‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 189 sur 332 · I . A bord, au bord, sur le rivage · texte numérisé non relu

I . A bord, au bord, sur le rivage

Malherbe, ii 23

Argument. — I. Qu'il ne faut point appréhender les maux à venir. — II. Le moyen de n'appréhender point les maux à venir est d'en prendre la mesure à part soi et taxer sa crainte. — III. La mort n'a que l'apparence d'un plus grand mal, et toute sa pompe n'est que la douleur d'mie goutte, d'une colique , ou d'une femme en son accouchement. — IV. La mort et les afflictions sont la condition de la vie. — Y. Chaque jour emporte une partie de notre vie, et la dernière heure n'est pas celle qui fait la mort, mais qui l'accomplit. — VL L'homme sage ne doit craindre ni désirer la mort.

I. Vous me mandez que les bravades de votre partie vous font douter que vous n'ayez quelque arrêt à votre préjudice : c'est peut-être afin que je vous mette l'oreille sous le coude ', et que je vous couseille de vous flatter de l'espérance de quelque meilleur événement; car besoin est-il d'aller au-devant des maux, préoccuper^ une douleur que nous sentirons assez tôt quand l'occasion en sera venue, et gâter la jouissance du présent par l'appréhension de l'avenir? Il n'y a point de doute que vous n'ayez faute de jugement, si vous vous rendez misérable à cette heure, pource que vous serez misérable quelque jour.

II. Mais je vous veux bien mener à la sécurité par un autre chemin. Si vous voulez vous dépouiller de toute sollicitude, faites compte que ce que vous doutez qui vous advienne^ indubitablement vous adviendra. Quelque mal que ce soit , prenez-en la mesure à part vous , et taxez votre crainte; vous treuverez que ce qui vous

I. C'est-à-dire: que je vous rassure, que je vous conseille de vous rassurer. Il y a en latin : Existïmas me suasurum ut meliota tibi ipse prnponas.

a. Préoccuper, anticiper. — 3. Douter, craindre, redouter.

fait peur, s'il est grand ne sera pas de longue durée. Il n'en faut point aller chercher la preuve bien loin : il n'y a point de siècle qui n'ait des exemples de pareilles résolutions. Jetez, les yeux de quelque côté que vous voudrez dedans l'Italie ou dehors, vous trouverez partout des âmes grandes, et d'acquisition *, et de naturel. Je veux que vous soyez condamné, que pouvez-vous avoir pis que le bannissement ou la prison ? Que sauroit craindre le corps au delà de la flamme et de la mort? Considérez chacune de ces douleurs à part, et quand et quand ramentevez-vous ceux qui l'ont méprisée ; vous serez plus en peine de les choisir que de les chercher. Rien ne déplut à Rutilius en sa condamnation, que d'avoir été mal jugé. Métellus en son bannissement eut patience; Rutilius prit plaisir au sien. L'un revint pour gratifier sa république qui le rappeloit; l'autre, prié par Svlla de revenir, ne craignit point de le refuser, en un temps où lui refuser éloit crime capital. La prison ne lit point taire Socrate : on lui donna moyen de se sauver, mais il n'en voulut rien faire , et demeura , pour apprendre aux hommes le mépris de deux choses qu'ils appréhendent le plus, la mort et la prison. Mucius se rôlit la main ; c'est une chose bien cruelle que le feu, mais combien l'est-il davantage quand c'est vous-même qui vous êtes occasion de le sentir? Vous voyez un homme qui ne sait que c'est de science, et qui n'a jamais ouï leçon du mépris de la douleur ni de la mort, fortifié seulement d'un courage militaire, se donner lui-même la punition d'un dessein mal exécuté. Il demeura ferme à regarder fondre sa main dans la flamme : et quoiqu'il ne lui en restât plus que les os dépouillés, ne l'ôta jamais que l'ennemi même ne lui fît ôter le feu. Il pouvoit bien

i. Et d'acquisition j c'est-à-dire par les qualités qu'elles ont acquises.

