la nature ni la force du bien où vous prétendez. Vous remarquez assez combien la philosophie tout ensemble est chose profitable ", mais en ce qui est de ses parties, vous n'y portez pas les yeux si
EPITRE XVII. i25
près comme il en seroit besoin. Vous ne savez pas qu'il n'est point d'occurrence où nous n'en puissions tirer du secours, et que nous ne pouvons avoir d'affaires de si grande importance, que son pouvoir ne s'y étende, ni si petites, qu'elle ne s'y abaisse pour nous y subvenir. Crovez-moi, demandez-lui ce que vous avez à faire; je m'assure qu'elle ne vous conseillera pas de vous aller seoir en un comptoir. Le délai que vous demandez de pourvoir à vos affaires, n'est-ce pas afin que la pauvreté ne vous puisse incommoder? Mais que direz-vous, si au lieu de la craindre, on vous fait voir que vous avez occasion de la désirer? Assez de gens étoient nés à la philosophie, et s'y fussent dignement employés, si les richesses ne leur en eussent ôté le moyen.
II. La pauvreté n'a ni faix qui la presse, ni appréhension qui la trouble. Si l'alarme sonne, elle sait bien que ce n'est pas à elle qu'on en veut; s'il faut sortir, elle est prête et ne fait que regarder par où. Le pauvre n'est point en peine de son bagage. S'il se faut mettre sur mer, il n'y a point pour cela de rumeur au port ; les quais ne sont point couverts de ceux de son train ; il n'est point suivi d'une troupe de valets si grande, qu'il n'y ait pas de vivres assez dans le pays pour les nourrir. Peu de ventres sont aisés à paître*, quand ils sont réglés, et qu'ils ne désirent de la viande que ce qu'il en faut pour être nourris. La faim coûte peu, la friandise beaucoup. Tout ce que veut la pauvreté, c'est de se pouvoir contenter aux choses qui lui sont nécessaires. Pourquoi donc refuserezvous sa compagnie, depuis (jue les riches mêmes, qui ont bon jugement, la prennent pour exemple, et de sa vie empruntent le régime de la leur? Voulez-vous que votre
I. C'est-à-dire, il est aisé de nourrir peu de venti'es quand ils sont....
326 LES EPiTRES DE SENEQUE.
esprit se fournisse de belles conceptions? soyez pauvre, ou vivez en pauvre. Il est impossible d'étudier avec fruit sans la frugalité : la frugalité n'est autre chose qu'une pauvreté volontaire.
III. Laissez-moi donc ces excuses : « Je ne suis pas encore bien, il me manque encore quelque chose ; quand je l'aurai , je ne veux faire plus que n-iilosophcr. » Mais voyez la faute que vous faites : ce que vous vous proposez d'acquérir, après que vous aurez toute autre chose, c'est ce que vous devez avoir, avant que rien acquérir. Vous faites la fin de ce qui doit être le commencement. \ous dites que vous voulez acquérir de quoi vivre : apprenez par même moyen de quelle façon il le faut acquérir. Si quelque chose vous empêche de bien vivre, elle ne vous empêche pas de bien mourir : il ne faut ni pour la pauvreté, ni pour l'indigence même se retirer de la philosophie.
Y\ . Quand il seroit question d'en venir à ces extrémités de faim qu'on a vues en beaucoup de sièges, il se faut résoudre à les supporter. Pourquoi ne souffrirons-nous en l'acquisition d'une liberté perpétuelle, et qui nous assurera contre toutes les menaces du ciel et de la terre, ce que tant de fois on a souffert en des occasions où tout le loyer de la patience n'étoit que de ne tomber point à la discrétion du victorieux? Il y faut aller, et dùt-on mourir de faim. Il s'est vu des armées réduites à la nécessité de toutes choses, qui ont vécu de racines, et mangé des ordures qui feroieut mal au cœur à réciter : et tout sans autre sujet que pour régner, et ce qui vous semblera plus étrange, pour régner au royaume d'autrui. Et se treuvera-t-il quelqu'un si lâche que pour se démêler des fureurs où le monde l'engage, il appréhende de supporter la pauvreté? C'est donc une folie de se proposer d'acquérir du bien. Premièrement il ne coûte rien pour aller trouver la philosophie. Vous avez raison; quand il ne vous
manquera plus rien, vous verrez d'avoir aussi la sagesse : ce sera la dernière pièce de la vie, et s'il faut ainsi parler, la bonne mesure. Voulez-vous bien faire? Si vous avez quelque chose, commencez dès maintenant à philosopher; car que savez-vous? peut-être vous en avez déjà plus qu'il ne vous en faut.
V. Si vous n'avez rien, cherchez premièrement la philosophie, et puis vous penserez au reste : oui, mais j'aurai faute de ce qui me sera nécessaire. Cela ne se peut, parce que nature est contente de peu de chose, et le sage s'accommode à nature. S'il se trouve réduit à des nécessités irrémédiables, il ne marchandera point à quitter le monde, et se délivrer lui-même de son importunité. S'il a de quoi pouvoir allonger sa vie, sans désirer davantage, il trouvera ce qu'il lui faut pour sa bouche et pour ses habits. Il s'entretiendi'a doucement, il verra les occupations des riches, et la peine que prennent ceux qui le veulent être : et vide de toutes inquiétudes dira en luimême : « Que ces pauvres gens sont malavisés de prendre un si long chemin, et d'attendre ou les intérêts de leur argent, ou le profit de leur marchandise, ou la succession de quelque vieillard ! » Ce que la sagesse baille, vous l'avez content*. Elle fait tout d'vni coup un homme riche, en lui apprenant à ne se soucier point de l'être ; ce sont choses qui ne vous touchent point. Je fais plus de cas de vous que des riches. En un bon siècle, vous en auriez trop.
VI. Sans la mauvaise coutume que je vous ai fait prendre, je pouvoisici clore ma lettre. On ne fait jamais; la révérence aux rois, sans leur faire quelque présent; je ne vous puis dire adieu, qu'il ne m'en coûte quelque chose. Que sera-ce ? Epicure me le prêtera. « Plusieurs, pour avoir