‹ Œuvres complètes; (volume 2)Chapitre 196 sur 332 · Triable, bon à trier · texte numérisé non relu

Triable, bon à trier

un sommaire de nos sentences. Les esprits des grands hommes ne se goûtent point superficiellement et par une seule pièce : il y faut tout voir et tout manier. \ous trouvez plus de choses que de paroles, et un ouvrage si bien suivi, qu'il est impossible d'en rien ôter, sans faire tomber tout le bâtiment. Je suis bien content que vous voyez tous les membres un à un, mais je veux que ce soit en un même corps. Ce n'est pas assez d'une belle cuisse ou d'un beau bras, pour faire juger une femme belle : il faut qu'une grâce universelle de toutes ses parties tienne si douteux et si suspendus ceux qui la voient , qu'ils ne sachent où prendre parti pour les considérer. Toutefois si vous en avez trop d'envie, je ne serai pas si mesquin en votre endroit : je vous en baillerai, mais ce sera à pleines mains ; nous en regorgeons de tous côtés , nous ne les amassons point une à une : nous les prenons à poignées. Ce ne sont point gouttes qui tombent l'une après l'autre ; le coulement y est perpétuel : il continue. Je ne doute point qu'il ait du profit* pour les ignorants et pour ceux qui écoutent de loin; car des choses ainsi baillées par morceaux, et comprises comme des vers en certain nombre de paroles, vont bien plutôt au fond. C'est pourquoi nous faisons apprendre des sentences et des chries ' aux enfants, pource que ce sont choses accommodées à leur suffisance, et que leur esprit n'est pas capable de monter plus haut.

III. En bouquet ne sied point bien en la main d'un homme; il n'est plus temps qu'il fasse provision de je ne sais quel petit nombre de mots que tout le monde sait, et se fie en sa mémoire : il faut qu'il s'appuie sur soi-

I. a Qu'il n'v ait du profit, -a [Editions de i(^'\^ et de 1648.) 1. Quai Grœci clirias vacant, dit le texte. On appelait '/J^tîx, clinc, le développement d'une sentence, d'un mot célèbre.

392 LF.S ÉPiTRES DK SÉNÈQUE.

même, et qu'il parle par sa bouche, et non par la bouche d'autrui. Depuis qu'un homme est vieil, ou qu'il approche de l'être, ce lui est une vilenie de n'être habile homme que par son livre. Zenon a dit cela; et vous, quoi? Cléanthe a dit cela; et vous, quoi? Jusques à quand n'aurez-vous mouvement que par autrui? Faites des règles vous-même; baillez quelque leçon aux autres; montrez quelque chose de votre cru. Je ne saurois avoir bonne opinion de ceux-ci, qui ne font jamais rien d'euxmêmes, mais se contentent de servir d'interprètes aux autres, et se tiennent toujours cachés à l'ombre de quelqu'un. Il ne m'est point avis qu'ils puissent avoir rien de généreux en l'âme, puisqu'ils n'osent rien faire de ce qu'ils ont si longtemps étudié. Tout le métier qu'ils font, c'est d'apprendre par cœur. Se souvenir est une chose, et savoir en est une autre. Se souvenir, est conserver une chose mise en dépôt en notre mémoire. Savoir au contraire, c'est travailler à sa propre besogne, sans patron, et sans regarder à chaque fois un maître, pour lui demander son approbation. Zenon dit ceci; Cléanthe dit cela. Faites qu'il y ait différence entre vous et un livre. Serezvous toujours écolier? Ne monterez-vous jamais en chaire? Quel plaisir prenez-\»ous d'écouter, puisque vous pouvez lire? Mais c'est beaucoup que la vive voix. Il est vrai, quand celui qui parle prend du sien : mais à réciter les paroles d'un autre, et faire le greffier, je ne trouve pas qu'il y ait beaucoup d'honneur. Il y a encore autre chose : c'est que cette manière de gens qui ne sortent jamais de hors page*, suivent les premiers en des opinions que tout le monde réprouve, et en des choses qu'on cherche encore, et qui ne seront jamais trouvées, si nous nous contentons de ce que les premiers ont mis en avant.

Page 1