faire quelque chose avec plus de succès, mais non avec plus de valeur. Voyez comme la cruauté n'est pas ni si dure ni si tendre* à ordonner les supplices, comme est la vertu à les endurer. Il fut plus facile à Porsenna de pardonner à Mucius la volonté qu'il avoit eue de le tuer, qu'à Mucius de se pardonner à soi-même la faute qu'il avoit faite de ne l'avoir point tué. Vous me direz que ce sont des contes qu'on fait aux écoles , et que tantôt quand il sera question de mépriser la mort , j'aurai l'exemple de Caton tout prêt à mettre sur le bureau. Pourquoi ne l'y mettrois-je? pourquoi ne vous représenterois-je comme cette nuit qui fut sa dernière, lisant le livre de Platon, son épée au chevet de son lit (car il avoit aussi bien pourvu à pouvoir mourir qu'à le vouloir), après avoir donné l'ordre qui se pouvoit donner au désordre où étoient ses affaires, il pensa qu'il falloit faire en sorte que Caton ne put recevoir la vie ou la mort de personne ; et pour cet effet ayant tiré du fourreau son épée, qui jusque-là n'avoit jamais fait de sang : « Tu n'as rien gagné , dit-il , Fortune, d'avoir traversé toutes mes entreprises. Jusques ici j'ai combattu pour la liberté de ma patrie, mais non encore pour la mienne. Je ne me suis point obstiné pour vivre libre, mais pour vivre entre des libres. Maintenant que les choses du monde sont déplorées, et que leur confusion n'a plus de remède, il est temps de mettre Caton en lieu de sûreté. » Et là-dessus il se la plongea dans l'estomac ; et bientôt après diminué de sang et de force, mais aussi ferme de courage qu'auparavant, non plus en colère contre César, mais contre soi-même, à faute d'armes, fourra ses mains dans sa plaie, en arracha les emplâtres et les

I. Il y a tendre dans toutes les éditions. Ne faut-il pas plutôt lire tendue ?

bandes , et fit sortir cet esprit si généreux et si brave qui ne pouvoit rien voir au-dessus de soi. Je ne vous amène pas tous ces exemples pour exercer votre esorit, mais pour vous assurer contre ce qui vous fait le plus de peur. Or il n'y a point de meilleur moyen de vous assurer, que de vous montrer que le mépris de ce moment de rendre l'âme, est une résolution où les plus grands personnages sont bien souvent égalés par des esprits foibles, qui jamais en autre occasion n'ont donné témoignage d'avoir du cœur. Scipion, de qui le grand Pompée avoit épousé la fille, ayant été reporté par un vent contraire à la côte d'Afrique, où tout aussitôt il se trouva tellement investi dans son vaisseau qu'il n'y avoit moyen qu'il échappât, se donna de l'épée au travers du corps; et comme il ouït qu'on demandoit où éloit le général, il répondit : « Le général se porte bien, » Cette parole le fit aller du pair avec tous ceux de sa maison , et continua l'opinion qu'on avoit, que l'Afrique étoit fatale* à la gloire des Scipions. Ce fut beaucoup de vaincre Carthage, mais ce fut encore plus de vaincre la mort. « Le général, dit-il, se porte bien. » Eùt-il été raisonnable qu'un général, et un général qui commandoit à Caton même, fût mort d'une façon moins brave et moins relevée? Je ne vous veux point amuser à lire les histoires, ni à réveiller tous ceux des siècles passés qui ont méprisé la inort, dont le nombre est infini : regardez seulement le nôtre , de qui nous accusons ordinairement la mollesse et la dissolution. Vous y en trouverez de toutes qualités, de toutes fortunes et de tous âges , qui n'ont point fait de cas de s'ôter la vie ,

I . Malherbe, en prose comme en vers, emploie presque toujours le mot fatal clans le sens lalin : marqué par le destin. Ici le texte de Sénèque porte : Et falalem Scipionibus in Afrïca gtoriatn non est interrumpi passa .

pour donner la mort à ce qui les affligeoit. Je vous jure, Lucilius, qu'il y a si peu d'occasion de craindre la mort, que je ne crois point qu'il y ait rien de comparable au bien que nous en recevons. Ne vous souciez donc point des menaces de votre partie, et combien que votre conscience vous doive faire attendre un bon succès de vos affaires, toutefois pource que pour gagner sa cause il ne suffit pas de l'avoir bonne, promettez-vous d'un côté qu'on vous rendra justice; mais de l'autre préparez-vous à vous consoler, quand on ne vous la rendra point.

III. Surtout souvenez-vous de considérer les choses hors de leur tumulte ; voyez de près ce que c'est : vous nV trouverez rien d'épouvantable que le seul épouvantement que nous en prenons. Nous ne sommes en cela guère moins enfants que les enfants mêmes. Ceux qu'ils aiment le plus, qu'ils ont le plus accoutumé de voir tous les jours, leur font peur quand ils sont masqués. Les choses ont leur masque aussi bien que les hommes. Il le leur faut ôler, et les regarder en leur visage naturel. Que pensezvous faire de me montrer des glaives, des feux et une troupe de bourreaux qui grincent les dents à vos côtés ? Ne vous cachez point sous cet équipage : cela est bon pour faire peur à des niais. C'est la mort de quoi mon valet et ma servante firent dernièrement si peu de cas. A quoi est bonne cette montre de fouets, de tortures et de gênes, destinées à chaque partie du corps pour le tourmenter? Que veulent dire tous ces instruments à déchirer un homme pièce à pièce, que vous nous déployez avec tant d'appareil? Otez-nous ce qui nous étonne, faites taire les gémissements et les cris; supprimez cette aigreur de voix que le démembrement fait éclater. Qu'est-ce que toute votre pompe, sinon la douleur même d'une goutte, d'une colique, ou d'une femme en son accouchement? si je la puis supporter, c'est peu de chose; si je ne puis, j'en

serai bientôt hors. Représentez-vous ce que tant de fois vous avez ouï dire. Souvenez-vous de ce que si souvent vous avez dit vous-même, et rendez par effet témoignage de la vérité de votre doctrine. Il n'y a chose si honteuse que la reproche qu'on nous fait ordinairement, que notre philosophie se limite à des paroles et ne va point jusqu'à l'action. IV. Que voulez-vous dire? est-ce à cette heure que vous vous avisez que vous êtes sujet à la mort, au bannissement et à la douleur? Ce sont toutes choses à quoi vous êtes né : faisons compte que tout ce qui peut être sera. Je sais bien que vous n'avez point attendu mon conseil à vous résoudre : aussi ne veux-je de vous autre chose pour cette heure, sinon que vous ôtiez ce trouble de votre esprit : autrement vous serez ébahi, que vous le trouverez lâche quand il sera question de l'employer. Tirez-le du particulier au général : dites-lui que ce corps est mortel et fragile, et que non-seulement l'injure, ou l'oppression d'une force plus grande que la sienne, mais sa volupté propre peut être occasion de l'affliger. La bonne chère lui donne des indigestions, le vin des paralysies, les femmes des affoiblissements de pieds, de mains et de toutes les jointures. Mais que sera-ce si je deviens pauvre? j'aurai beaucoup de compagnons. Si je suis banni? je ferai compte d'être originaire du lieu même où il me sera commandé d'aller. Si j'ai les fers aux pieds? je dirai : « Et quoi? suis-je libre en l'état où je suis? Ne suis-je pas attaché naturellement à cette masse de chair? » Si je meurs, je cesserai de pouvoir être malade, je cesserai de pouvoir être prisonnier, je cesserai de pouvoir mourir. Je ne suis pas si malavisé d'apporter ici la chanson d'Epicure, que ce sont contes que les appréhensions qu'on nous donne des enfers*;

I. Les éditions de iH3<j et i()48 portent par erreur des enfants; mais la faute est corrigée dans l'édition de 16^5.

36o LES ÉPÎTRES DE SÉNÈQUE.

qu'il n'y a point d'Ixion qui tourne une roue, de Sisyphe qui porte une pierre qui retombe, de Titie*, de qui le poumon et le foie, renaissants à mesure qu'ils sont mangés, soient éternellement déchirés par un vautour. C'est à faire aux enfants de craindre Cerbère, des lieux sans jour, et des fantômes qui n'ont autre chose que des os. La mort ou nous consume, ou nous laisse aller. Si elle nous laisse aller, ce que nous avons de meilleur nous demeure, et ne perdons que ce qui ne faisoit que nous charger. Si elle nous consume, comme nous ne pouvons plus sentir de bien, aussi ne pouvons-nous plus souffrir de mal. Trouvez bon que je vous rapporte ici un de vos vers, et que je die que vous ne l'avez pas plus écrit pour les autres que pour vous. Il n'y a point d'apparence de dire une chose et penser le contraire : combien est-ce plus de honte de démentir ce qu'on a écrit!

y . Il me souvient d'avoir vu quelque trait de vous, où vous disiez que nous ne tombions pas tout d'un coup en la mort, mais que nous y descendions par degrés, et une pièce après l'autre. Il n'est jour que nous ne mourions, car il n'est jour que nous ne perdions quelque chose de notre vie, et lors même que nous croissons, notre vie décroît. Nous avons été enfants, garçons et jeunes hommes. Ces àgcs-là sont perdus pour nous : le temps passé jusques à hier est tout évanoui, et le même jour où nous sommes est moitié à nous, et moitié à la mort. Comme ce n est pas la dernière goutte d'eau qui vide une clepsydre, mais toutes celles qui sont coulées aupai^avant , ainsi l'heure dernière où nous cessons d'être, n'est pas seule qui fait notre mort, mais bien elle est seule qui l'accomplit. C'est l'heure où nous sommes arrivés au logis, mais nous

I . Titie, Tityus. Sénèque ne nomme pas ce personnage, et se borne à dire : A'ec iiliius viscera et renasci passe quotidie et carpi.

ÉPÎTRE XXIV. 36i

avons été longtemps par les chemins. En faisant toute cette description, avec votre suffisance accoutumée, et qui toujours grande, semble encore avoir quelque véhémence particulière quand il est question de rendre témoignage à la vérité, vous avez dit ;

L'homme a plus d'un trépas, mais le dernier Teniporte.

J'aime mieux que vous vous amusiez à vous lire, qu'à lire ma lettre. Vous verrez en vos vers que cette mort de qui nous avons tant de peur est bien la dernière, mais qu'elle a été déjà précédée par beaucoup d'autres.

VI. Je vois bien où vous voulez venir. Vous demandez s'il y aura rien dans cette lettre. Je m'en vais vous mettre quelque chose qui se rapporte à la matière que nous avons traitée. Epicure ne blâme pas moins ceux qui désirent la mort, que ceux qui la craignent. Voici ce qu'il dit : « C'est une moquerie de vouloir mourir par un dégoût de vivre, vu que de la vie que nous démenons, nous vient l'occasion de vouloir mourir. » Et en un autre lieu : « Est-il rien de si ridicule que de souhaiter la mort, vu que c'est la crainte que' nous en avons, qui nous fait déplaire de la vie?» — « Ce n'est pas tout que de la souhaiter. 11 en est de si malavisés, ou plutôt si hors du sens, qu'ils se font mourir eux-mêmes, pour la peur qu'ils ont de mourir. » Prenez celui que vous voudrez de tous ces points : il vous fortifiera l'esprit en la patience de la vie et de la mort. Il ne faut pas trop aimer la vie, mais aussi ne la faut-il pas trop haïr. Nous n'avons pas moins de besoin de nous résoudre au dernier qu'au premier; et quand la raison même nous conseille de mourir, il le faut faire avec jugement, et non pas y courre à bride abattue. Un homme de courage, et qui a la tête bien faite, ne s'en doit pas fuir de la vie : il en doit sortir. Evitons sur toutes choses cette passion , à qui beaucoup se laissent gagner, de vouloir mourir sans savoir pourquoi ;

362 LRS ÉPiTRES DE SÉNÈQUE.

car en la mort, comme en autre chose, Tesprit de rhomnic a quelquefois des mouvements inconsidérés. Il n'y a point de distinclion de qualité, ni de suffisance. Chacun se laisse emporter : les sots et les poltrons, comme les galants et les braves; ceux-ci pour avoir trop de cœur, et ceux-là pour n'en avoir point. Il y en a qui s'importunent de faire et voir toujours de mêmes choses. Ils ne haïssent pas leur vie, mais ils en sont ennuyés. Ce sont considérations où la philosophie même nous amène quelquefois. Ne feronsnous jamais autre chose que nous lever, coucher, manger, avoir faim, trembler de froid et brûler de chaud? C'est toujours à refaire : les choses du monde sont enfilées d'une sorte, qu'en s'entrefuvant elles se suivent. La nuit presse le jour, le jour la nuit; 1 été, 1 automne, l'hiver et le printemps sont le commencement et la fin les uns des autres. Tout se passe, mais c'est pour revenir : je ne vois rien que je n'aie vu ; je ne fais rien que je n'aie fait. Il n'y a personne qui n'en fût dégoûté. Il v en a assez qui n'estiment pas la vie une chose fâcheuse, mais il leur semble qu'elle est superflue, et qu il v a moyen de s en passer.

Abgume>'t. — I. Les mauvaises habitudes, quelque enracinées qu'elles soient, ne sont point incurables. — H. Le plus pauvre du monde est assez riche pour avoir ce qui est nécessaire. — III. Qu'il nous faut représenter un témoin en toutes nos actions , il n'importe quel, pours u que sa vie soit telle, que les plus perdus aient honte de faire paroitre leurs vices devant lui. — IV. L'homme de bien doit vivre chez soi, et le méchant en compagnie.

I. Quant à ce qui touche nos deux amis, il n'y faut pas aller par un même chemin. Il v en a un duquel il suffit de

redresser les imperfections; mais de l'autre, il les faudra rompre tout à fait. Je parlerai librement. Si je ne pique le premier, je ne suis point son ami. Et quoi! voudriezvous mettre un homme de quarante ans en tutelle? Ce n'est point un âge capable d'instruction. Il faut qu'une âme soit tendre pour prendre le pli qu'on lui veut bailler. Je ne sais pas ce que j'avancerai ; mais puisque mon devoir me commande que je l'entreprenne, je courrai la fortune de l'événement. Il n'est point de mal incurable, quelque enraciné qu'il soit; mais il se faut bander contre l'intempérance et réduire le patient à souffrir beaucoup de choses contre sa volonté. Quant à l'autre, je n'en suis guère plus assuré : tout ce que j'y vois de bon, c'est qu'il rougit quand il fait quelque faute. Tant qu'il aura cette honte, j'en aurai bonne opmion : il la lui faut entretenir. Pour le regard de cet endurci, je ne tiens pas qu'il le faille mener trop rudement, de peur de le désespérer. Il faut choisir le temps à propos pour y tenter quelque chose, et le prendre, s'il est possible, quand il est en bonne humeur et qu'il semble être en quelque disposition d'amendement : je ne me tromperai jamais en ses intervalles. Quand il sera sage, je m'attendrai de le revoir plus égaré que jamais, et quoiqu'il n'v paroisse pas de vice, je ne laisserai pas de croire qu'il y en ait.

II. Je donnerai quelques jours à cet exercice, et verrai ce qui s'y pourra faire. Quanta vous, faites-nous voir votre résolution et vous dépêchez de serrer bagage. Rien de ce que nous avons ne nous est nécessaire : si nous nous rangeons aux lois de nature, nous sommes riches. Ce qui nous fait besoin ne coûte rien, ou s'il coûte quelque chose, c'est si peu que cela ne vaut pas d'en parler. Nature ne veut que du pain et de l'eau. Le plus pauvre du monde est assez riche pour en avoir, et qui s'en contente,

sa condition est aussi bonne que celle de Jupiter. C'est l'opinion d'Epicui^e, de qui je vous vais dire un autre beau trait : « Faites, dit-il, toutes choses comme si quelqu'un vous regardoit. »

III. Il n'y a point de doute que vous ne fassiez beaucoup pour vous, de choisir quelqu'un sur qui vous ayez toujours les yeux, et que vous imaginiez toujours présent, quand vous ferez quelque dessein. Ce seroit bien plus de gloire de vous proposer quelque homme de bien ; toutefois prenez le premier venu : je me contenterai que vous pensiez toujours être en la présence de quelqu'un. La solitude ne nous persuade jamais que du mal : quand vous serez si suffisant que vous aurez honte de vous-même, vous pourrez alors donner congé à votre gouverneur. Jusques à ce que cela soit, mettez-vous en la conduite de quelque homme d'autorité, soit Caton, Scipion ou Lélius, c'est tout un qui% pourvu que sa vie soit telle que les plus perdus aient quelque honte de faire paroître leurs vices devant lui.

IV. Quand vous en serez venu là, que de vous porter honneur à vous-même, je vous donnerai le même conseil que donne Epicure. Pensez que vous n'avez jamais plus de besoin de vous retirer en vous-même, que quand vous êtes contraint d'être en compagnie. Gardez-vous de ressembler au grand nombre que vous voyez. Vous ne feriez pas bien alors de vous quitter. Regardez-les tous l'un après l'autre : il n'y en a pas un qui ne se trouve mieux en toute autre compagnie que la sienne. Ne vous retirez jamais plus en vous-même, que quand il faudra que vous soyez en compagnie, mais ne vous y retirez pas si vous n'êtes homme de bien, et si vous n'avez l'âme sans tumulte

I. C'tst tout un qui, n'importe lequel. A la place de ces mots, on lit : « 11 n'importe, » dans l'édition de 1669.

et sans passion ; car alors vous feriez mieux de vous quitter et vous en aller avec la troupe. Vous ne sauriez être plus mal avec autre qu'avec vous.

Argument. — I. La vieillesse affoiblit le corps et fortifie l'âme, en la délivrant des vices. — II. La mort qui est causée par la vieillesse est douce. — IlL La mort est le juge véritable de notre vie. — IV. Qu'il faut continuellement apprendre à bien mourir.

I. Je vous disois, il nV a guère, que je m'en allois arriver tout bellement à la vieillesse. Mais à cette heure, je me doute que la vieillesse ne soit demeurée bien loin derrière moi. Ma disposition et mes ans se doivent désormais nommer d'autre façon. Quand on parle de vieillesse, on n'entend pas un âge rompu, mais seulement lassé. Ce que j'ai, c'est décrépitude : je suis au bout de la carrière. Toutefois je ne craindrai point de dire que je ne me sens incommodé que du corps, et que je n'eus jamais l'entendement ni plus sain, ni plus entier. Je n'ai rien de vieil en moi que les vices, et les parties destinées à leur usage : l'esprit est vigoureux, et se réjouit que le corps ne lui donne guère plus de traverses. A cette heure qu'il est déchargé d'une bonne partie de son faix, il ne demande que de l'exercice, et me veut démentir, quand je parle de ma vieillesse. Il dit qu'il est en sa fleur. Je suis content de le croire et de le laisser faire ; mais si veux -je regarder ce que je dois de mon amendement à la philosophie, et ce que j'en dois à mon âge. Je veux mettre d'un côté ce que je puis faire et ne veux pas faire, et de l'autre ce que je veux bien faire et que je ne puis ; car si

je veux quelque chose de plus que ce que je puis, je suis bien aise de mon impuissance.

II. Quelle occasion avons-nous de nous en plaindre, et quelle incommodité nous est-ce que ce qui devoit avoir fin soit achevé? Aous me répondrez qu'il n'y a point de plus grand déplaisir que d'aller en diminuant, et se voir comme fondre de jour en jour : car nous ne tombons pas d'une secousse etne sommespas renversésd'un seul effort. Nous avons tous les jours quelque coup d'ongle, et d'une heme à l'autre perdons quelque chose de notre vigueur. Mais comme saurions-nous mieux partir du monde, que d'être par une dissolution naturelle insensiblement amenés à notre fin ? Non qu'il y ait du mal à mourii' tout d'un coup, et sortir inopinément de cette vie, mais pource que c'est une douce voie que d'eu être retiré tout bellement.

III. De moi, comme si j'étois sur le point d'en faire l'expérience, et en ce dernier jour qui prononcera l'arrêt de mes années passées, je me considère et me tiens ce langage : « Tout ce que j'ai dit ou fait jusques à cette heure, n est rien. Si j'ai donné quelques témoignages de mon courage, ça été en choses de peu de mérite, et y a eu plus d'miposture que de vérité. Je n'ai rien fait que beaucoup d'espérances ne m'aient sollicité de faire. Si j'ai quelque chose de bon dans l'àme, la mort me le dii-a. C'est pourquoi, sans m'effraver, je me prépare à cette journée, où le masque levé, je verrai si mon courage est aussi brave que ma langue, et si les rodomontades que j'ai faites contre la fortune n'étoient point autant d'artifices, pour me faire estimer ce que je n'étois pas. Ne prenez point garde à lopinion des honunes : elle est ordinairement douteuse et peut pencher aussitôt d'un côté que d'autre. Mettez à part toute l'étude que vous avez jamais faite : la mort vous jugera. Ce ne sont ni les disputes, ni les discours profonds, ni les préceptes de philo-

Sophie, qui font paroître la force de rânie ; bien souvent ceux qui ont le courage plus bas, ont le langage le plus haut : c'est à rendre Tesprit qu'on voit ce qu'un homme a dans le cœur. La condition me plaît bien ; je n'ai point de peur de ma cause. » Voilà comme je m'entretiens; mais faites compte que je ne parle pas moins à vous qu'à moi. Si vous êtes plus jeune, qu'importe? La mort ne compte pas les années. Elle vous attend peut-être ailleurs que vous ne pensez, et pour ce attendez-la partout. J'étois prêt à clore ma lettre et prenois déjà le cachet ; mais il m'est souvenu qu'il lui falloit garnir sa bougette*, et lui bailler de quoi faire son chemin. Je ne vous dis point où je fouille : vous le savez bien. Ayez tant soit peu de patience, je vous irai quérir chez moi de quoi payer.

IV. Cependant Epicure me prêtera cette sentence : « Avisez lequel sera le meilleur, que la mort vienne à nous, on que nous allions à elle. » 11 veut dire qu'il faut apprendre à bien mourir. Vous pensez peut-être que c'est folie d'apprendre avec tant de peine une chose que nous ne devons faire qu'une fois : et je trouve au contraire, que c'est ce qui nous y doit rendre plus diligents. Il ne faut jamais cesser d'apprendre une chose que nous ne pouvons jamais être assurés de bien savoir. Méditer la mort, c est méditer la liberté. Qui sait mourir, ne sait point servir. Il est au-dessus de toute puissance; pour le moins il en est hors. Il se moque des prisons, des gardes et des cachots : il a la porte ouverte. Tout ce qui nous arrête, c'est l'amour de la vie. Il n'est pas bon de la quitter du tout, mais il en faut retrancher quelque chose, afin que si l'occasion s'en présente, nous n'ayons rien qui nous empêche de faire à l'heure même ce qu'il faudra faire quelque jour.

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